Interview accordée à Adama Aïdara Kanté pour Vox Populi, au lendemain du décès d’Issa Samb, alias Joe Wakam

PAPE SAMBA KANE ACTEUR CULTUREL ET AMI DU DEFUNT
« Je suis extrêmement fier que Issa m’ait fait une place dans son cœur, dans sa cour, dans sa proximité intellectuelle »

Si vous deviez nous définir Joe Ouakam, que nous diriez-vous ?

Il marque une pause. Parler de lui m’est très difficile dans les circonstances actuelles, la fraicheur de la nouvelle de sa mort m’a scié. Mais ce que je peux vous dire sur l’homme, c’est que c’était quelqu’un d’exceptionnel. Ce qui a fait de Issa, ce qu’il était dans le monde, tel que vous et moi nous le voyions, est quelque chose qui nous dépasse. C’est ça qui fait ce regard particulier que nous portions sur lui, c’était un homme tellement différent du commun des hommes que, quand on parle de Issa, on parle plutôt de soi-même, ce qu’on croit savoir de lui, n’est souvent que le reflet de nos admirations ou de nos peurs.
Sa différence a fait que certains l’ont regardé avec admiration, d’autres avec défiance, d’autres avec incompréhension. C’est tout cela qui fait que c’était un homme exceptionnel, il ne nous ressemble pas ; en tout cas, ce n’est pas un homme banal, qui est venu sur terre pour repartir et être oublié.
Vivant déjà, il a laissé des marques dans notre conscience collective. C’est un élu, il y a des hommes comme ça, installés sur des territoires imaginaires qui nous sont proches mais qui nous sont étrangers. Ce sont des élus. Ce qui a fait de Jo Ouakam ce qu’il est, est une force qui nous dépasse tous. On va l’appeler Dieu par commodité où par croyance. Donc on reste modeste devant les appréciations qu’on peut avoir de sa vie. Je crois que c’est Malraux qui disait que : C’est la mort qui transforme une vie en destin, Issa a eu un destin avant de mourir.
Homme exceptionnel, différent du commun, il reste un homme. Je crois que la mort étant un révélateur, les jours à venir vont nous montrer des facettes que l’on ignorait de lui, à travers les témoignages des gens. Ils vont parler de lui et c’est là qu’on va découvrir les relations de qualité exceptionnelle, qu’il a su entretenir avec des personnes différentes par l’âge, par la culture, par la race, par l’éducation.

Comment analyser le fait aussi qu’il était un incompris ?

Cette incompréhension est née du fait qu’il était différent de nous. Je vous ai dit que bien des admirations comme bien des rejets de sa personnalité relèvent de malentendus. On voit tous les jours des gens qui sont différents de la moyenne des êtres humains, mais lui avait ajouté à cette différence, une personnalité exceptionnellement complexe, à la fois d’intelligence de talent, de connaissances, de savoir et il avait une philosophie de vie d’une finesse extraordinaire. Il avait un talent d’écriture, évident et l’Afrique, le monde ont rarement fait des peintres d’une densité comme la sienne.

Maintenant, parlez-nous de vos relations avec le défunt

Est-ce que c’est important, vraiment ? Tout ce que je peux en dire, ce que je vais consentir, à en dire, c’est que je suis fier, extrêmement fier, à jamais, que Issa m’ait fait une place dans son cœur, dans sa cour, jusque dans sa proximité intellectuelle. Jusqu’aux derniers jours de sa vie, il a toujours tenu à témoigner d’une grande affection pour ma modeste personne et une attention particulière pour mon travail de créateur qu’il a encouragé quand j’étais jeune et attentivement suivi, pendant près de 40 ans.

Qu’est-ce que vous retenez le plus chez lui ?

(Il marque encore un silence, puis lâche un petit sourire) : Je voudrais que chacun revisite le regard qu’il a porté sur Jo ; avec le recul, je suis sûr qu’il nous apprendra beaucoup sur nous-mêmes.