DYNAMIQUES POLITIQUES SENEGALAISES

Recomposition électorale et implosion des partis traditionnels

Par Mamadou Sy Albert

Le Sénégal vote depuis le dix- neuvième siècle. L’élection s’est ainsi inscrite dans l’évolution politique du pays. Aucune élection présidentielle ne ressemble pour autant à la précédente. Des dynamiques électorales s’enchevêtrent et se dénouent d’une décennie à l’autre. Après l’époque du Parti Socialiste, tout puissant avec son éternel adversaire le Parti Démocratique Sénégalais, les dynamiques électorales de l’alternance et celles de l’implosion des partis politiques traditionnels semblent prendre le dessus sur la première dynamique bi polaire, de la rivalité entre les deux adversaires classiques du champ politique ces quarante-cinq dernières années : socialistes et libéraux. Que pourrait enfanter la dynamique électorale de 2019 ?

Le Président sortant, Macky Sall, à la quête de son second mandat, est l’adversaire de tous les autres candidats à la présidentielle de février 2019. Un candidat contre tous les autres, ou presque. Ce cas de figure n’est point insolite. Il est quasi identique à celui des présidentielles de 2000 et 2012. A l’occasion de ces joutes électorales antérieures à celle que nous vivons présentement, les Présidents sortant que furent Abdou Diouf et Abdoulaye Wade ont eu à affronter, chacun dans son contexte historique propre, l’ensemble des forces composant l’opposition sénégalaise unifiée derrière un seul candidat au second tour ou déjà lors su premier.

Au-delà ce caractère inhibiteur des sensibilités politiques tendant à devenir classique dans une élection présidentielle opposant le sortant à tous les autres adversaires, ce sont des processus et dynamiques électorales qui se suivent et qui ne se ressemblent pas. Les recompositions politiques électorales se mêlent à l’implosion des partis traditionnels : socialiste, libéraux, de gauche, nationaliste. Le Parti Socialiste et le Parti Démocratique Sénégalais sont les plus affectés par la dynamique de la recomposition et de l’implosion interne. Chacun d’eux a vu naître sur ses flancs bien d’autres formations politiques ou des sensibilités dissidentes.

La dynamique électorale en cours en 2019 oppose à son tour le Président sortant, Macky Sal, qui a incarné, au second tour de 2012, la deuxième alternance aux forces politiques ayant conduit à la première, notamment, les anciens responsables du Pds et de nouveaux acteurs du champ politique. Le Pds, le Rewmi, le Pastef, le PUR et la Coalition Madické 2019 constituent les principaux animateurs de l’opposition au régime actuel. Ces acteurs évoluant dans l’opposition, tous contre le sortant, ont hormis le Pastef participé à l’accession au pouvoir de l’ancien Président de la République, Abdoulaye Wade, en 2000.

La singularité de cette dynamique réside dans le fait que les animateurs de l’opposition sont en partie ou largement des dissidents du Pds (Rewmi, Coalition Madické 2019) ou du Parti Socialiste (Coalition Taxaw Sénégal, Grand Parti). Le Pastef et le PUR, dans une moindre mesure, représentent une des nouveautés du paysage politique sénégalais. C’est la première fois que ces jeunes formations, qui ont fait irruption dans le l’arène politique aux dernières élections locales de 2014 et aux législatives de 2017 participent à une élection présidentielle.

Une dynamique électorale singulière

dominée par des libéraux

issus du Parti Démocratique Sénégalais.

La dynamique actuelle de l’opposition réunit ainsi des libéraux traditionnels et des acteurs politiques nouveaux que l’on ne peut classer, ni dans la mouvance socialiste, ni dans la mouvance de la gauche traditionnelle. Tout laisse croire que le Rewmi devient de fait la force principale de la dynamique électorale avec l’absence d’un candidat du Pds et de la gauche traditionnelle face au candidat sortant. Les dissidents des partis de la gauche traditionnelle soutiennent à cette Présidentielle le candidat du Rewmi et dans une moindre mesure ils soutiennent le candidat du Pastef, du PUR et de la Coalition Madické. Il faut cependant noter qu’une bonne partie de la gauche traditionnelle, et pas des moindre, se trouve dans le camp du candidat Macky Sall, au sein de la coalition Benno, née au deuxième tour de la présidentielle de 2012

La dynamique électorale portée par le Président sortant est donc, elle aussi hétérogène. Les anciens du Pds, les anciens socialistes, les anciens de la gauche constituent les principaux acteurs de la mouvance présidentielle dirigée par l’Alliance Pour la République. Elle est à la quête du second mandat. Le Parti Socialiste, l’Alliance des Forces de Progrès, le Pit, And Jêf, le Rnd sont les composantes majeures de la dynamique de la préservation du pouvoir. Tous ces partis ont connu des scissions et des départs. Le Sénégal vit en 2019 une dynamique électorale singulière. Elle est fortement dominée et conduite par des libéraux issus du Parti Démocratique Sénégalais. Comparativement à cette dynamique électorale de regroupement derrière les libéraux sur un fond d’implosion interne, la  dynamique électorale des années 2000 avait mis en relief une opposition dynamique entre le Parti Socialistes et le Pds. Chacune de ces formations historiques a préservé son influence et a été accompagnée par des alliés se réclamant de la gauche, du socialisme et du libéralisme tout en préservant son unité de pensée et d’action.

En cas de victoire,

Macky Sall ne sera pas indifférent

à la personnalité qui va lui succéder en 2024

La dynamique électorale des années 2000 est différente de ce point de vue de la dynamique électorale des années 2007, 2012 et 2019. Tout laisse croire que le Parti Socialiste perd progressivement son influence politique et électorale. Le Pds se disloque d’une élection à l’autre. La gauche historique vit ses derniers moments politiques électoraux. De nouvelles forces émergent difficilement. L’APR, le parti majoritaire depuis 2012 est loin d’être hégémonique ; cette formation étant multi composite depuis sa création en 2008.

Des libéraux et des militants de gauche font le chemin ensemble en attendant d’y voir clair dans les implosions de partis et les dynamiques politiques naissantes. L’APR ne parvient pas ainsi à être autonome en tant que formation libérale républicaine. Elle ne réussit pas à se hisser à la hauteur du poids électoral et d’influence du PS et du PDS au cours des années 2000 et avant la première alternance. L’APR privilégie à n’en pas douter la gestion partagée du pouvoir avec ses alliés et la préservation de ses équilibres internes précaires dans son mode de fonctionnement et sa gouvernance interne.

Il est difficile dans ces mouvantes conditions de dynamiques électorales de coalitions nouées autour des libéraux, de recomposition des coalitions et d’implosion progressive des partis traditionnels, de prévoir l’issue de l’épreuve électorale présente et des dynamiques politiques qu’elle pourrait induire. L’issue de la Présidentielle de 2019 dépendra probablement du rapport de forces entre le camp du président sortant et celui d’un candidat se réclamant de l’opposition. Mais lequel ?

Les coalitions en compétition les mieux placées sont sous l’influence des anciens du Pds et des libéraux. L’électorat traditionnel des socialistes et des libéraux va-t-il départager les candidats- Présidents en fonction de la ligne de fracture : libérale, socialiste, gauche ? La réponse n’est guère évidente. A défaut, choisira- il une ligne de clivages et de rupture avec les dynamiques des alternances. C’est là l’énigme et l’enjeu politique des recompositions et de l’implosion des partis.

Une autre dynamique électorale, de recomposition et d’implosion pourrait naître de l’épreuve électorale du 24 février 2019, quelle que soit son issue. Car, n’oublions pas que même s’il doit conduire son dernier mandat en cas de victoire, Macky Sall ne sera pas indifférent à la personnalité qui va lui succéder, et aux couleurs politiques

Mamadou Sy Albert