NOTE DE LECTURE par le Pr Mamadou Ba, UCAD

FEMME ÉCARLATE, DE PAPE SAMBA KANE (ÉDITIONS LETTRES DE RENAISSANCES, 1998)

Avec la publication de ce second recueil, PSK confirme et amplifie l’impression qu’il est, non pas de ceux qui parlent de la poésie, mais de ceux qui la vivent, la portent en soi, l’arpentent et la partagent. Un recueil qui, à nouveau, lui ressemble : une manière unique d’être en écriture, corps et biens, chair et mots, une écriture à fleur de peau, surgie à même d’une sensibilité particulière, mais constamment inventive, une voltige d’images et de mots, un livre de ferveurs et de fidélités, plein de douceurs rêvées par un être attaché à la beauté réelle des choses vues, vécues, lues, écoutées.

Le démon poétique dans la peau, PSK pétrit, étale, reconfigure des instants, des couleurs, des visages, les nourrit, les réanime.

La force magnétique de cette écriture qui nous entraîne au plus intime des maillages de la réalité intérieure du poète tient à sa plasticité, à sa façon de transformer ses motifs récurrents et obsessionnels en les déplaçant sans cesse pour les révéler sous des angles inédits.

Parole riche de mille échos venus de sa bibliothèque élective (Senghor, Baudelaire, et tant d’autres), et qui fouille, ouvre, roule de manière fragmentaire, décline quelques éclats, pour raconter encore et encore le destin amoureux d’un sujet tout entier sous l’empire et l’emprise de Vénus. La mémoire de la vie amoureuse aimante la limaille des vers. Sur un ton familier, faussement désinvolte, et avec des mots simples, attentifs aux regards des proches comme aux imperceptibles turbulences, les femmes qu’il a aimées sans retour, irrévocablement, comptent parmi la matière qui innerve le poète et irrigue son écriture. D’où une poésie encomiastique, tout entière vouée à célébrer la femme, mère et amante, à la fois figure de la fascination et figure de l’origine : origine de la vie, origine du désir, origine de l’univers et même origine de la vision poétique. Tout le recueil peut se lire comme des signes de ralliement sans cesse renouvelés à toutes ses figures médiatrices à travers lesquelles le poète peut célébrer le monde. Un signe aussi adressé discrètement à Lilyan Kesteloot pour vouer une mémoire reconnaissante et se rallier à cette « grande dame des Lettres africaines », infatigable passeur de sens et découvreur inlassable de talents qui, de son vivant, l’avait sommé gentiment, mais impérieusement, de persévérer dans son être de poète. Une poignée de main aussi à Amadou Elimane Kane, l’ami, le poète, le complice, le compagnon dans cette expérience commune

d’exploration des profondeurs.

Les émotions vécues entrent tour à tour en résonance avec cette conscience sensible de la langue qu’on appelle poésie et qui cherche, interroge, se souvient, espère et souffre.

Les histoires d’amour «  bues jusqu’à la lie » s’avèrent l’aventure d’une écriture lancée à sa propre découverte, engagée dans l’exploration du champ de son désir – verbale avant tout.

Écriture qui, avec une simplicité primesautière, vit dans les intervalles, dans les décalages du ton vers l’insolite, l’inconnu, dans les glissements et les déplacements de sens, et qui multiplie les acrobaties, les sauts périlleux de la syntaxe et du lexique, poursuivant l’aventure verbale jusqu’à  slamer son trop-plein d’elle « T’es mon trip / T’es ma trappe / T’u m’attrapes / Tu m’étripes / Je m’en tape ».

Les propos se tiennent de manière vive et énigmatique, avec une vitesse d’exécution si rapide, que le lecteur se voit sans cesse désemparé, tout autant sollicité et séduit par cette gymnastique mentale. « À tire de vraies ailes – avec ou sans ailes – dires d’amour dictame déclamé »

À travers les accointances qui se dessinent, les résonances intimes et les imaginaires qui se déploient, n’est-ce pas une grande affaire d’attachements et de manques, d’aspirations et de regrets, qui se développe au fil du recueil ? Une aptitude à la fureur et à l’enfièvrement que les anciens appelaient furor, et à laquelle ils attachaient l’inspiration poétique. Une ardeur singulière qui tout à la fois consume et enfièvre le poète, et provoque une soif inextinguible qui aiguise son rapport à la langue  « J’ai soif, ma foi ». Écrire, ce n’est pas se désaltérer, mais prêter voix à la soif, et en prendre soin. « Le poème est la soif que le désir d’une plus grande soif étanche ». (Jabès).

Mixte de sons et de sens, concentré d’images et de rythmes, souvent prouesse verbale, mais forme d’expression toujours raffinée et accessible aux cœurs et aux sens, le poème ne cesse de découvrir de nouvelles sources, de nouvelles soifs, de nouveaux feux.

Au plus près de ses vertiges, de ses extases et de ses fureurs, PSK sans détour, ni masque ni hypocrisie, capte, suggère et ranime des rêves éveillés ou des vies rêvées (« mon rêve / est-ce un rêve ? »), des souvenirs et des fragments oniriques, leur donne corps, présence et éclat, et apostrophe le lecteur avec douceur pour l’inviter à s’ouvrir à cette part de lui-même qui lui permette de sentir ce que le poète lui, a le génie de vivifier, d’enrichir et d’agrandir. C’est dans l’espace de l’adresse et de l’éloge que vient se loger l’approche vocative du poème. « À ceux qui aiment aimer ».

Nourris de lectures, d’adhésions vives, d’aveux, ces poèmes finissent par grossir en nous, pleine de ce qu’ils ne disent pas, mais qu’on entend et qui sonne en chacun comme un appel à se lever, à lutter contre la léthargie ambiante, et comme une incitation à être, à développer sa sensibilité propre aux enchantements de la vraie vie.

On sort ébloui de ce recueil, revigoré d’avoir traversé en si peu de pages, l’expérience d’ « un venir au monde », tonifié d’avoir assisté à l’accouchement d’un langage nouveau, par lequel ce qui était là, mais privé de parole, devient un moment de haute destinée.

                                                                                         Mamadou BA, FLSh

                                                                                                 Ucad

Extrait du recueil

L’amour est ma Religion                                                                                                                                                                                                                    Ton corps en est le Temple

Désormais

À genoux

Face aux étoiles de tes yeux

Ciels noirs de ton désir

Je fais mes dévotions

Tu es                                                                                                                                                                                                                                                  Femme écarlate

Ma dernière révélation

Mon ultime prophétie

Tu es

Le Sceau des Prêtresses

De l’Amour

Dernière lumière

À éclairer les ténèbres de mon désir volcanique

Ma passion embrasée de toi

M’affole

Et me rassure

Peut-être est-ce toi qui me guériras d’Inanna

D’Ishtar et d’Aphrodite

De mon rêve du darshan l’Étreinte d’Amma

De mon ivresse d’aimer des étoiles