Par Mamadou Sy Albert

La campagne électorale à l’épreuve des Nouvelles Technologies de l’information

En moins de vingt ans, la campagne présidentielle a changé profondément de visage au Sénégal. La mort lente des grands partis politiques traditionnels, de l’époque des grands dirigeants et des meetings de masse, des slogans mobilisateurs se dessine progressivement à l’horizon. Ces mutations électorales se conjuguent avec l’irruption des nouvelles technologies dans la société.

La campagne électorale de la Présidentielle du 24 février entre dans sa deuxième semaine. Elle est pourtant loin, très loin d’être véritablement au centre des préoccupations des populations. Les Sénégalais vivent plutôt au rythme de la gestion du quotidien, et du train- train de toujours. Les électeurs attendent le jour de l’élection. Ils vont aller voter. Ils attendront les résultats. Beaucoup d’électeurs suivront les annonces du vote par le téléphone portable et par l’internet. Certains suivront les nouvelles à partir du petit écran ou de la presse en ligne.
Le décor de cette campagne présidentielle, un peu fade, est radicalement différent des années électorales antérieures. A cette époque, alors, l’électeur attendait des jours et des jours pour avoir une idée du résultat des élections. C’était la vielle époque. Elle est bien loin de l’ère du numérique où tout se sait à la minute qui suit l’évènement.
La campagne électorale subit naturellement (comme l’élection elle-même) les pesanteurs de ce nouveau monde de scrutation des scrutins, dominé par l’influence des nouveaux outils de la communication de masse : portables, ordinateurs, internet, presses en ligne. Il existe entre les candidats- Présidents sillonnant les 14 régions du Sénégal et ceux qui sont appelés à choisir le futur chef de l’Etat, un malentendu. C’est probablement un problème de communication politique dans un contexte historique de mutations. La campagne électorale n’est plus au cœur des centres d’intérêts des populations et des électeurs. Les raisons de ce désintérêt sont multiples et complexes.
Les électeurs sénégalais entendent presque toujours un même discours, quasi-identique chez tous les acteurs de la classe politique, moins inventive et moins engagée dans la bataille des idées et du débat sur les projets de société. Les alternances et les changements de régimes sont passés par là. Ils n’émeuvent plus l’écrasante majorité des électeurs, abusés et désabusés. Les électeurs ont vécu deux changements de régime en moins de vingt ans. Et ils attendent encore le changement de leurs conditions de vie, et un discours nouveau. Les promesses électorales jamais tenues ou mises en œuvre se répètent d’une élection à l’autre. Les promesses ne disent plus rien à l’électeur de base devenu sceptique et révolté contre la manipulation de l’opinion, et l’exploitation de ses désirs de changement. C’est dans ce contexte de rupture entre le politique et l’électeur que se déroule la présente campagne présidentielle si peu attrayante.

Beaucoup d’électeurs suivront
les annonces du vote
par le téléphone portable

Est-ce la fin de la grande époque de la politique et des campagnes électorales de mobilisation sociale, de communication politique ? La réponse n’est guère aisée. Le Sénégal compte plus deux cent partis ; il semble établi que les grands partis et les dirigeants politiques ont quasi disparu de l’arène politique au fil du temps ; c’est la première fois dans l’histoire politique du Sénégal que le Parti Socialiste et le Parti Démocratique Sénégalais sont absents d’une campagne aussi importante pour le présent et l’avenir du pays – Ils n’ont pas de candidats issus de leurs formations politiques respectives. Alors que pour la première fois de son histoire, le Parti Socialiste soutient un candidat sortant, le Pds, exclut de la compétition, ne soutient pour le moment aucun des candidats en lice.
L’absence de ces deux appareils politiques, capables de mobiliser des militants et de drainer des foules à l’échelle du Sénégal, entretient des liens étroits avec le désintérêt électoral des populations. Les socialistes et les libéraux démocrates sont les seuls héritiers des grandes campagnes électorales. Ces deux formations politiques auront été dans le passé des machines électorales exceptionnelles. L’absence de ces deux formations politiques historiques dans une campagne électorale produit naturellement un vide politique, social et communicationnel avec les populations et les électeurs. Le lien entre les populations et les politiques est en train de se briser progressivement.
L’absence des partis de gauche est également un autre facteur non moins important à intégrer dans la faible influence de la campagne électorale sur les électeurs. Ces animateurs des partis de gauche ont eu le don de l’agitation et de la propagande des idées par un discours souvent percutant, doctrinaire et idéologique. Les acteurs de gauche participaient à leur manière à la campagne et donnait du grain à moudre à l’adversaire du moment.

Les socialistes et les libéraux
sont les seuls héritiers
des grandes campagnes électorales

Ces partis politiques de gauche n’ont pas réellement pu à se hisser à la hauteur du multipartisme intégral, de la mobilisation de la population et des électeurs. La gauche n’a jamais réussi véritablement à marquer politiquement à sa faveur une élection. Elle ne pèse pas lourd électoralement, s’entend. Et, son absence de la campagne actuelle est notoire. Elle n’a ni de discours ni d’offre politique répondant à son identité traditionnelle.
Ces mutations électorales et politiques relevant de l’absence des deux grands partis historiques et de la gauche ont sans nul des liens avec les mutations électorales. Elles ont aussi des liens avec les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication. Les nouvelles technologies accélèrent en réalité le processus de rupture entre les candidats- Présidents et les populations et singulièrement avec les jeunes électeurs.
L’abaissement de l’âge de vote à dix- huit ans dès le début des années 2000 a fait de l’électeur sénégalais, un citoyen jeune. Les jeunes représentent désormais un potentiel électoral non négligeable. Au- delà de son poids démographique et électoral, les jeunes portent de manière inattendue par les acteurs politiques un change de mentalité, de comportement et relationnel avec les politiques et la société. Les jeunes générations sont moins politiques que les générations antérieures Ils sont peu éduqués et peu préparés en matière de gouvernance. Ils sentent moins responsabilité collective. Les jeunes générations ont moins de culture politique.

Crise de communication
entre les politiques
et les jeunes

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication naissent dans ce contexte de crise des partis politiques et des mutations de la campagne électorale et de l’irruption des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication. Ces jeunes électeurs potentiels communiquent différemment avec la société, avec la classe politique.
Les Tic ont créé de nouveaux mécanismes de communication. Le téléphone portable et l’ordinateur constituent les principaux outils de communication de la jeunesse. Pendant ce temps du numérique, les politiques et la société reste encore à l’époque de la parole, du discours déconnecté des préoccupations de la jeunesse. La disparition des grands partis et des grands leaders d’opinion aggrave la crise de communication entre les politiques et la société et les jeunes particulièrement.
Les politiques qui ont en charge la gouvernance n’ont pas pris en compte les évolutions du champ politique, l’irruption des technologies, les changements des mentalités et les mutations la société exigeant un changement de discours politiques et de mode de communication. Comment communiquer avec cette population et singulièrement avec les franges de plus en plus jeunes ? Quel discours tenir à cette partie de la population ? Tout laisse croire que les politiques ont non seulement un retard important sur les technologies mais également sur la mentalité de la jeunesse et les préoccupations des populations.

Par Mamadou Sy Albert