LA CONTINUITE FONCTIONNELLE

Le Président sortant, Macky Sall, a été reconduit à la tête de la République. Il a gagné la présidentielle avec plus de 58% des suffrages exprimés contre près de 42% répartis entre ses quatre adversaires. Les électeurs ont choisi la continuité fonctionnelle immédiate de la gouvernance. Ni le changement par le redressement, ni l’alternative au système, n’ont pu imposer le second tour pour départager la majorité et son opposition. La continuité fonctionnelle a pris le dessus sur la continuité dysfonctionnelle de la société et de l’Etat central.

Une élection présidentielle a toujours un enjeu souvent diffus, imprécis, voire illisible sur les visages des citoyens électeurs. Cet enjeu invisible recouvre à la fois l’intention du vote et l’imaginaire des électeurs. Il s’agit du choix des électeurs qui associe le sens et la gravité de l’acte de voter avec le sentiment personnel profond de l’électeur.

Les candidats-Présidents ne savent pas eux-mêmes toujours le sens de l’acte du vote ultime des millions d’électeurs. C’est probablement leurs fortes ambitions et des chances inégales de faire partie des victorieux qui expliquent les efforts de dépassement des candidats. La débauche des énergies pendant trois semaines et la hargne de gagner cristallisent cette folle ambition de vaincre par la persuasion pédagogique à l’appui d’engagements politiques sociaux et économiques divers. Mais il existe toujours un réel décalage entre ce qui est attendu de l’électeur et son vote effectif. Le 24 février n’a pas point fait exception à ce cas de figure devenu classique.

La majorité des électeurs a préféré la continuité fonctionnelle à la continuité dysfonctionnelle – pour un changement par le redressement – et à une alternative radicale au système politique traditionnel. La continuité dysfonctionnelle était certes attendue par des une bonne partie des adversaires du Président sortant. Le bilan de ce dernier et sa volonté récurrente d’afficher une volonté d’aller encore plus loin dans le renforcement de la démocratie et de l’émergence ont convaincu les électeurs de la nécessité de poursuivre le chemin de la continuité, de la stabilité et de l’effort déjà consenti depuis sept ans. Les électeurs n’ont pas souhaité tourner cette page ouverte.

Les électeurs sénégalais n’ont pas voulu

d’une nouvelle aventure politique

Les indices des intentions en faveur d’une continuité dysfonctionnelle, de changement de cap par le redressement et / ou l’alternative radicale à la gouvernance actuelle se sont estompés au fil de la campagne. Le jour du vote, la majorité des électeurs a voté utile. L’imaginaire collectif et individuel des électeurs aura été fortement influencé par la nécessité et la pesanteur de la continuité fonctionnelle. Comment expliquer ce phénomène électoral entre la continuité fonctionnelle et la continuité dysfonctionnelle ?

Les électeurs sénégalais n’ont pas voulu aller dans une nouvelle aventure politique. Le fatalisme fortement ancré dans les mentalités sénégalaises a été un facteur déterminant dans le choix de l’électeur. Il a pris le dessus sur l’incertitude éventuelle d’un changement de cap et d’équipe. Les électeurs ont choisi de reconduire paisiblement celui qu’ils ont élu en 2012. Cette option s’inscrit en réalité dans une longue histoire électorale sénégalaise. L’électeur sénégalais semble se plaire dans les traditions : conservatisme institutionnel, conservatisme du pouvoir et des traditions. On vote encore pour celui qui a le pouvoir de décision ou parce qu’on espère mieux.

Le Président sortant a apparemment misé sur cette pesanteur culturelle. L’image d’un Président poli, timide, ambitieux pour son pays et respectueux des chefs religieux, des guides traditionnels, de la culture est resté figée dans la mémoire des électeurs. Il a su incarner dans l’imaginaire collectif, la posture d’un homme d’Etat dirigeant une grande coalition de tous les âges politiques assurant la stabilité des institutions et la préservation des équilibres de la société. Il a su ainsi préserver mentalement et symboliquement le socle de la société sénégalaise pendant son premier mandat en dépit de l’irruption et l’ampleur des questions identitaires, religieuses et communautaires dans le champ électoral.

Ce résultat de son action politique se traduit à travers la complicité et le soutien de certains chefs religieux confrériques, des guides des familles religieuses autonomes des pôles confrériques, certains pans de l’Eglise et des dignitaires traditionnels à sa candidature. Ce soutien visible ou masqué des hiérarchies religieuses et coutumières a eu un impact important sur le vécu du Sénégal et le choix de l’électeur sénégalais. C’est probablement le sens massif du vote au premier tour dans les régions en faveur de la continuité fonctionnelle par la stabilité institutionnelle et la centralité des traditions.

Comment expliquer ce phénomène … ?

L’imaginaire collectif et individuel des électeurs a été ainsi influencé par l’hégémonie symbolique de la République, de la continuité sur le changement ou l’alternative. On ne peut sous-estimer évidemment la montée en puissance des électeurs en faveur de de la continuité dysfonctionnelle par le changement- redressement et /ou l’alternative.

Ce vent de changement est insuffisant à l’épreuve du scrutin. Il n’a pas fait basculer l’opinion majoritaire des électeurs vers la continuité dysfonctionnelle. Cette dernière a certes progressé entre 2012 et 2019. Elle se heurte néanmoins à la pesanteur historique de la continuité fonctionnelle. La continuité dysfonctionnelle est plus lisible toutefois chez les jeunes électeurs que les moins jeunes parmi les électeurs. La société sénégalaise reste fondamentalement adulte malgré le poids numérique de la composante démographique jeune.

Elle est, de ce point de vue, partisane de la stabilité des structures de la société, de la préservation des traditions politiques, culturelles et religieuses. La continuité dysfonctionnelle a eu lieu en 1981, en 2000 et en 2012. Elle a été le résultat d’une cassure entre les électeurs et le Président sortant, sa majorité et sa gouvernance conflictuelle au sommet de l’Etat et des partis soutenant l’action du chef de l’Etat. Le sénégalais n’aime pas celui qui gouverne mal et surtout qui entretient les démons de la division de la société.

Les facteurs explicatifs de l’avènement de la continuité dysfonctionnelle résident dans le déficit de confiance à des moments de crise profonde et des faibles capacités de la majorité du moment et du chef à préserver les grands équilibres de la société, les traditions politiques et culturelles très ancrées dans les mentalités et les comportements des électeurs.

Le changement ou l’alternative ne trouvent pas encore dans ces conditions d’une société conservatrice et soucieuse des grands équilibres le chemin susceptible de le mener au sommet de l’Etat. Il n’a pas trouvé les ressorts politiques et culturels correspondant dans la société sénégalaise. Les électeurs adultes n’ont pas ainsi basculé vers la rupture avec le modèle du système politique et son mode de gouvernance. Une révolution des mentalités est sans nul doute un passage obligatoire. C’est là une autre paire de manches électorale des partisans de la continuité dysfonctionnelle. Encore plus ardue pour ceux d’une alternative radicale au système.

Mamadou Sy Albert