PARTITION PROGRAMMÉE DU MALI : PARIS A LA MANŒUVRE 

Par Pape Samba Kane

Après  Kidal, où la présence de l’armée française n’empêche pas l’installation de diverses mafias politico-affairistes attirées par la mine d’or à ciel ouvert que représente cette vaste région du Nord-Est malien, ainsi que de petits aventuriers candidats à l’enrichissement par l’orpaillage artisanal, c’est la région de Tombouctou qui se détache lentement de l’immense territoire qui constitue le pays. « Le Mali se désintègre. La France (par l’opération Barkhane) et les Nations unies (par la MINUSMA) ferment les yeux, tandis que la Communauté économique des  États de l’Afrique de l’Ouest et l’Union africaine dorment profondément », dit un analyste sénégalais bien connu, spécialiste des questions géostratégiques qui a le sens de la formule, Babacar Justin Ndiaye.

Tenues volontairement à l’écart dans la gestion de la crise au Mali, la CEDEAO et l’UA ont été jugées inaptes à gérer les conflits inter-états, ou quelque autre crise en Afrique par les services du ministère de la Défense français et par le Quai d’Orsay – et cela arrange bien les affaires la France …

Un rapport du ministère de la Défense français, notamment, publié en 2012, et largement commenté en octobre de la même année dans Le Nouveau Courrier, énonce : «la remise en cause des frontières actuelles pourrait aboutir à la création de nouveaux États ou à des découpages plus ou moins violents (…) La rupture du tabou de l’intangibilité des frontières pourrait  avoir des effets en cascade sur l’ensemble du territoire africain ». Ce sens de l’anticipation -qui appelle « tabou » un « principe » arrêté depuis 1963, à la création de l’Organisation de l’Unité africaine ancêtre de l’Ua -, que rien n’est venu confirmer, pourquoi ne pas en créer les conditions dans un contexte de déclin de l’influence de la France sur le Continent noir, coïncidant avec de sérieux problèmes économiques et financiers chez l’ancienne puissance coloniale ?

La sorte d’anarchie qui règne dans la région de Kidal, au nord-est du Mali, n’est du désordre spontané que pour les observateurs non avertis ; et les reportages complaisants de la presse française sur cette situation ne sont que de la poudre aux yeux : « Kidal dans la fièvre de l’or » est le titre, par exemple du reportage publié par lepoint.fr réalisé par Olivier Dubois, et mis en ligne le 13 avril dernier. Il nous y est décrit un Kidal ou sévissent des orpailleurs artisanaux et des propriétaires de concasseurs-laveurs de pierres qui s’enrichissent vite en vendant leur or à Bamako, au Niger ou au Burkina Faso (« Mali, Niger, Burkina Faso : des pays dans la course à l’or » dit un sous-titre du reportage), sinon à Dubaï pour les plus ambitieux ( « Un business juteux entre Bamako et Dubaï », un autre sous-titre). Pas un mot sur la présence, que dis-je, l’occupation de toute cette région par l’Armée française, et l’exploitation par l’ancienne puissance coloniale des minerais dont elle regorge ; l’or, mais aussi, selon diverses sources jamais démenties, l’uranium, stratégique et plus essentiel pour la France. Pas un mot, non plus, sur l’absence totale de l’État malien dans cette partie de son territoire bordée à l’est par le Niger, au nord par l’Algérie et à l’ouest par la vaste région de Tombouctou –Gao, au sud, achevant d’isoler Kidal de ce que l’on appelle improprement « Le Mali utile », parce qu’il est tout simplement la partie la plus peuplée de ce vaste pays.

« LES HOMMES BLEUS » DE LA FRANCE

Au contraire, des envolées romantiques parsèment ce texte qui rappellent le lyrisme des reportages de cette même presse française, il y a longtemps – bien avant qu’on ne parle de djihadistes dans la région- quand Paris ne cachait qu’à peine son soutien ouvert au Mouvement national de Libération de l’Azawad (MNLA), dont les combattants étaient appelés « Les hommes bleus » dans les journaux français. Aujourd’hui qu’il y a moins  de talent et de créativité dans la presse française, on se contente de citer « Youssouf », un jeune Touareg de Kidal rencontré à Bamako (le journaliste n’a jamais quitté la capitale pour son reportage), Youssouf qui dit : « C’est simple, tu cherches l’or avec ton détecteur, tu creuses peu profond et tu trouves ! Moi, j’ai acheté deux moteurs, un marteau-piqueur, du carburant, de l’huile, du charbon pour faire fonctionner tout ça, j’ai tout donné à des cousins, quand ils partent chercher de l’or, s’ils trouvent, on partage ». Pourtant, depuis quatre ans au moins, voire plus, dès la signature des Accords d’Alger, en mai-juin 2015, bien des voix, y compris en France même, se sont élevées contre les menaces de désagrégation du Mali et de la perte de contrôle du gouvernement central sur son territoire. – Je ne citerai pas ici Babacar Justin Ndiaye qui, dès la mise en œuvre de l’opération Serval (ancêtre de Barkhane), dans une série d’articles sur le site dakaractu.com, et moult interviews dans la presse malienne, avait tiré la sonnette d’alarme, appuyé sur sa célèbre formule très imagée : «  L’Accord d’Alger est à la fois le linceul et le cercueil du Mali ». Je  citerai Joseph Brunet-Jailly, consultant, et enseignant à Sciences Po à Paris ! « L’accord d’Alger, en évitant les mots pour le dire, organise l’autonomie et l’indépendance des régions du Nord ». Brunet-Jailly qui a longuement séjourné au Mali, deux fois, entre 1986 et 1995, puis entre 2000 et 2004, soutient que la « solution des problèmes du nord du Mali n’est pas seulement au nord du Mali. Cette solution n’est pas dans un démantèlement du Mali, qui serait la première étape d’une hyper- balkanisation au cœur du Sahel, au moment où la désintégration de toutes les structures sociales est le seul objectif de groupes djihadistes (…). Dans ce contexte, il est évidemment suicidaire, pour le nord du Mali comme pour le Mali tout entier, d’organiser l’autonomie d’un territoire difficile à contrôler … »

Or c’est justement l’organisation de l’autonomie de ces vastes territoires, jadis revendiqués par une rébellion touareg armée, qui est le principal objet des Accords d’Alger dans lesquels l’Algérie tient un rôle de médiateur officiel, tandis que le tireur de ficelles reste la France, que même les chercheurs français « indépendants » ne citent presque jamais nommément. Tantôt, elle est désignée sous l’appellation de « financier », tantôt incluse dans le groupe des « négociateurs ».

En son article 13, ledit accord donne aux régions la possibilité de lever des impôts, fonction essentielle de l’État, attribut de souveraineté ; les présidents ou gouverneurs de régions seront élus au suffrage universel, et seront Chef de l’exécutif régional, article 6. Que restera-t-il de l’autorité centrale de l’État ?

TOMBOUCTOU TOMBE SOUS CONTRÔLE

Ces accords d’Alger (mai-juin 2015) sous l’instigation de la France avaient signé la reconnaissance de fait, par le gouvernement malien, des différents mouvements de libération targuie du nord du pays, dont certains étaient soutenus depuis toujours par l’ancienne puissance coloniale. Depuis ces accords, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, comme on dit. Et le jeu de la France dans la sous-région, visant à mettre la main sur de larges territoires du Mali, était chaque jour devenu plus clair. L’administration de Tombouctou, décidé par la Coordination des Mouvements de l’Azawad en début août 2019, entre parfaitement dans les plans prêtés à la France et signe un tournant décisif dans l’opération.

Et c’est au moment où, contestés de partout, ces accords d’Alger sont en stand-by que surgit cette initiative de la CMA de prendre le contrôle politique de Tombouctou, comme en application des mêmes Accords.

Le 6 août, on apprenait de la presse malienne que « La Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA) pour la région de TOMBOUCTOU se réorganisait pour structurer l’organisation de la région de Tombouctou après celle de Kidal (…) pour la prise en charge de la gestion de la région dans tous les volets administratifs,  défense,  économique et de développement…
Une réunion préparatoire s’est  tenue le 5, les Commissions des différents volets sont nommées et un secrétariat général de la CMA pour la Région, afin de commencer les travaux au cours des assises  fixées du 1er au 3 septembre 2019 à Ber. »
Voici ce que dit le communiqué de la CMA suite à sa réunion : « La commission a fait sa première rencontre le 5 août  à Tombouctou sous la présidence  de Dina Ould Daya. A l’ordre du jour, le lieu de la rencontre, la date de la rencontre et la mise en place des sous-commissions d’organisation. Ainsi il a été décidé que le lieu de la rencontre serait Ber et la date du 1er au 03 septembre 2019 fût retenue. Après ces points les sous-commissions furent mises en place comme suit : » Suivra alors la liste des sous-commissions, au nombre de trois avec pour chacune entre six et neuf membres, ainsi qu’un Secrétariat général de cinq membres. Les trois sous commissions sont les suivantes : « Défense et sécurité », « Organisation matérielle », « Finance ».

Cette opération ne pourra  se réaliser que dans le cadre d’une partition du vaste territoire malien, dont les zones les plus riches en minerais de toutes natures sont aujourd’hui sous le contrôle de l’armée française. Ni l’armée malienne, quasiment interdite d’évolution dans Kidal et ses environs, ni la Minusma n’y disposent de la moindre marge de manœuvre. Cette situation fait l’objet de vives dénonciations de la part de la société civile malienne. Les images de ces manifestants maliens brandissant le drapeau tricolore de la France avec une tête de mort gravée sur la bande blanche – avant d’y mettre le feu- n’ont pas fini de faire  le tour des médias et des réseaux sociaux.

UNE CLAMEUR DE RÉVOLTE EN AFRIQUE DE L’OUEST

Il faut dire qu’à force, les desseins de Paris sont devenus un secret de Polichinelle,  et la présence de la France dénoncée avec véhémence par différentes strates des populations maliennes. Bien des observateurs, y compris étrangers, des hommes politiques, des associations de la société civile malienne, ont fini de se convaincre que « la lutte contre le terrorisme » n’a été qu’un prétexte pour la France de mettre la main sur ces vastes territoires du pays au sous-sol si riche.  Les intérêts autour de l’exploitation de l’or et de l’uranium dans les zones qu’elle contrôle doivent être d’une importance capitale pour Paris. C’est certainement pourquoi elle reste sourde à un mouvement de fond anti-français, une clameur de révolte qui, au-delà du Mali, s’étend en Afrique de l’Ouest francophone, avec des manifestations de rue, parfois violentes, de plus en plus populaires. La dernière actualité au Sénégal, pays voisin du Mali, où d’importants gisements de gaz et de pétrole ont été découverts récemment, est l’arrestation de l’activiste, Guy Marius Sagna, qui a accusé la France de vouloir fomenter des attentats terroristes dans le pays pour justifier une intervention de sa part, qui consoliderait les positions de ses compagnies pétrolières. Sagna, leader d’un mouvement dénommé “France dégage”, faisait clairement allusion au précédent malien qui, aujourd’hui, fait de l’ancienne puissance coloniale le maître du jeu politique et stratégique au Mali, reléguant son gouvernement au rang de faire-valoir.
Aujourd’hui Kidal est sous le contrôle de l’armée française en dehors de tout exercice de la souveraineté par les autochtones. Et la Coordination des Mouvements de l’Azawad, qui regroupe des organisations n’ayant jamais renoncé à leur projet indépendantiste, se prépare au contrôle « administratif, économique, de défense, et de développement » – autant dire politique – de Tombouctou, sous le regard bienveillant de Paris. Ce vaste territoire – tampon entre la région de Kidal et ce qui reste du Mali sous administration de son gouvernement – tombant sous le contrôle politique de mouvements de libération en mal de territoire, fait que le Mali est plus proche que jamais de la partition. Et l’on ne peut décemment imaginer que cela a pu se faire sans l’assentiment, voire le soutien de la France
Économiquement, politiquement et sur le plan géopolitique, cette situation est trop à l’avantage de Paris pour que la main de la France en soit absente.

Curieusement, c’est d’une attaque armée inattendue, menée par le MNLA, mouvement, on ne le dira jamais assez, ayant toujours bénéficié du soutien de Paris. en 2012, qualifiée de « bourde » par tous les observateurs (au vu de la situation intérieure tendue alors et des menaces djihadistes), qu’est partie la crise malienne.

L’intervention de la France au Mali avec la première opération, Serval, allait mettre de l’ordre dans tout ça, dans le but d’avoir une visibilité plus nette afin de conduire ses desseins cachés qui, bien évidemment, n’étaient pas ceux proclamés de défense de l’intégrité et de la sécurité du Mali et des Maliens, il n’a pas fallu longtemps pour s’en rendre compte. De nos jours, cela crève les yeux. Dès que l’armée française a pris pied et que le gouvernement malien, devenu dépendant de la présence militaire internationale que la France avait voulue, n’avait plus le choix de faire autrement, Paris avait introduit ses amis des mouvements séparatistes dans le jeu, par le biais des accords d’Alger qui ont consacré la Coordination des Mouvements de l’Azawad, leur regroupement en une seule entité ayant été une exigence forte de la France.

En septembre prochain, cela risque de finir par l’indépendance de facto des régions revendiquées depuis toujours par les mêmes mouvements indépendantistes. Et ça débouchera sur d’autres conflits, le contrôle de ces régions par des indépendantistes, eux-mêmes empêtrés dans des conflits et divisions séculaires, ne garantissant aucune stabilité. Mais est-ce là une préoccupation prioritaire pour Paris ?

Pape Samba Kane