Bonjours, chers lecteurs du Pop. En cet espace d’où nous inaugurons mon entrée dans l’espace éditorial du journal que vous avez choisi de lire – je devrais peut-être préciser que cette entrée est aussi un retour dans un groupe que j’ai, sans abus aucun, fondé- nous avons choisi de parler, régulièrement, de différents aspects de l’actualité, politique, économique, sociale, culturelle et autres, qui auront interpellé notre curiosité. Je parle bien entendu de la curiosité saine du journaliste, éditorialiste, reporter (encore et pour longtemps encore puis-je espérer) commentateur et analyste. Régulièrement ? La périodicité en sera décidée ultérieurement, en étroite collaboration avec l’équipe courageuse et compétente que je viens d’intégrer avec l’immense honneur de la diriger. C’est peut-être le lieu de rendre hommage à ceux qui ont fait du Pop ce qu’il est aujourd’hui, de Thierno Talla, à Yakham Mbaye, sans oublier Daouda Diarra qui est encore avec nous et dont la période durant laquelle il a assuré l’intérim à sa direction a été judicieusement mise à profit pour apporter une touche de bienfaits encourageants au journal.

La semaine écoulée, et un peu celle l’ayant précédée, se sont révélées fournies en faits et gestes dignes d’attention d’hommes publics parmi lesquels Youssou Ndour et Serigne Mansour Sy Djamil retiendront en premier notre attention. Tous deux sont, chacun,  à la tête d’une organisation dite Mouvement citoyen, respectivement Fekke ma ci boole et Manifeste citoyen pour la refondation du Sénégal. Ils s sont rencontrés pour mettre en place une plateforme de réflexion destinée à « engager des actions communes ».

Ces messieurs ne sont pas les seules personnalités de la Société civile qui, devant les incertitudes politiques auxquelles notre pays fait face, sans se dévêtir de leurs habits civils, ont arboré des armes, un discours et une stratégie de positionnement dans l’espace public habituellement occupé par les hommes politiques, je vais dire les professionnels de la politique. Eux-mêmes, et les autres, leurs semblables qui sont entrés quasiment en même temps et massivement sur ce terrain glissant – j’en citerai quelques autres seulement, Bara Tall, ingénieur et patron de la moribonde entreprise Jean Lefebvre, éditeur à ses heures perdues, Cheikh Tidiane Gadio, journaliste consultant, ancien ministre des Affaires étrangères-, ont la particularité de ne pas dissimuler leur volonté de s’opposer ouvertement au pouvoir en place. Cela, contrairement à la Société civile de type classique, généralement portée par les ONG et d’autres types de regroupements, intellectuels notamment. Les figures marquantes en sont Jacques Habib Sy, Mouhamed Mbodj, Penda Mbow, Alioune Tine, pour n’en citer que quelques-unes, et elles se sont toujours défendues de faire de la politique, surtout d’être des opposants- ce qui, soit dit en passant, ne les a pas soustraites aux indexations du pouvoir…

Les opposants civils au pouvoir libéral sont des sortes de mutants nés des agissements peu orthodoxes du pouvoir en matière de bonne gouvernance démocratique et économique, tout cela prenant racine dans une gestion trop personnalisée de ce qui ne sera jamais qu’un mandat populaire, révocable à terme, obtenu à partir d’élections où tous les candidats avaient les mêmes chances de l’emporter – s’il fallait le dire en wolof, mais certain acteur essentiel dans ce qui se joue aujourd’hui chez nous ne comprendrait pas, on dirait que ndenkaane la. La preuve, s’il en est besoin, c’est l’alternance démocratique pacifique de l’an 2000, étape importante de la marche de notre pays, étape positive et encourageante qu’il est plus utile de rappeler tout le temps, plutôt que les quarante ans de règne socialiste auxquels elle a mis fin.

Les nouveaux monstres politiques, ces mutants, impressionnent tout le monde : le peuple, qui leur porte un intérêt croissant, le pouvoir qui veut les contrer, semble-t-il, en créant ses propres mouvements citoyens, l’opposition politique qui, elle, en dehors de ce que nous en voyons tous les jours, les a découverts, pour la plupart, individuellement, sous des traits nouveaux à la faveur des Assises nationales. Ils ont montré un autre visage que celui sous lequel ils étaient connus et appréciés sur le plan national. Voici une illustration parfaite de ce que les opposants politiques classiques, quoique voyant leurs plates bandes piétinées par l’opposition civile, vouent à ses animateurs un respect qui frise l’admiration. : « Ces mouvements suscitent différentes observations, qui vont de l’ambition politique inavouée à la réaction irrépressible de républicains véritables face aux dérives que subit notre pays. Cependant, le mouvement initié par Bara Tall mérite une mention particulière. Voilà un valeureux capitaine d’industrie qui, toute sa vie n’a fait qu’œuvrer pour le développement de son entreprise, donc de son pays, avec la plus grande efficacité, dans la plus grande discrétion… Un entrepreneur que toute l’Afrique de l’Ouest nous envie, traîné dans la boue, accusé sans fondement, menacé de faillite, mais qui refuse de faire des génuflexions.

« Bara Tall refuse le chantage et voit derrière tout cela les mêmes minables qui, entre deux élections jouaient aux dames sous sa fenêtre. Il refuse que ces va-nu-pieds décident de son destin et choisit de se battre. Je dis bravo. C’est un exemple à suivre. » Le propos vigoureux ressemble à son auteur.

On pourrait dire la même chose de Youssou Ndour. Et comme ce dernier, Bara Tall inscrit son combat dans une perspective plus vaste, qui va au-delà de sa personne, il le dit à qui veut l’entendre. Et le prouve. L’Etat lui doit dix milliards qu’il refuse de lui payer ? Qu’à cela ne tienne ! On démantèle son entreprise ? Si pour la sauver, il doit se soumettre, s’acoquiner avec un régime qui lui a largement prouvé son caractère nocif pour l’intérêt public, il est désolé, mais il ne peut pas. Par contre, ce qu’il fait, il prend à son compte ce que Serigne Mansour Sy Djamil, l’intellectuel érudit, face à la presse au sortir de son face à face avec You, exprime avec une clarté éblouissante : «  Quand l’essentiel est en danger, s’opposer est un devoir ».

Reste à prouver que l’essentiel est en danger ! Eh bien, peu avant cette sortie de l’intellectuel Djamil, un autre intellectuel, habituellement connu pour ses compétences en matière économique, Moubarak Lô, s’était invité dans le débat politique public en affirmant que la réduction de l’élection présidentielle à un seul tour était de l’intérêt de l’opposition. Le tollé qui ensuivit ne le démonta pas et il vint dans une émission de la Rfm, La parole aux auditeurs, soutenir son idée : son argumentation tournant autour de l’idée qu’il souhaitait éviter à notre pays des troubles, parce que soumis à l’éventualité d’un deuxième tour Abdoulaye Wade, candidat sortant, donc président en exercice, ferait tout pour s’accrocher au pouvoir, quitte, je résume, à voir le pays plonger dans la violence au cours d’un entre-deux-tours lourd de tous les dangers selon l’économistes. Soupçonné, et même ouvertement accusé, dès sa première sortie sur cette question de servir de rampe de lancement à un ballon de sonde du clan Wade qui aurait l’intention d’encore modifier les règles du jeu pour favoriser son maintien au pouvoir, l’économiste, pour s’en défendre, a trouvé ça : « Il y a un grave danger pour notre pays, qu’un des acteurs du jeu démocratique, en l’occurrence Abdoulaye Wade, ne veuille pas en accepter les règles et leurs conséquences légales ! »

«  Courage, fuyons ! » Voilà ce que nous propose l’économiste qui, apparemment, veut faire notre bonheur contre notre gré. Il ne nous dit pas faisons face à ce qui serait un arbitraire d’autant plus inacceptable que c’est cette règle du deuxième tour qui a mené son actuel occupant au palais de la République, lui qui avait été distancé de 11 points par son prédécesseur au premier tour de l’élection de 2000. Au lieu de lui rappeler cela, M. Lô, du haut de son autorité, et peut-être de sa proximité qui lui permet d’avoir la certitude que Wade va s’accrocher au pouvoir à tout prix, même au prix de violences politiques – déclaration qui n’a, bizarrement, suscité aucune protestation dans le camp du président- fait la morale à l’opposition. Comme si ce n’était pas à Wade d’abord de veiller sur le bien-être du peuple, sa sécurité et les institutions et lois qui garantissent les équilibres du pays !

Pour finir, une idée qui m’est venue de la mobilisation générale de Benno, principale opposition, contre la suppression – j’espère que c’est par principe- du deuxième tour de l’élection présidentielle, mise en balance avec le débat sur la désignation d’un candidat unique dont les partisans sont apparemment les plus mobilisés. Je n’aimerais pas embrouiller encore plus que ça cette équation, mais à supposer que Benno arrive à trouver un candidat unique, on irait peut-être droit, et de fait, vers une élection à un tour. Et Wade n’aurait plus à jouer sa popularité en nous imposant la suppression du second.

Sinon, le président sortant, dans l’incertitude face à un candidat unique de Benno,  pourrait bien susciter des candidats de secours au cas où il y aurait un second tour, et…le tour serait joué. Cette histoire de candidat unique de Benno me paraît très peu jouable et lourds de dangers. Si l’opposition veut gagner l’élection de 2012 face à Wade ou à un autre candidat qui aurait son soutien total, elle devra travailler avec moins de passion et plus de méthode.

Parue le 15 11 2010
Editorial
Pape Samba Kane