POTO-POTO BLUES

Par Pape Samba Kane

Des Arts et de la folie

J’exhume un texte – comme j’ai vu, dans mon enfance, un homme habillé de haillons derrière lequel nous courions hurlant des “hou ! hou ! Le fou” excités -, exhumer des fruits de baobab enterrés ici et là dans notre quartier. Ce texte, je l’avais écrit pour un journal, pris par une folle ambiance entre la Cour du regretté Joe Ouakam et les rues sombres du Point E écoutant “Le poète fou”, Thierno Seydou Sall déclamer ce qu’il appelle lui-même ses “délires poétiques”. Je l’accompagnais alors à la flûte. Ce texte donc n’a pas été écrit à proprement parler, il a été soufflé dans un tube en argent, hurlé sous de grands arbres sombres réveillant des esprits endormis. Il n’était donc pas fait, brut, pour un journal. Un journal c’est fait pour les gens “normaux” je dirais plutôt normés, des gens de la bonne société, ces gens qui créent et entretiennent des idées sinon bêtes, tout au moins fausses, en forgeant des proverbes et adages pour les soutenir. On les appelle les bienpensants! Grand bien leur fasse !

« Plus on est de fous, plus on rit » dit donc l’adage. Or, chez ceux que la société identifie comme, et nomme “fou”, pour les enfermer ou pour juste les regarder comme elle ne se regarde pas elle-même, on rit effectivement beaucoup. Et dans les deux catégories. Dans la première, poussés aux extrémités, dites marges, de la société, “ils” souffrent de voir souffrir leurs geôliers et “ils” sont si loin dans la béatitude de leur ailleurs que prétendre les aimer au point de vouloir les en sortir m’apparaît comme une audace … démente. Audace que je mettrai au même niveau que celle consistant à vouloir les guérir ; en les enfermant, en sus.
Au sein de l’autre catégorie – ces fous que la société se croit obligée de regarder autrement qu’elle ne se regarde elle-même, sans oser les enfermer -, ils sont restés assez habiles pour échapper à cette extrême anathématisation, ou peut-être sont-ils élus par quelque force, pour rappeler à la communauté qu’il faudrait peut-être faire attention avant de stigmatiser même les premiers. Ce sont ces fous d’artistes. En illuminant le fil ténu qui fait frontière entre eux et ces autres que la société enferme, ils disent aux bonnes gens de bien voir où ils mettent les pieds. Peut-être qu’ils ne sont pas du « vrai » bon côté comme ils peuvent le penser.

L’EXEMPLE PAR LES ARTISTES : CES FOUS, FURIEUSEMENT BEAUX

[Mèl-Odile, le poète tranchant, quelques autres fous créateurs et leurs folies] 

La Biennale des Arts contemporains de Dakar, de l’année 2014, en était une de folies et d’audaces. Elle pourrait être résumée en ces deux mots, si elle s’arrêtait à ce que j’en avais vu, qui est peu, en termes de quantité, mais indiquait certainement une tendance dont on reparlera. Certes, les deux dernières manifestations (2016-2018), tout en étant de bonnes facture, sur le plan artistique, ont comme opéré un recul, si l’on parle de cette folie créatrice ; une sorte de repli vers une sagesse colorée et bruyante, non sans âme, mais sans grande folie. Ce grain de sel de toute cuisine artistique.

La finalité de l’art étant l’éblouissement, laissons-nous impressionner par les audaces rencontrées, émerveiller par les folies soupçonnées ou dûment constatées (« Le pire, a dit l’autre, n’est jamais sûr », on dira la même chose de la folie) alors dans ce Dak’Art que certains n’oublieront pas. Elles sont peut-être les balises qui nous mèneront vers une approche plus apaisée des nombreux problèmes qui nous assaillent, en Afrique, venant de partout, et qui commandent une lucidité à toute épreuve, un courage inoxydable, un optimisme serein si on veut y faire face. Parmi celles-ci, la clairvoyance nécessaire pour se rendre compte comme le fou et le sage se confondent. C’est plus évident, certes, à travers une immersion dans les œuvres de grands artistes qui n’ont pas à avouer leur folle sagesse. Folie tout court pour la société.

Et pourquoi pas ?

Deux sages, deux audaces

D’abord le Soly Cissé. On le connaissait. Il s’était fait oublier dix ans, puis il était sorti cette année-là du bois, si l’on ose dire : avec un cobra géant, un ours « bear club », gigantesque, des « guerriers », un « Roi » et sa « Reine » sur leurs trônes, des personnages de deux mètres-cinquante, corps d’humains, têtes de bêtes inconnues avec une multitude de cornes ; des sculptures géantes qui valent ceux en argile d’Ousmane Sow. Le tout en fer à béton et tôles, ondulées. Avec, lisible comme ABC, le souci de franchir ses propres limites. Audace…et courage. Et folie des grandeurs de la folie … folie des grandeurs créatrices du beau. On dirait que tout cela, exposé dans les jardins de la mairie de Dakar, a été conçu pour une production hollywoodienne de science-fiction. Waou !!!, se sont dits tous les visiteurs de cette expo. Y compris ceux qui entendent enfermer les fous.

A côté, tout à côté, dans un coin des jardins de la mairie, posé là comme un hameau aux pieds des géants en fer de Soly, « La maison des années 50 de nos mamans », de Serigne Ndiaye – son créateur-reconstructeur – déjà exposée à l’ex Biscuiterie de Médine, il y a quelques mois. Maison en planches en bois avec une cour sablonneuse, chambres habitées par des portraits de saints « suweer » – pour dire : sous verre – et par des photographies en noir et blanc de “sasuman” -des dandys donc -, et de “jongoma” – femmes du monde -, de postes de radio d’époque et de musiques du même type. Le fait de venir l’exposer ici est une manière de délire pour Serigne, que nous connaissons aussi et apprécions pour ses audaces créatrices, qui frisent la folie si elles ne s’y vautrent, et son refus de s’enfermer dans un genre ou un style. Si ses folies ne débouchaient pas sur des œuvres de toute beauté, Serigne serait jugé digne d’enfermement par la bonne société. Une folie dont le sourire tranquille de l’artiste invitant les hôtes de la mairie à passer prendre un bol d’air de nostalgie chez lui, nous rappelle qu’elle est aussi sagesse, chez les véritables artistes.

En dépit du fait qu’émergea, au cours de cette biennale, une forme d’expression artistique nouvelle, plutôt des formes que l’on pourrait regrouper sous l’appellation de concep’art ; l’anglicisme, qui fait très moderne, me paraissant plus approprié que sa forme francophone « Art conceptuel ». Tout simplement parce que le numérique, omniprésent dans ce que nous avons vu, paraît plus compatible avec la langue … pourtant, de Shakespeare (15ème siècle) !

Deux prêtresses, deux révoltes

La première manifestation sur laquelle nous étions tombés, un peu par hasard, beaucoup par amour, et de l’art et de ses gens (de ses fous donc), est un cri de rage lumineux, une révolte réflexive, et réfléchissante, un refus, un appel étrange, comme « Un enterrement d’un corps absent » dit son texte de présentation. C’est ce que Mame Diarra Niang, métisse, et donc double-culturée, proposa avec une « performance » qui, ayant pour prétexte « un fait divers morbide », l’exhumation à Thiès du corps « d’un jeune Sénégalais présumé homosexuel », et que ses parents n’avaient finalement eu comme alternative que d’enterrer dans leur domicile. Cette représentation était un hymne poétique. Certes, mais bien fou. Une étrange tombe dont le fond et les parois sont un miroir dans quoi elle invite ses visiteurs à se mirer pour… réfléchir à cette forme extrême d’exclusion. « Exclus même de la terre » à quoi nous sommes censés retourner selon les textes sacrés : “Poussière tu es, poussière tu retourneras”
Or, pour encore reparler d’elle, c’est la société qui orchestre ces macabres exclusions qui se croit saine ; cependant qu’elle rêve d’enfermer ceux et celles qui en pleurent et dont les larmes finissent en œuvres de BEAUTÉ lumineuses.
Sacré gifle à nos torpeurs, et à nos peurs pour nos propres réalités, de la part de celle à qui feu son père, enterré à Touba, a donné le nom d’une sainte musulmane.

Mélanie, elle, est aussi une double-culturée, quoique toute blanche de peau ; elle est métissée culturelle, parce qu’elle a un double tout noir de peau, et bien de chez nous, un complice en création avec qui elle est en train d’explorer son propre intérieur. Son double, et ce n’est pas rien, c’est Thierno Seydou Sall, « Le poète fou », devenu – parce que la folie, c’est comme le pire, justement- de la bouche même de ceux qui l’avaient nommé ainsi : « Le poète errant ». Tout ça lui est bien égal, bien sûr, comme à Mélanie d’ailleurs qui, parmi tous, l’a choisi pour cheminer à côté de ses propres agitations créatrices à elle.

Mélanie, une double-culturée, quoique toute blanche de peau

J’ai découvert le travail du duo Mél-Odile (ainsi signe-t-elle son œuvre) et Thierno Seydou Sall bien avant la dite biennale. Un opus, sorte de catalogue qui porte leur dialogue poétique, dialogue de folie, je vous dis !!! Elle, avec son pinceau, elle, guidée par ses émotions en couleurs, lumières et ombres, lui avec son verbe tranchant et sans fioriture, lui fouillant dans les bouleversements que Mélodie… je veux dire Mélanie, a ressenti quand elle a débarqué à Dakar. Elle s’était prise en pleine figure « ces personnes qui s’immolaient par le feu devant les grilles du palais » – pourtant, ceux-là, personne n’avait jamais pensé à les enfermer-, et c’est devenu un tableau. Elle a croisé les marchands ambulants portant sur la tête leurs montagnes de serviettes de bain, de tablettes d’œufs, de portables ou de couvre-chef divers, et c’est devenu une série de peintures. Ces forçats de l’économie informelle sont vus par l’artiste comme des danseurs de corde, équilibristes dont la quête des maigres chiffres d’affaire est assimilée à de l’acrobatie. Elle appelle d’ailleurs les œuvres picturales très illustratives qu’elle leur a consacrés « Les Funambules ».
Mais il n’y avait pas que ces funambules dans l’œuvre de Mélanie, il y avait aussi ce que Bob Marley a appelé la « Concrete jungle ». C’est cette jungle urbaine de bétons gris de Dakar, en fait, que Mel-Odile a plus brutalement encaissé que les forçats, elle l’a prise en pleine face en une période peu banale pour qui débarque à Dakar : une campagne électorale présidentielle. La pire des manifestations de la folie de la société qui se pense bienpensante, mais qui pense si mal. Laissons-la nous le dire avec ses propres mots : « La prise en otage du temps […] Les facéties quotidiennes des personnages de ce film […] Le ballotage de tous mes sens durant cette période me donnait l’impression d’être tour à tour dans une chenille, un train fantôme, une grande roue … ». Et que fait-elle donc pour ne pas devenir folle comme ces gens de cette société en carnaval politique ? Elle crée !

Et sur sa création, le poète Thierno écrit : « Mel-Odile met sur le divan de la psychanalyse le président sortant […] 87 bœufs tués dont les têtes sont jetées à la mer, les radios offertes aux passants annonçant contre toute attente un second tour/ Des femmes détenues libérées pour un jour selon les recommandations du devin/66 taureaux noirs abattus selon des rites animistes non loin de la ville sainte de Touba à 3 h. du matin … », et c’est ainsi de suite jusqu’à ce qu’on sente le poète dans l’atelier même de l’artiste : « C’est dans les entrailles de ce laboratoire que les œuvres voient le jour. La table de chirurgie de notre peintre examine à la loupe les moindres détails du gratte-ciel d’image du Sénégal ». Et l’on se dit : « c’est bien ça alors ». C’est que jusqu’ici on avait l’impression d’une création concertée…

Wasis Diop et Aleth, tels des paléontologistes des arts,

La dernière fois que j’ai vu Mel-Odile, dans la nuit, elle peignait en blanc, sous un pont de Dakar, des cartons figurant des immeubles sur lesquels étaient projeté des images de “son Dakar bétons gris obsédants”, et de sandales et bidons en plastiques ; elle-même était tout de blanc vêtue, avec une toque blanche de chirurgienne sur la tête. Elle allait et venait, comme en transe, pendant que Le Poète Errant déclamait dans un mégaphone un hymne à « la ndëpp kat toubab » (l’exorciste toubab): « Le déménagement culturel de Mélanie est une belle gifle mentale ; désenvouter Dakar et ses rues est l’audace des audaces, mais le risque est grave, c’est de perdre sa colonne vertébrale psychique ».

Mais l’artiste double-culturée n’avait pas peur, cela se voyait. Car elle sait qu’un jour, elle aura le bonheur de raconter à ses petits-enfants sa vie à Dakar en ces termes : « J’éprouvais toujours un immense plaisir à caresser les couleurs le long des rues. Je m’amusais à mettre de la gouache, de l’encre et des feuilles, au hasard de mes rencontres, dans [mes mains] qui, instinctivement, recouvraient les surfaces de formes avec des gestes maladroits et diversifiés, avec une infinité de tendresse brute. »
Elle sera en train d’emprunter des mots au regretté Joe Wakam dans son beau livre « Poto-poto Blues »…

Son nom est lâché ! En fait la première découverte que j’ai faite lors de cette biennale fut chez Joe Ouakam, le Maître, où, Wasis Diop et Aleth, tes des paléontologistes des arts, sont allés exhumer les œuvres de son disciple Alioune –qu’on sentait comme une ombre folle virevolter autour du maître, alors pas encore parti- pour en faire une exposition surprenante, en construisant une galerie dans le style « Maison de nos mères des années 50 » pour l’abriter. Je n’ai pas encore de mots à disposition pour parler des lumières contenues dans les œuvres sombres d’Alioune.
Aujourd’hui encore, 30 août 2018, je n’en ai pas ; or Alioune, l’héritier spirituel et artistique le plus légitime de Joe Ouakam, le plus proche de la belle, la magnifique et créative folie du Maître à qui il a emprunté jusqu’à ses gestes et traits, a exposé humblement, comme pour s’en excuser, dans un quartier de Dakar symbolique de son attachement aux attaches de Joe, des peintures toujours lumineusement sombres, comme la folie. La vraie. Qui nous invite à la retenue devant l’Inconnu. Et savez-vous qui est cet inconnu total ?

C’est bien sûr notre monde de fous.

Pape Samba Kane