Mémoire corrective

Préface Par Mame Less Camara

Par Pape Samba Kane

Ils étaient déjà là il y a une vingtaine d’années, ceux qui continuent encore d’être les principaux animateurs de la vie publique sénégalaise. Iba Der Thiam, Landing Savané, Amath Dansokho, Abdoulaye Makhtar Diop, Iba Ndiaye Diadji, entre autres, occupaient déjà l’espace public au point d’attirer l’attention de Pape Samba Kane en quête de visages emblématiques de la vie nationale. C’est cela qui garde à ces “ profils ” leur fraîcheur et l’actualité de leur valeur documentaire. On a comme l’impression de se promener dans une sorte de galerie des portraits de ceux dont les propos et les actes font l’objet depuis si longtemps de toutes les attentions des médias sénégalais. Le trait du portraitiste, tour à tour moqueur, tendre, complice ou féroce – sans jamais être ni méchant ni vulgaire – donne une dimension supplémentaire à ces hommes et femmes par rapport auxquels beaucoup de nos compatriotes se définissent, particulièrement en période électorale.
Bien sûr, des alliances, peut-être des convictions, ont pu changer, mais cela relève de la nature versatile de la politique, surtout lorsque ses acteurs sont des Sénégalais. Mais les mêmes hommes sont toujours là, chevaliers parfois dérisoires de projets politiques à jamais ajournés ou de causes simplement perdues, mais toujours fidèles au poste, champions de la prise de parole qui ont leur mot à dire en toutes choses et en toutes circonstances. Certains de ces portraits sont prémonitoires, comme le destin de Idrissa Seck que Papa Samba Kane voyait déjà, il y a treize ans, directeur de cabinet de Me Abdoulaye Wade si jamais le peuple sénégalais décidait de confier la gestion de ses affaires au “ sopi ”. C’est maintenant chose faite. D’autres articles résonnent aujourd’hui comme des hommages posthumes. Fara Ndiaye, Jean Collin, Boubacar Sall, Mamadou Fall Puritain et Me Boubacar Guèye s’en sont retournés à la terre, depuis. Leur mort, comme disait l’écrivain, a transformé leurs vies en destins.
L’histoire a rencontré ici l’humble travail du journaliste. Il a suffi – est-on tenté de dire – que l’ouvrage fût bien fait. On y croise aussi des routes qui ont bifurqué. Qui eût cru que Djibo Kâ aurait une existence publique autre que celle que le Parti socialiste semblait lui avoir préparée depuis son adolescence ? Les vicissitudes de la politique qui l’ont transformé en opposant, d’abord de ses anciens camarades puis de l’actuel gouvernement, trouvent une surprenante lisibilité dans les lignes qui lui sont consacrées et qui indiquaient déjà la chute comme issue prévisible d’une ascension trop rapide et d’un avenir politique trop impeccablement balisé. Aussi ce premier tome des « profils» dessinés au cours des ans par Pape Samba Kane avec une patience et une régularité remarquable se présente-t-il comme une spirale. On y rencontre les mêmes tout le long de cette galerie de portraits, mais le temps qui s’est écoulé depuis a modifié certaines positions. D’anciens opposants sont au pouvoir d’où ils ont délogé leurs adversaires devenus eux-mêmes des critiques sévères du gouvernement issu de l’alternance. C’est la règle implacable du jeu de la démocratie. Si un sens aigu de l’observation a permis à l’auteur de consacrer des personnages politiques de premier plan, il s’est également astreint à un devoir de justice en fixant dans sa galerie les portraits de figurants qui ont connu un temps leur moment de gloire. D’anciens ministres comme Mamadou Abass Bâ, Seydou Madani Sy et bien d’autres hauts responsables sortent de l’oubli dans lequel les a plongés la marche du temps et de la République. Sans parler des figures tutélaires de Léopold Sédar Senghor, Mamadou Dia, Majmouth Diop, références obligées de l’histoire du Sénégal moderne.
Tout cela est écrit dans un style qui renouvelle le portrait en tant que genre rédactionnel. Et ce n’est pas le moindre mérite de Pape Samba Kane que d’avoir donné à ce genre ce qu’on peut considérer en toute rigueur comme des titres de noblesse.

Mame Less CAMARA

N° 14 du 15 septembre 87
Cheikh Tidiane Sy
Le mollah Tiidj-les-sous fait
des milliards à coups de boutades

Quand le virus de la politique vous prend, il ne vous lâche plus. Il peut hiberner plus ou moins longtemps, mais il finit toujours par se réveiller. Et la création du Mouvement républicain pour le soutien à Abdou Diouf (MRSA) par Cheikh Tidiane Sy participe de cette vérité-là. Car ce n’est pas la première fois que Cheikh se frotte à la politique. Il s’y est déjà piqué à l’aube des indépendances. A l’époque, membre actif et influent du BDS (Bloc démocratique du Sénégal) de Senghor, il afficha des ambitions présidentielles qui ne purent aller loin. Léo qui ne badine pas avec les dispositions constitutionnelles le met au gnouf.
A la citadelle du silence, la réflexion mène Cheikh à une sage décision : il fait amende honorable et, à sa sortie, est “ récompensé ” par un poste d’ambassadeur en Egypte. Là, le premier passage des inspecteurs d’Etat révèle un trou béant de quatre-vingts millions dans les caisses. Et c’est le rappel .Mais Tiidj a plusieurs cordes à son arc. On n’est pas petit-fils du vénéré Mawdo Malick pour rien, dans un Sunugal profondément religieux. Le virus de la politique se fait tout petit, et Tiidj revêt l’habit de l’homme d’affaires : costume, cravate, sous un sourire ravageur et un esprit alerte. Très vite, l’immobilier et d’autres menues affaires le mènent à la prise de participation dans des entreprises plus ou moins importantes, mais certainement toutes rentables. Car tout cela débouche sur le contrôle de la Sococim, l’unique cimenterie du pays.
Homme d’une grande érudition, maîtrisant aussi bien l’arabe que le français, d’une culture islamique digne de sa prestigieuse famille, il n’a jamais renoncé à ses attributions de guide spirituel. Les nombreuses conférences religieuses qu’il donne sur tout le territoire national et au-delà en témoignent. Son style, qui allie l’humour à une franchise déconcertante sur certains sujets, donne à ses shows un intérêt inégalable. Cheikh est une vedette adulée qui, pourtant, ne ménage pas ses ouailles : “ Pourquoi claquer des doigts en prenant des airs, leur dit-il lors d’une conférence. Vous pouvez aussi bien taper des mains pour approuver ce que j’ai dit. L’Islam n’a jamais dit que claquer des doigts était plus religieux que taper des mains ”. Et pan sur une habitude dont les gens auront du mal à se départir. Une autre fois, c’est sur l’adiya, cette sorte de prébende que les disciples donnent aux marabouts, que Cheikh glose : “ Des marabouts qui ont des champs, des voitures… vous savez que ce sont les pauvres qui ont besoin d’être aidés. Mais moi, Cheikh, si quelqu’un me donne son argent, je le bouffe. « Dara du ma ci fekk » (sans conséquence aucune, je n’ai rien demandé à personne)”. Et tout le monde de rigoler…
Son Éminence Seydi Cheikh Ahmet Tidiane Sy, comme dit le Coskas (Comité d’organisation au service de Khalifa Ababacar Sy) est une éminence pas grise du tout, pas triste. Eclatante, elle est comme éminence ! Peut-être parce que Cheikh est l’éminence de sa propre personne ? Roulant pour lui-même, il ne peut donc pas faire grise mine. Ainsi ne se prive-t-il jamais, quelle que soit la gravité de la situation, de ces traits d’esprit qui font la joie de ses fans. Le grand scandale financier qui avait marqué son passage à l’ambassade d’Egypte, Cheikh l’a résumé à sa manière. Il aurait dit des quatre-vingts millions dont il est question : “ Dama ko ataayaa ” (j’ai fait du thé avec). Vingt pour le lëwël (1er), vingt pour le deuxième, vingt pour le troisième. Et les vingt restants ? Sans doute pour les biscuits… Quand on dépense quatre-vingts millions pour ses trois normaux, on se doit d’avoir de l’argent. Son Éminence, qui l’a compris très vite, a si bien roulé sa bosse qu’il compte aujourd’hui parmi les milliardaires les plus honorés du royaume sunugalien. Ce qui en soi n’est pas un défaut. Sauf si l’on sait que, l’année dernière, au moment où l’USB compressait plus d’une centaine de travailleurs pour économiser 600 millions de l’année, Cheikh, lui, devait à cette banque la rondelette somme de cinq (5) milliards six cent soixante (660) millions de francs, sans compter les intérêts. A l’époque, la plus grosse ardoise après celle de Lobatt Fall (5,830 milliards). On attend avec impatience la boutade spirituelle de Cheikh qui va résumer cette histoire. Sûr qu’elle va tant faire rigoler Alcantara (DG de l’USB) qu’il va passer l’éponge sur l’ardoise de Cheikh Tidiane-Sous. Des sous qui, quand il s’en mêle, ne font pas toujours des heureux. Il serait, des actionnaires de la BCS (Banque commerciale sénégalaise), celui qui a mis le plus de bâtons dans les roues de son ex-P-DG, Tidiane Bâ, et lui a gâché tout son boulot. Et la part de l’Etat (20 %) qu’il a rachetée dans le capital de la Société nationale
de tomate industrielle (SNTI) fait l’objet des ragots les plus fantaisistes, dont le meilleur est qu’il n’aurait pas, encore aujourd’hui, libéré la somme due. Toucherait-il néanmoins des dividendes ? Ce serait un scandale, pensez-vous ? Mais non ! Cela va seulement nous valoir une autre de ces boutades de Tiidj qui sont, convenons-en, sans prix.
A soixante-dix-sept ans, le cheikh est resté égal à lui-même.
Sa verve et son érudition demeurent, si on se réfère à ses dernières sorties. Quoiqu’une certaine réserve laisse à penser qu’il laisse peu à peu le terrain à son fils Moustapha Sy, responsable moral de l’association dite «Dahira toul Moustarchidina Wal Moustarchidati», dont vous trouverez le portrait dans le tome 2 de ce volume..

N° 15 du 3 octobre 1987
Fara Ndiaye
Le finaud rechute en politique

Fara Ndiaye, ex-numéro deux du PDS, qui vient de s’illustrer en refusant publiquement de se laisser forcer la main par les promoteurs du mouvement “ Abdoo ñu doy ” (dont, soit dit en passant, les méthodes apparaissent singulières), est un habitué des feux de la rampe, même si rien ne semblait le prédisposer à un destin de vedette politique.
C’est peut-être pour cela qu’il n’occupe le devant de la scène que par à-coup. Sporadiquement, mais toujours spectaculairement. Ses manières, ses goûts précieux, ses penchants d’épicurien éclectique, tout autant que son caractère débonnaire le prédestinaient plutôt à une belle carrière de businessman haut de gamme. Sinon, juriste de formation, son parler fin en aurait fait un enseignant de charme. Lui-même avait semblé céder à ses penchants naturels en ouvrant un cabinet d’études en Côte d’Ivoire, prenant le pli du businessman d’élite ; profil qui allait mieux à son tempérament que celui d’homme d’appareil, comme il l’a été au PDS, de politicien pro, comme il l’a été à la place Soweto, de grand électeur, comme a voulu faire de lui le mouvement “ Abdoo ñu doy” (pour la réélection de Ndiol).
Et ce profil, il l’aurait gardé, s’il n’avait à l’époque l’heur (Le bon ? Le mal ?) de compter parmi ses amis, un certain Abdoulaye Wade… Quand ce dernier, en 1974, vient le chercher pour en faire son second dans le PDS qu’il veut fonder, Fara, apparemment, ne lui oppose pas beaucoup de résistance. Mais, apparemment seulement. Car, en fait, Fara rechigne un peu à abandonner les affaires qui lui réussissent plutôt bien pour la jungle politique incertaine et cruelle. Et si Wade le convainc finalement de revêtir l’habit du politicien, ses arguments ne furent pas que politiques. Parce que Fara devient son associé en politique, mais aussi en affaires plus ou moins prospères. Cependant, contrairement aux attentes de Fara, c’est bien la politique qui fait son beurre.
Député du Sénégal en 1978, son mandat sera renouvelé cinq ans après. Entretemps, le parti a prospéré et créé l’Interafricaine d’édition dont le fleuron est Takussan, un quotidien du soir qui vivra le temps qu’il vivra. Fara sera le patron de tout ça. Et, puisque pour lui l’argent c’est pour se faire plaisir, à nous les étoffes, les cigares, les parfums chics, le champagne et les mets fins.
Cette prodigalité n’ayant rien d’égoïste, les anciens journalistes du défunt Takussan en étant encore à chanter la générosité de l’ex-directeur de publication en frais de mission
et autre pourboires de couloir. Et l’on ne sait comment il s’est débrouillé, mais il n’y en a que pour lui. Ceux-là qui chantent la générosité, la finesse et l’élégance du caractère de Fara insupportent Wade, sur le dos duquel ils mettent tout ce qu’ils ont perdu dans l’aventure Takussan. Après les élections de 1983 qui marquent un net recul politique de son parti, doublé d’une mauvaise passe financière qui voit la disparition de Takussan, Fara est toujours député et numéro deux du PDS.
Pendant les deux années qui suivent, le numéro un s’illustrera par une absence quasi permanente du Sénégal. Cela ne suffit pas pour que Fara-la-Finesse (qui a réussi l’exploit d’avoir été opposant pendant dix ans sans se faire d’ennemi au sein du pouvoir) se mette en avant, s’expose. Pourtant, rien n’y fait, il conserve sa réputation de plus fidèle lieutenant de Wade, ce qu’il trouve l’occasion de réaffirmer lors de la crise la plus grave qu’aient vécue Me Wade et le PDS : c’était en novembre 1985, la dissidence des Serigne Brutus et compagnie.
Que voilà une manière de se singulariser au milieu de la débandade générale ! C’est que Fara est un homme singulier, car six mois après, le 7 mai 1986, le voilà qui, contre toute attente, démissionne du PDS et de son poste de député à l’Assemblée nationale. Inédit ! D’habitude, on ne quitte que le parti pour garder les avantages de la députation. Et Fara d’encore se singulariser et d’occuper la Une de l’actualité. On suppute une éventuelle manoeuvre du pouvoir dont il aurait été l’instrument. Le fauteuil juteux qu’il occupe aujourd’hui au sein du groupe Express-Transit de Serigne
Ndiaye, neveu de Ndiol, n’est pas pour infirmer une telle assertion. Fara laissera passer l’orage. N’avait-il pas retrouvé ses premières amours (les affaires) plus grassement dotées ? Le temps allait travailler pour lui et on l’oublierait. Mais, c’était compter sans le virus de la politique dont on vous disait sous cette même rubrique qu’elle pouvait hiberner un moment, mais qu’elle ne vous lâchait jamais définitivement, le voudrait-on. Fara vient d’en faire l’amère expérience, en piquant une crise aiguë nommée “ Abdoo ñu doy ”.

Après sa rupture avec Me Wade intervenue le 09 juin 1986, Fara Ndiaye deviendra conseiller spécial du président Abdou Diouf avant de piloter, à ses débuts, le défunt projet du Canal du Cayor. PCA de Canal Horizon et président du Jaraaf, il est décédé le 17 juin 1995.

N° 16 du 15 octobre 1987
Jean Collin
Le Shérif n’est pas Jésus-Christ mais…
Attachez vos ceintures, parce qu’on va aller très vite, et c’est l’entreprise qui le commande. Car il s’agit, en un peu plus d’un quart de page de journal, de faire le “profil” de Jean Collin, ministre d’Etat- secrétaire général de la Présidence de la République, ministre de l’Intérieur, membre du Bureau politique du PS, secrétaire chargé de la présidence de la commission des conflits du même BP. De fait, second personnage de l’Etat, et qui ne l’est pas devenu par hasard. Ni subitement. Un long processus qui a duré 30 ans au contraire, et ayant débuté au Cameroun.
Passons très rapidement sur le jeune administrateur des colonies “ blanc-blanc ” (comme on disait autrefois) qui, développant ce flair propre aux véritables hommes de pouvoir, avait senti que son destin se jouerait ici, et qui opta pour la nationalité sénégalaise. Faisons de même avec son engagement politique, auprès des ténors africains de l’époque, qui le vit partisan du non puis artisan du oui (au référendum de De Gaulle). Survolons l’immédiate postindépendance. Membre du cabinet du président du Conseil, Mamadou Dia dont il passe pour être le chouchou, il sera mêlé à la première crise institutionnelle que connaît la jeune République. Le président Dia s’en sort avec la disgrâce et la prison, comme la plupart de ses proches collaborateurs. Jean Collin n’en sera pas. Parce qu’il aurait “ trahi ”, selon Mamadou Dia. Avec la circonstance atténuante que, membre de la famille de Senghor – il avait épousé sa nièce -, il ne pouvait décemment pas “ trahir” son bel-oncle ? Par flair politique ? La question serait peut-être de savoir laquelle de ces deux raisons a été prépondérante, mais il est clair qu’elles ont joué toutes. En tout cas, Jean ne le regrettera pas. Gouverneur de la région du Cap-Vert, ministre des Finances pendant huit ans, ministre de l’Intérieur pendant à peu près le même temps, chef de cabinet de Senghor entre deux postes ministériels, il aura exercé les plus hautes charges administratives et gouvernementales avec une égale compétence que même ses ennemis les plus irréductibles reconnaissent. Aux Finances, il a laissé une forte impression de rigueur que seul Mamoudou Touré est en train d’égaler avec la souplesse en moins – notre actuel ministre des Finances, tout le monde le sait, est un Mamoudou Tout-raide. Le ministère de l’Intérieur, autant dire que personne ne pourra jamais le tenir tant que Jean sera vivant (l’histoire récente est en passe de le confirmer) ; il en est le quasi-créateur dans sa forme actuelle.
C’est sous son règne en tout cas que le département s’est doté d’un siège digne de son importance : ce bâtiment allie dans son architecture le baroque et le classique, signe de cette rigueur qui sait être souple à laquelle nous faisions allusion au paragraphe précédent. Bien sûr, tout ne fut pas toujours rose dans le ciel politique d’un homme aussi controversé que ce Blanc, insolite dans le paysage politique sunugalien où ça vole souvent très bas, côté débat. Et il doit s’être souvenu souvent avec dépit, de ce jour de 1972, quand il dut quitter, dégoûté, l’arène politique thiéssoise. Ce fut sous les quolibets et les sarcasmes (“ hou, hou, naar-bi allez ”, etc.) d’hommes qui, aujourd’hui, sont de ses plus soumis partisans, animateurs zélés des associations des “ amis ” de Jean Collin. Spectacle dont il doit jouir, se délecter même, car Jean est un homme qui aime le pouvoir… pour le pouvoir. Non, pas pour s’enrichir, ou pour parader, à la manière des petits nègres mondains, mais pour son exercice intime. Et il doit se repaître des serments d’allégeance publics ou dans le secret des bureaux. En fait un seul bureau. Le sien, où il convoque même le second personnage (constitutionnellement) de l’Etat, La Bonhomie soi-même, Comte de Linguère (voir en page 26).
Cette image d’homme puissant, J.C. la cultive d’autant plus qu’il sait que ses ambitions politiques ont atteint leurs limites, tracées par ses origines. Pourtant, dit-on (et cela illustrerait le fait qu’à côté de la plus grande perspicacité, les politiques peuvent faire preuve de la plus grande naïveté), il aurait eu des illusions du temps du “ dauphinat ” de Diouf, illusions qui firent qu’il eut des réticences à accepter de se soumettre à l’héritier constitutionnel de Léo, comme tous les vieux compagnons du Lion de Joal, les “ barons ”. La sagacité de Senghor, sans entrer dans les détails, fut pour beaucoup dans l’apaisement de ses appétits…
En janvier 1981, le premier décret que prit Ndiol président de la République, fut de nommer J.C. ministre d’Etat-secrétaire général de la présidence de la République. Jean le devait-il à sa compétence et à sa connaissance du tissu administratif qu’il a, pour l’essentiel, contribué à mettre en place ? A une recommandation du bel-oncle ? En tout cas, l’éminence était née. Le bras gauche, bras droit, l’oreille et la bouche du chef. Une éminence vraiment grise, crainte, adulée ou honnie mais omniprésente, métronome et touche à tout. Il survécut à la première vague de “ débaronisation ” et aujourd’hui, à 65 ans, ne semble pas prêt à décrocher. Vous me parlez d’une machine ? D’un mutant ? Mais non ! D’un homme qui, lors d’une de ses dernières sorties politiques (Thiès le 29 août), a fait montre d’un sens de la plaisanterie en un trait si tranchant qui nous fait penser qu’en privé l’austère J.C. doit cultiver le sens de l’humour autant que celui de l’Etat : il avait dit parlant de Ndiombor Laye : “ Abdoulaye Wade n’est plus très jeune. S’il laissait pousser sa barbe, elle aurait la couleur de la mienne ”. Plus encore ! Chacun sait que Ndiol ne rigole pas trop. Pourtant, plusieurs fois, lors des conseils nationaux ou congrès du PS, on l’a vu, après avoir prêté l’oreille à J.C., s’esclaffer. Peut-être
qu’après tout Ndiol le garde parce qu’il a de l’esprit ! Tant pis pour nous ? Tant mieux ? Seule l’histoire (atterrissage forcé) est juge de ces choses-là.

Après les élections de 1988, Collin deviendra, et ce jusqu’à sa sortie du gouvernement, en avril 1991, ministre d’État secrétaire général de la présidence delà République. Démissionné brutalement, en 1991, il se consacrera à traiter une maladie des reins qui l’emportera finalement, le 18 octobre 1993, à Bayeux en France. Il repose dans son village adoptif de Njafatt.

N°18 du 13 novembre 87

Serigne Abdou Aziz Sy Malick
Il n’est pas un homme de Diouf, c’est un homme de Dieu
Le mercredi 04 novembre, jour de la célébration du Maouloud, Tivaouane connut une affluence record. On susurre que cela était dû, en partie, au fait que l’on s’attendait à ce que le khalife général des Tidianes y fasse une déclaration, sinon aussi fracassante que celle de Baye Lahad, au moins très claire en faveur de Diouf en vue des prochaines échéances électorales. Eh bien, c’est râpé !
Quatre-vingt-trois ans, khalife général des tidianes depuis trente ans, Abdou Aziz Sy est un homme qui s’est toujours illustré par sa pondération, sa clairvoyance et la priorité donnée à l’observance des recommandations islamiques et leur enseignement aux fidèles qui se tournent vers lui, si ce n’est de soulager ces mêmes fidèles de leurs peines quotidiennes. Prêchant par l’exemple, il jouit de la vénération de la confrérie tidiane, et de tous les musulmans, du fait de sa grande disponibilité, de son engagement total dans les problèmes de chacun dès l’instant où il est mis au courant, et de la grande discrétion qui marque ses bonnes actions, signe de cette humilité qui caractérise les véritables hommes de Dieu, continuateurs du sceau des prophètes.
Homme d’une grande érudition, poète de l’Islam, propagateur infatigable de la foi islamique, il fut durant le khalifat de feu son frère, Serigne Babacar Sy, en même temps que son diseur de poème préféré, un ambassadeur de choix, propageant le wird tidiane aux quatre coins du Sénégal et même au-delà, servi dans sa mission par une très grande maîtrise des textes islamiques et une piété contagieuse parce que ardente. Serigne Abdou qui a fait ses humanités chez le grand muxaddam Cheikh Ady Touré à Fass Touré est d’une culture si achevée que Serigne Babacar dira de lui : « Abdou Aziz n’a pas appris tout ce qu’il sait. C’est Dieu qui l’a ouvert à la connaissance ».
Or quand Dieu vous ouvre à la connaissance, il vous ouvre aussi à la bonté et à d’autres bienfaits. Des bienfaits que El Hadji Abdou Aziz, mû par cette divine bonté, tente de faire partager à ses concitoyens par tous les moyens : conseils de prières et d’aumônes spéciales pour conjurer un malheur, apparition inopinée dans une quelconque mosquée de Dakar pour, non pas y diriger une prière, mais se mêler à la foule derrière un quelconque imam, ou appel à l’entente et à l’union des coeurs comme le dernier maouloud lui en a donné l’occasion, coupant l’herbe sous les pieds de tous ces rigolards sous cape qui se gaussent de l’acoquinement religion- pouvoir, pour mieux pourfendre ces petits nègres qui
jouent à la démocratie…
Et Dabakh a mille fois raison d’agir ainsi, car l’Islam n’interdit pas de participer à la vie politique de la cité, mais la fonction de guide spirituel à qui il suffit d’un geste pour entraîner des milliers de gens devrait inciter à la pondération et à la nuance. Surtout quand plusieurs fils du pays se disputent le suffrage des masses dans un système accepté par tous et qui garantit, plus qu’un autre, la paix, la stabilité et le légitime espoir pour chacun de pouvoir, un jour, jouer un rôle dans le destin de son pays. Pour avoir compris cela, le khalife général des tidianes, tout en restant l’homme de Dieu qu’il a toujours été, s’est montré, à quatre-vingt-trois ans, un véritable homme de progrès. Plus que certains de ses futurs continuateurs qui jouent sur un modernisme trop ostentatoire pour être innocent, et qui devraient méditer son exemple. Un exemple d’humilité que son habillement lors de sa dernière apparition à la télévision, le jour du gamou, illustre parfaitement : un léger boubou bleu qui ne le distingue pas du plus humble de ses talibés. Au Cafard, nous ne sommes pas trop versés dans les choses religieuses, mais nous lui faisons la révérence.

Décédé le 14 septembre1997, cinq ans après, l’homme de foi continue à marquer la communauté nationale – chaque année, plus d’un journal lui consacre leur une à l’occasion de l’anniversaire de son rappel à Dieu – et l’on peut penser que ce sera pour longtemps encore. ses discours et prêches, enregistrés en audio ou vidéo se vendent comme des petits pains.

N° 19 du 27 novembre 87
Iba Der
De l’apolitisme à l’ultra-dioufisme

Le sujet Der est inépuisable. Et s’il fallait remonter au temps où, jeune instituteur, il aimait les bals pour l’organisation desquels il déployait déjà sa quasi-obsession pour la réussite, on n’en sortirait pas. Retenons simplement qu’à l’époque, il se faisait remarquer pour son amour du chapeau melon et de la canne, ces accessoires venant compléter les impeccables costumes qu’il arborait dans les bals, angoissant dès qu’un petit problème, une sono défectueuse par exemple, risquait d’en perturber l’organisation. Et c’est peut-être de là que date sa propension à tout régenter, qui fait que c’est lui, dit-on, qui rédige même les communiqués de presse du ministère de l’Education nationale dont il a la charge aujourd’hui. Avec le grand dessein de bâtir l’Ecole nouvelle démocratique et populaire, comme il dit.
Quand, en 1983, Ndiol le nomme ministre de l’Education nationale, tous ceux qui n’étaient pas versés dansl’histoire syndicale du pays ou qui ne s’étaient jamais frottés aux universitaires gauchisants, découvrent ce personnage pittoresque à la cravate nouée haut (au-dessus de la pomme d’Adam), prolixe et péremptoire, qui aime donner l’Union soviétique et la Chine en exemple pour appuyer son argumentation. Ils découvrent le professeur (d’histoire) Iba Der Thiam, ministre de l’Education nationale ! Mais il y avait loin entre le jeune instit, dandy à la canne qui soignait sa démarche, et ce féru d’histoire qui se présenta devant le jury du doctorat d’Etat avec une thèse de plus de 4000 pages, cet arabisant moustarchidine qui flirte avec les milieux de l’intégrisme musulman sunugalien, ce chantre de la tradition qui séduit tout de suite le Sunugalien moyen grâce à une compréhension
jamais égalée par aucun homme public, chez nous, de l’utilisation des médias.
Entre ces personnages, il y a eu le carriériste patenté ayant franchi toutes les étapes de la hiérarchie universitaire à la seule force de sa volonté et de ses capacités intellectuelles que ses pires ennemis reconnaissent. Mais il y a eu, surtout, l’intellectuel gauchisant, le syndicaliste combatif, entêté, à la limite de l’opposant politique, qui fit plusieurs fois la prison sous Senghor et qui fut l’idole de la gauche enseignante. Un passé tumultueux qui fait que son entrée dans le gouvernement de l’héritier constitutionnel de Senghor, même si c’est au MEN, même si c’est pour y appliquer un programme dont lui et ses amis enseignants sont les inspirateurs, fait grincer quelques dents et lui pose, à lui-même, des problèmes de conscience ; problèmes qu’il essaie de surmonter en affichant et en proclamant son apolitisme.
Comme un Raymond Barre à une certaine époque en France, Der se veut au-dessus des partis et des basses querelles politiciennes. Et s’il a récupéré le Gresen que d’aucuns soupçonnent d’être un groupe de pression ou un embryon de parti, il précise tout de suite que c’est un regroupement indifférent à la sensibilité politique de ses adhérents, qui se propose de mobiliser les énergies pour l’édification d’un Sénégal nouveau. Après quatre ans d’exercice du pouvoir, il reviendra de ce discours déplacé dans le contexte d’un gouvernement verrouillé par le Parti socialiste plus étroitement qu’on ne le croit, et où le technocratisme affiché de Diouf n’a pu s’exprimer, après six ans de pouvoir, que par la présence de cinq ministres : Mamoudou Tout-raide, Ibrahima Fall, Der lui-même, Madany Sy et Makhily Gassama. Tous les autres membres du gouvernement, une vingtaine, sont des politiciens. Et les politiciens, c’est comme les porcs-épics : qui s’y frotte s’y pique.
Avec ces échéances électorales approchant à grands pas, Der à qui on prête des ambitions pour la primature ne pouvait être en reste. Et il est entré dans la danse. A sa manière, car la sienne de danse est une sarabande : il crée un mouvement de réélection pour Ndiol, “ Abdoo ñu doy ”, dont il se propose de publier la liste des 1400 adhérents dans les journaux d’Europe et d’Amérique, se posant comme le principal organisateur de la future et triomphale réélection de Diouf.
Et ceux qui voient dans cette agitation politicienne bas de gamme (inaugurée en 1983 par un revenant politique avec son Comité de Soutien à l’Action du Président Abdou Diouf) un quelconque parjure, sont des ploucs. Der pourrait leur répliquer : “Seuls les imbéciles ne changent pas”, à l’instar d’Edgar Faure, qui a ajouté pour ceux qui le traitaient de “ girouette ” : “ Ce n’est pas moi qui change,
c’est le vent ”.
De l’apolitisme à l’ultra-dioufisme, Der n’attendait qu’un coup de vent. Et avec le bon hivernage de cette année, il y a eu tant de bourrasques…

Treize ans après, en 2000, l’alternance au sommet de l’Etat confirmera les capacités d’adaptation de Der. Bref, Der devait sortir du gouvernement de façon inattendue et créera, en 1992, son propre parti, la Convention des Démocrates et Patriotes
(CDP-Garab gi). Candidat pittoresque et malheureux à l’élection présidentielle de 1993, il récidivera en 2000 pour connaître le même sort au premier tour, avant de se joindre aux partis souteneurs de l’actuel président de la République, Me Abdoulaye Wade. Il est, au moment où nous rédigeons ces lignes, Premier vice-président de l’Assemblée nationale, coordinateur de la “Convergence autour des actions du Président de la République pour le 21 ème siècle” ( Cap 21).

N° 20 du 11 décembre 87
Daouda Sow
David-la-Bonhomie
Le berger peul attend-il son heur (e) ?

Président de l’Assemblée nationale du Sénégal, constitutionnellement second personnage de l’Etat, président du comité électoral national du PS, l’un des caciques du parti depuis Senghor, plus baron que lui, tu meurs ! Pourtant, David-La-Bonhomie brille par son effacement, sa placidité, sa tranquille bonhomie. Même l’effervescence de cette année électorale, qui a vu les plus flegmatiques sortir de leur
coquille, n’a pu ébranler la sérénité de cette eau dormante.
Ce deuxième personnage de l’Etat, ceux qui mesurent l’importance des figures publiques par le nombre de
leurs apparitions à la télé, de leurs sorties publiques ou de la liberté de ton qu’ils prennent devant les micros, vous le placeront loin derrière le shérif Jean, loin derrière son propre neveu, Djibo-De-Barkedji, voire loin derrière Serigne Der et Mantou Kajoor. On se demande même si Samba-Ya-Pas-D’eau (NDA : Samba yéla Diop, à l’époque ministre effacé de l’Hydraulique) n’a pas un visage plus familier aux téléspectateurs. La mare à boue politique lui est tellement peu familière, qu’après trente ans de militantisme PS, il réussit à passer pour n’avoir pas d’ennemi déclaré dans l’opposition. Il évolue dans de telles hauteurs, le ton toujours égal, qu’on ne l’a encore vu s’attaquer aux gens de l’autre bord, ni nommément ni par ces fines allusions dont Ndiol lui-même raffole. De l’autre côté, on le lui rend bien : on fait comme si le Comte de Linguère n’existait pas.
Ce manque de relief sied-il à un personnage qui, demain, pourrait se retrouver à la tête de l’Etat ? Ce style policé est-il celui du capitaine de l’équipe sur laquelle le PS compte pour ratisser le plus large possible aux prochaines élections ? Bien sûr que non ! Mais alors, pourquoi David dort-il, ou fait-il semblant de dormir ? La question est d’autant mieux venue que David n’a pas toujours été aussi bonhomme, aussi affable et doux. En maintes occasions, on l’a vu s’ébrouer, se secouer pour ébranler les emmerdeurs. C’est ainsi que, lors des événements de 1962, il fut le chef de file des volontaires MJ/UPS qui se chargèrent de la protection des députés fidèles à Léo à l’Hôtel des Députés. Plus près de nous, au congrès du Parti socialiste de l’an dernier, il avait tapé sur la table pour interdire l’accès de la Maison du Parti aux COSAPAD, CONAGRISAPAD, “ Amis de Jean Collin ”, et autres laudateurs.
Plus loin, on lui prête d’avoir été l’artisan musclé de la présence de son parti sur le campus universitaire d’où les sensibilités gauchisantes des intellectuels en herbe le tenaient à l’écart en 1968. On se souvient aussi qu’un jour de 1985, il déconna carrément en voulant rendre obligatoire le port de la cravate aux députés lors des séances inaugurales des législatures de l’Assemblée nationale. Inutile de dire qu’il suscita la rigolade jusque dans les coins les plus reculés de Sunugal. On plaisanta sur le thème de ce berger qui devrait être en train de faire paître ses animaux dans les plaines de son Djolof natal.
Dans son Djolof natal, La-Bonhomie ne conduit certes pas les vaches, mais il conduit des hommes. Secrétaire général de la coordination départementale de Linguère, de Barkedji à Dahra, en passant par Thiargny, on lui voue un quasi-culte. Une audience acquise, bien sûr, par sa durée en politique, mais surtout par son conservatisme et son sens des intérêts du clan, de la famille. Il est le parrain politique de son neveu, Djibo, dont il a fait son adjoint au sein de la coordination départementale de Linguère, et un autre de ses neveux, responsable du journal des Jeunesses socialistes, est son chef de cabinet à la présidence de l’Assemblée.
Mais, son parrainage conservateur s’exprime aussi jusque dans la vie privée de ses protégés dont il veut régler, en bon patriarche traditionnel, même les problèmes de ménage. Pour compléter ce tableau, il est presque toujours affublé de son griot de naissance Soulèye Guissé, trait d’union entre lui et le terroir que ses charges ne lui permettent pas toujours de visiter. Le docteur (en psychiatrie) Daouda Sow, qui n’a jamais soigné rien d’autre que son profil, ne rate jamais une réunion de l’AIPLF ou de toute autre organisation de parlementaires, bichonnant ainsi son image
(encore !) sur le plan international.
On le voit, cet homme est loin du hagard inconscient de son importance et ignorant de la valeur stratégique de sa position qu’une approche superficielle pourrait suggérer. Et il ne serait pas étonnant que son évolution dans les hauteurs, au-dessus de la mêlée, soit inspirée par un vague sentiment qu’un jour il pourrait être amené à se poser au sommet. Et là, vaut mieux pas avoir fait trop de casse avant d’y arriver. Et y arriver à son heure.
A moins, et c’est peut-être plus probable, qu’il ait atteint les limites de ses ambitions, lui dont on dit qu’il a été dégommé de son poste de ministre de l’Information pour cause de… nonchalance.

C’est en 1993 que le docteur refit surface en se faisant élire député à l’Assemblée nationale. Il retrouvera plus tard une place au bureau politique du Parti socialiste à l’issue du congrès de 1995.

N° 21 du 30 décembre 87
Mamadou Diop
Boy Lébou ne sait pas nager, mais il sait ramer

Quand les élections municipales et rurales de 1984 le portent à la tête de la mairie de Dakar, Mamadou Diop amène avec lui une réputation de gros bosseur infatigable. Réputation acquise, croit-on savoir, à la direction générale de la Sotrac, au secrétariat général de la présidence de la République (sous Senghor), au ministère des Travaux publics, puis à celui de la Santé, postes qu’il a occupés au cours des quinze années précédentes. Mais on se trompait.

Cette réputation de gros travailleur, l’actuel président de la Communauté urbaine de Dakar l’a acquise depuis sa tendre enfance. Seul garçon d’une famille où ne l’avaient précédé que des soeurs, il a tôt fait de prendre sur lui tous les gros travaux de la maison, de sorte que ses tantes et oncles parlent de lui comme d’un “ mbaamu ligéey ” (bourreau de travail). Ayant particulièrement à coeur de soulager sa mère des travaux de la maison, il fit preuve d’un zèle qui le caractérise encore aujourd’hui. Tant qu’il n’ignore rien, dit-on, même des travaux ménagers. Et c’est peut-être pour cela que la réussite scolaire ne fut pas au rendez-vous pour un garçon pourtant dégourdi. A seize ans, on l’envoya à Thiadiaye, chez son oncle où il devait, à défaut d’une culture à l’occidentale qu’on croyait à jamais compromise, acquérir une culture coranique et, parallèlement, aider l’oncle dans les travaux champêtres.
Eh oui ! Modou est d’une famille de Lébous cultivateurs plutôt que pêcheurs, ignorant tout de la mer. On se demande même si Boy Lébou sait nager ! Car même à Dakar, les rares moments libres que lui laissaient ses travaux domestiques, Modou les passait sur le champ de tomate de son père plutôt que sur la plage. S’il n’est pas sûr que Modou sache nager, il est par contre plus que certain qu’il sait ramer (non pas sur une pirogue, mais dans la vie).
Il y a loin entre le jeune homme de seize ans qui va à Thiadiaye se faire une culture islamique à défaut d’humanités gréco-latines et l’actuel président de la Communauté urbaine, maire de Dakar, ancien ministre, etc. Entre les deux personnages, il y a eu le bidasse colonial qui, à l’indépendance, intègre la Gendarmerie nationale et ne s’en arrête pas là. Il s’auto-instruit, devient capacitaire en droit, ce qui l’aide à gravir les échelons de la hiérarchie militaire, et quand il passe sa licence, il est capitaine de la Gendarmerie. Ceux qui l’aiment, applaudissent. Mais ils n’ont encore rien vu. Il passe commandant avant de soutenir une thèse de doctorat en sciences juridiques. Avec ce nouveau parchemin, il quitte les armes et entre comme auditeur à la Cour suprême pour, moins de deux ans plus tard, devenir DG de la Sotrac.
Sous sa nouvelle casquette de chef d’entreprise, il entre en politique (on n’est pas lébou à Dakar, même cultivateur, pour rien) et, comme tout le monde, son poste va servir : tous les villages lébous des environs de la capitale vont être desservis par les bus de la Sotrac. Et là où d’autres banlieusards payent pour deux sections, les Lébous en payent pour une, ce qui fait qu’il monte dans le parti et, Senghor, comme pour le tester, l’appelle à son cabinet. Secrétaire général de la présidence de la République, il a le titre mais pas les prérogatives de l’actuel shérif du royaume, car à l’époque, il y a un PM et son gouvernement et aucune confusion n’est possible.
Mais c’est pas grave, Modou sait que son étoile brillera encore longtemps.
Quand il quitte le cabinet de Senghor, c’est pour entrer au gouvernement : ministre des TP. Il n’y reste que le temps de bitumer toutes les routes qui vont vers Yoff, Cambérène et autres villages lébous. Après les TP, c’est le ministère de la Santé, réputé être une porte de sortie du gouvernement. Réputation confirmée, parce qu’il sort du gouvernement en 1985, mais après avoir battu un record de longévité dans ce ministère-placard, et pour devenir maire de Dakar. Une belle sortie ! Honorable même, quand on sait que depuis Feu le Docteur Samba Guèye, les Lébous piaffaient de remettre “ leur ” Dakar entre les mains d’un Lébou bon teint.
Même si, peut-être, il ne sait pas nager.

NOTES :Resté à la tête de la mairie de Dakar jusqu’en 2001, il en sera éjecté, en même temps que l’ensemble des élus locaux par le fameux amendement Moussa Sy qui y installa une délégation spéciale jusqu’aux élections locales de mars 2002 qui vit la coalition Sopi gagner la capitale au profit de sa tête de liste Pape Diop du PDS. Une longue histoire avec la mairie de Dakar, qui valut à Mamadou Diop le sobriquet Diop-Le maire, prenait ainsi fin. Diop, qui s’était fait élire sur la liste nationale du PS est aujourd’hui député et maire de l’arrondissement de Yoff, son fief politique.

N° 22 du 09 janvier 88
Bara Diouf
Député d’abord, ministre ensuite ?

A près de 60 ans, il apparaîtrait plutôt tard pour le patron du Soleil d’entamer une carrière ministérielle. Alors, quelle interprétation donner de son apparition pour la première fois sur la liste des candidats députés du Parti socialiste à une position (sixième) où il est sûr d’être élu député du Sénégal?
Réservons notre réponse et jetons un rapide coup d’oeil sur ce personnage aux airs de grand seigneur qui, diton, souffre de ne pas en être un véritable. Raffiné, d’une élégance soignée sans jamais être tapageuse, Bara est un bon vivant qui ne dédaigne pas les plaisirs d’ici-bas. Même si là aussi, servi par son intelligence et une certaine discipline (Nous en reparlerons de celle-là), il a su éviter les dérapages qui ont perdu beaucoup de ceux qui, en 1960, avaient, comme lui, trente ans et prétendaient jouer un rôle d’élite dans notre développement… et qui se sont laissé aller. justement, au début des années 60, jeune journaliste de l’APS, Bara, emporté par sa fougue, s’aliène Senghor qui le fait virer de l’agence, et il y fallut tout l’entregent de Abdoulaye Fofana, alors ministre de l’Information, pour que la brillante carrière qu’on lui connaît ne s’arrêtât au commencement.
Bara fut-il échaudé par cette expérience, ou fut-il convaincu par la suave magnanimité du père de la Négritude ? En tout cas, c’est de là que date son senghorisme militant, qui ne s’est
jamais démenti jusqu’au départ de Senghor des affaires, pour se ruer, sans complexe, en un dioufisme inconditionnel. Quand s’opère cette mutation, en 1981, Bara est directeur général du quotidien national Le Soleil depuis huit ans, membre du Bureau politique du PS et déjà l’homme de confiance de la Présidence : l’homme des missions délicates, souvent secrètes. C’est que Bara est un militant discipliné qui a su gagner la confiance de ses chefs, n’hésitant pas à éditorialiser aujourd’hui tout le contraire de ce qu’il a éditorialisé hier si le parti le lui demande. Intellectuel à l’esprit pourtant ouvert, il n’a pas hésité à mettre le quotidien national au service exclusif de son parti. Et même l’ouverture démocratique n’y put rien, l’astre national continuera à n’éclairer que le parti au pouvoir, le parti de Bara.
Cette attitude lui vaut ce record de longévité à la direction du Soleil que personne n’égalera peut-être jamais (quinze ans et c’est pas fini). D’ailleurs, essayez d’imaginer Le Soleil sans Bara ou vice-versa, vous n’y arriverez pas, chose pour laquelle le P-DG a toujours travaillé. Il a toujours tenu et bien tenu en main son quotidien et ceux qui sont chargés de le faire avec lui, prenant bien soin de mettre en veilleuse ou à l’écart les collaborateurs rétifs à sa vision trop personnelle des choses. Ainsi lui reproche-t-on de nivelerpar le bas, tant et si bien qu’il devient indispensable à son poste.
Mais on n’est pas chef incontesté et tout puissant d’unempire (même si cet empire se réduit à un coin sur la route du Service géographique de Hann) impunément : ses attitudes de chef africain lui ont plusieurs fois fermé l’accès au gouvernement. Car, dit-on, chaque fois qu’on a pensé à lui pour un poste ministériel, il s’est posé le problème incontournable de sa succession au Soleil. Qui pourra tenir l’astre national aussi bien que lui ? Personne bien sûr ! Et rebelote Bara. On verra plus tard pour le gouvernement…
Aujourd’hui, l’homme semble être au crépuscule de son règne astral. Hormis cette investiture pour la première fois comme candidat député du PS dont il est, depuis près de dix ans, membre permanent du Bureau politique, il y a des signes évidents du côté du journal qui laissent entendre que Bara prépare l’après Bara. Enfin ! Regardez seulement l’ours du Soleil qui, il y a moins d’un mois encore, et depuis fort longtemps, se réduisait au seul «Directeur Général : Bara Diouf». On y voit apparaître, pour la première fois, d’autres personnages clés de la maison : le secrétaire général de la rédaction, le directeur de la rédaction, le rédacteur en chef, etc.
Et si, du côté du pouvoir socialiste, l’angoisse doit se résumer à la question de savoir ce que va devenir Le Soleil, nous, pour donner la primauté à l’homme sur la chose, même institutionnelle, nous posons cette question : Que va devenir Bara ?
Ce francophile affirmé, très estimé dans les milieux de Navarre, est né de mère ivoirienne et cultive un attachement particulier pour ce pays. Il est d’ailleurs marié à une Ivoirienne qui est la soeur du chef du protocole de Houphouët Boigny lui-même. Et l’on dit qu’il ne pourrait y avoir, pour lui, meilleur couronnement de sa carrière que de le nommer ambassadeur au pays de Jah Houphouët. Mais on voit mal ce fringant jeune homme de 58 ans pantoufler dans une ambassade,
même dans un pays chéri.
Alors, pour en revenir à notre première question, pourquoi, à l’instar d’un Fologo en Côte d’Ivoire, d’un Sakombi Inongo au Zaïre, tous journalistes, ne prendrait-il pas enfin en main le ministère de la Communication ? Le journalisme mène à tout, dit-on, à condition d’en
sortir. Et, Bara s’en sort plutôt bien.

En 1993, Bara Diouf est élu député à l’Assemblée
nationale et milite au sein du Parti socialiste à
Dakar-Plateau où il est responsable de section.
Ayant perdu son siège de député, il jouit aujourd’hui
de sa retraite d’ex-patron du quotidien national Le
Soleil, et entretien sa plume en tant que”Guest éditorialist”
dans différents journaux.

N° 23 du 20 janvier 88
Landing Savané
Excellent statisticien, mauvais tacticien

Landing Savané n’est pas savant, mais c’est une grosse tête. Ingénieur statisticien, économiste, il est un grand spécialiste des questions de population et de développement, mais il est aussi romancier et poète, même s’il est plus connu en tant que secrétaire général d’un parti communiste sénégalais d’obédience maoïste, AJ/MRDN. Plus clairement : And-Jëf/ Mouvement révolutionnaire pour la démocratie nouvelle (rien que ça !).
C’est qu’en plus d’être une grosse tête, Landing Savané est une forte tête qui, en 1974, à l’âge de 29 ans, est membre fondateur de AJ/MRDN, un parti clandestin à l’époque. Moins d’un an plus tard, ses activités politiques clandestines lui valent la prison. Il n’y restera pas plus d’un an, libéré avant le terme de sa condamnation, suite à une mesure d’amnistie décrétée par le père Léo, soucieux d’humanisme. On raconte que LS (qui aimerait certainement qu’on le surnomme le Lion du Sud, mais
il faut qu’il fasse ses preuves), et ses compagnons, contrairement à l’Abbé Diamacoune dernièrement, ont eu à demander grâce. Mais là n’était pas l’essentiel.
L’essentiel était acquis : Landing venait d’avoir son séjour en prison. Cet honneur, particulièrement recherché par les dirigeants de la gauche sunugalienne, manquait au pedigree de LS, et allait devenir rare avec l’ouverture démocratique qui pointait à l’horizon. Ouf ! C’est que jusque-là, son cursus politique apparaissait plutôt terne pour quelqu’un ayant des ambitions nationales : membres des comités Vietnam à Paris de 1966 à 1969, secrétaire général de l’Association des étudiants sénégalais en France de 1967 à 1968, président de la même association l’année suivante. C’était tout, et c’était maigre, mais LS avait trente ans et venait d’accrocher à son revers, nous l’avons dit, un galon important pour un révolutionnaire : ancien détenu politique. Si lors de son arrestation en 1975, LS n’avait pas grand-chose à faire prévaloir sur le plan politique, au plan professionnel c’était tout le contraire : de 1969 à 1973, il a été à la direction de la statistique, chef de la division de la Démographie et des Enquêtes, directeur adjoint de la Statistique, responsable de la Conception et de la Réalisation de l’enquête démographique nationale de 1971-72, celui de l’enquête nationale artisanat
de 1974 etc. Cette belle carrière dans les rouages essentiels du “ pouvoir néocolonial ” qu’il pourfendait et pourfend encore, ne fut interrompue que par son séjour en prison. A sa sortie, en 1976, il ne chôme même pas.
Conseiller régional du Bureau international du travail (BIT) en 1977-1978, il passe coordinateur de l’unité de démographie de l’Institut du Sahel et, en 1982, revient à la direction de la statistique comme conseiller. Il y est encore… Quarante-trois ans, marié à Marie Angélique Savané que l’on ne présente plus, père de deux enfants, secrétaire général de And-Jëf/MRDN depuis sa légalisation en 1981, voilà l’homme qu’au sortir de son quatrième congrès, son parti a décidé de présenter comme candidat
à la présidence de la République. Si, dans cinq semaines Landing veut être élu, il devra cravacher ferme, car si sa femme est déjà une figure politique, lui-même et son parti ne peuvent prétendre remuer que les cercles d’initiés : les partis politiques, la presse, les milieux étudiants et les RG…
Mais Landing l’a dit, il ne se présente pas pour gagner : “ Nous profiterons de la tribune qu’est la campagne électorale pour exprimer le point de vue des sans-voix : les jeunes, les femmes, les travailleurs, les paysans exclus du débat politique ”. En somme, Landing se présente pour frapper les
esprits, marquer le coup. C’est évident et c’est louable. Mais alors, quelle manque d’imagination de sa part. Quels piètres tacticiens que lui et son parti !
Ayant tenu son parti en dehors des combinaisons politique qui ont conduit et le Pit et la Ld Mpt dans des gouvernements socialistes dits de majorité présidentielle élargie, Landing Savané s’est finalement rangé derrière un “candidat unique de l’opposition” libéral, en l’occurrence Abdoulaye Wade, en 2000. Avec l’alternance, le patron de And-Jëf est devenu ministre des Mines, de l’Artisanat et de l’Industrie dans le gouvernement de Moustapha Niasse, puis ministre de l’Artisanat et de l’Industrie dans celui de Mame Madior Boye, avant de passer ministre d’Etat sous Idrissa Seck. Son parti est membre de la Cap 21 dont nous avons fait mention dans les

N° 25 du 13 janvier 88
Ousmane Camara
Président, jurez d’être juste

Au début du mois de mars prochain, tout Sunugal sera suspendu à ses lèvres. Il devra, en tant que président de la Cour suprême, annoncer, après les avoir entérinés, les résultats des élections législatives et présidentielles. Sera-t-il tenté de se faire à nouveau le protecteur de
Ndiol comme dans le passé, durant leur jeunesse ?
On raconte volontiers que, déjà au lycée, Ousmane Camara était le défenseur acharné de Ndiol. Lui, le Diourbellois, tête brûlée, bien baraqué, séduit par le calme de celui qui préside aujourd’hui aux destinées du pays et qui n’a jamais été Héraclès, préférant résoudre les problèmes par la force de l’esprit et non par les muscles. Voyons d’abord qui est l’actuel patron de la Cour suprême qui, malgré sa discrétion, sera mis en vedette en ce mois de février 88.
Licencié en droit et magistrat de formation, Ousmane Camara est né en 1933 à Diourbel, en plein Baol, pays du Ndigël. Ainsi, comme beaucoup d’universitaires de sa génération, l’homme flirtera avec la Feanf, avant de devenir un « coco » et militant du PAI (originel) des années cinquante. Il fit partie d’ailleurs de ces Sénégalais et Africains, d’une Afrique progressiste, qui choisirent en 1958 d’aller servir l’Afrique du « Non », l’Afrique « Digne », c’est-à-dire la Guinée de Sékou Touré qui avait tenu tête à De Gaulle.
Ce choix, s’il fut dicté par une certaine acuité de jugement qu’on lui reconnaît volontiers, ne résista pas longtemps cependant à la souplesse de son raisonnement qui, très tôt, l’amena à la conclusion que ce qui se faisait en Guinée n’était, somme toute, pas ce qu’il y avait de meilleur, que cela ressemblait
même au pire. Revenu de ses illusions révolutionnaires, il revient au Sénégal réintégrer son corps d’origine, la magistrature. Certains diront qu’il aura procédé à un virement (politique) de cent quatre-vingts degrés. A-t-il, ainsi, été récupéré et retourné par le duo Senghor-Mamadou Dia ? Nul ne peut le dire avec certitude.
Toujours est-il que notre homme sera successivement procureur de la République à Thiès (61-62), directeur de cabinet du ministère de la Justice (63-64), de celui des Forces armées (mi-64) avant de devenir le secrétaire permanent du conseil supérieur de la Défense. Puis retour à une direction de cabinet ministériel : celui de l’Intérieur, de 64 à 67. Et c’est là aussi où il va être le DG de la Sûreté nationale. Bras séculier du régime qui entreprend le démantèlement des réseaux clandestins du PAI, son ex-parti. Ce qui ne lui vaudra pas une très belle réputation auprès de ses anciens compagnons
de lutte héroïque, mais le mènera en revanche dans les rouages les plus névralgiques du régime senghorien. Ainsi, une première fois, il entre au gouvernement comme ministre de la Fonction publique et du Travail (1970) après un court passage comme conseiller à la Cour suprême. Sa seconde et nouvelle carrière politique commence.
Il sera ensuite responsable UPS de Diourbel et maire, pendant un moment, de cette capitale régionale tandis qu’au gouvernement il passera de ministre du Travail à celui de l’Information, chargé des relations avec les Assemblées et porte-parole du gouvernement, sans oublier son fauteuil au BP de l’UPS (devenu PS) avant de finir ministre de l’Enseignement supérieur. Tout cela sous le règne de Papa Léo.
Quand Ndiol accède à la magistrature suprême, le nom de Ousmane Camara est cité parmi les premiers ministrables. Et, s’il ne le devient pas, disent certains, c’est à cause de son profil de rebelle qui s’est heurté à certains lobbies confrériques, du temps où il était maire… de Diourbel. Quand Habib Thiam devient PM, Oussou quitte le gouvernement. En fut-il dépité ? En tous les cas, il démissionne
en même temps de toutes ses fonctions politiques, ainsi que du PS et réintègre son corps d’origine : la magistrature. Ndiol finit par le nommer ambassadeur du Sunugal en Grande-Bretagne.
Il n’y fait pas de vieux os. Avec le départ de Kéba Mbaye à la Cour internationale de justice de La Haye et l’exil (doré) de feu Ousmane Goundiam à l’OCI à Djeddah, la haute magistrature sunugalienne avait perdu trop de ténors, d’hommes sûrs pour le pouvoir en place. Et, hormis le vieux
Amadou Louis Guèye, rappelé par Ndiol d’une ambassade (lui aussi était proche de la retraite), il n’y avait que des jeunes loups aux dents longues pour prétendre aux postes-clés de la magistrature. Pas question de les leur laisser.
On ramène alors Ousmane Camara au bercail. Il se fait remplacer à Londres par l’ex-chef d’état-major des Armées : le Général Idrissa Fall et hérite de la présidence de la cour d’appel de Dakar d’abord, puis, à la retraite de Amadou Louis Guèye, se voit bombarder président de la Cour suprême. Consécration donc pour ce vieux cheval de retour à qui les échéances électorales de ce mois de février offrent l’occasion de prouver qu’elle est bien méritée. En quoi faisant ? Premier responsable de la régularité des élections, il devra veiller à ce que règne la transparence avant, pendant et après le jour du scrutin. Une tâche gigantesque, mais qu’il de Ndiol »Car, celui-là, aujourd’hui, s’il désire quelque chose, c’est d’être protégé… des fraudes, du bourrage des urnes, des votes multiples, en un mot de « l’opacité électorale » pour reprendre un terme cher à son adversaire Ndiombor.
Le Cafard, dont ce n’est pas la spécialité, donne un conseil à Ousmane Camara, un seul : myope comme il est, qu’il tâche de ne pas oublier ses lunettes à la maison le jour du dépouillement.

Suite aux réformes juridiques de l’année 1990, Ousmane Camara est devenu président du Conseil d’Etat, poste qu’il ne quittera que pour aller jouir de sa retraite de haut magistrat à partir de décembre 2001.

N° 26 du 20 février 88
Amath Dansokho
Le Parlement en brisant les barrières

Au soir du 28 février, si jamais, par extraordinaire, général Ndiombor sortait victorieux du scrutin présidentiel, Amath Dansokho devrait être l’un des plus solides ministres de son gouvernement. A l’image, par exemple, d’un Léotard et son Parti républicain en France, Dansokho, le camarade secrétaire général du PIT, pourrait être un ministre (d’Etat ?) chargé de la Communication et, pourquoi pas, de la Culture… des masses. Allié depuis 1983 du PDS et de son leader Laye Ndiombor, ce Sunugalien de la région orientale est un journaliste de profession qui, après ses études en Union soviétique et de fréquents séjours dans d’autres pays du bloc de l’Est, est aujourd’hui candidat-député au Parlement sunugalien de la place Soweto.
Ah ! Le communisme sauce locale, ce qu’il peut être déroutant et bien souvent déconcertant ! Amath Dansokho et son parti, le PIT, héritiers d’une riche tradition de luttes héroïques menées par le PAI de MAJ-le timonier, sont partants aux côtés du libéral Laye Ndiombor, dans des élections d’où le PAI originel, toujours contrôlé par son fondateur, Maj, s’est exclu lui-même.
Il est vrai que, depuis les équipées héroïques du PAIcontre le colonialisme français, des bouleversements ont eu lieu sur la scène politique sunugalienne et dans la marche du mouvement communiste sunugalien. Souvenez-vous du jeune Dansokho de la fin des années cinquante qui, arrivant au collège à Saint-Louis, rejoint le mouvement de Maj, le PAI, et s’inscrit parmi les partisans les plus acharnés de la revendication de l’indépendance pour les peuples africains. Tout ne fut pas aisé pour ces “ rebelles ” et les Français ne leur feront pas de cadeau. Tout comme Léo-poète et Mamadou Dia qui, à l’indépendance concédée, vont diriger le pays.
Ainsi, quand la crise s’installe au PAI réfugié dans la clandestinité et que Maj-le timonier connaît l’exil, Amath Dansokho entame sa longue marche… pour la maturation. Il nséjourne dans quelques capitales africaines et visite la plupart des pays de l’Est. En Tchécoslovaquie, il rencontrera l’âme soeur. Senghor ayant éliminé Mamadou Dia et le Pra ayant rejoint l’UPS, les rares rescapés du PAI, de l’extérieur comme de l’intérieur de Sunugal, entament la résistance dans la clandestinité, à défaut d’un maquis pour la guérilla en Casamance et au Sénégal Oriental, même si, à cette époque, Sékou Touré trônait en Guinée et Modibo Keïta au Mali, qui avait offert l’accueil à Maj-l’ancêtre.
Amath Dansokho, lui, contre vents et marées, parvient à survivre au démantèlement des réseaux clandestins PAI et Pra et ne reviendra au pays natal qu’après la libération de prison de Mamadou Dia qui annonçait l’ouverture démocratique… Le lakkat de Tamba avait, il est vrai, un peu mûri et pris légèrement du poids. Avec d’autres camarades “ cocos ” tels Magatte Thiam et Samba Dioudé Thiam, ils firent la jonction avec l’ancien président du Conseil devenu islamiste de choc pour fonder le groupe “ Ande-sopi ”. Une nouvelle lutte pour la reconnaissance de leurs droits et de leur parti commençait
à la faveur, il est vrai, de la reconnaissance du PDS de Laye Wade. Léo-poète, toujours aussi intransigeant, refusera obstinément de satisfaire leurs revendications.
Cheikh Anta Diop et le RND, Dia, Dansokho et les autres verront Senghor délivrer des récépissés de légalisation à Maj, revenu de son long exil, et à Boubacar Guèye, le patron du MRS. Un Maj pourtant exclu du parti au milieu des années 60 mais qui se voyait ainsi remis en selle par Léo, de préférence
à ceux qui lui ont mené la vie dure sur le terrain de la clandestinité. Dansokho et ses camarades n’en continuent pas moins à militer dans leur groupe “ Ande Sopi ”.
Et quand Ndiol, parvenu à la tête de l’Etat, initie le multipartisme intégral, ses camarades et lui fondent le PIT, après avoir vainement tenté de s’approprier le nom de PAI-authentique. Tandis
que les Seydou Cissokho, et d’autres ex-membres, fidèles et sympathisants du PAI, s’en vont de leur côté fonder la LD/MPT. La famille communiste sunugalienne éclate ainsi en
petites chapelles rivales qui n’auront cessé de se battre. Avec les élections de cette année, Amath Dansokho et le PIT ont des raisons de croire qu’ils vont faire une entrée remarquée au Parlement. Et si Laye Wade triomphait de Ndiol, des maroquins ministériels leur reviendraient certainement. Mais si jamais le verdict des urnes s’avérait contraire à leur attente, il ne leur resterait plus qu’à “ briser les barricades ” pour s’installer dans l’hémicycle, ainsi que le clamait, l’autre jour, Dansokho lui-même. Une façon de faire la Révolution comme une autre. Et Dansokho au Parlement comme député du peuple, c’est toujours une revanche historique sur Maj-le-Père, devenu Maj “le-Grand Traître”.

Le rapprochement opéré avec Abdou Diouf au cours des événements douloureux entre la Mauritanie et le Sénégal, en 1989, ouvre à Amath Dansokho les portes du premier gouvernement de majorité présidentielle élargie deux ans après, en 1991. Il y a occupé le ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat où il a laissé son empreinte à travers une attention particulière pour les économiquement faibles. La rupture avec Abdou Diouf interviendra en 1995, après une sortie de son parti sur la “Mal gouvernance” du Sénégal. Le Secrétaire général du Pit retrouvera Me Wade derrière lequel toute lagauche significative finira par se ranger avec l’élection présidentielle de 2000. Il retrouvera le ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat avec l’avènement de l’alternance, avant de rompre avec Wade et ses alliés, en 2001.

N° 29 du 23 mars 88
Marcel Bassène
La mathématique en politique

Entré au PDS en 1974, Marcel Bassène, qui assurel’intérim de Me Ndiombor, n’en est pas à sa première expérience d’intérimaire. Déjà, en 1982, au plus fort de «l’affaire libyenne» (comme ils disent avec pudeur au PDS), il avait expédié les affaires courantes du parti, en attendant que ça se
tasse pour Me Le Général. Une suppléance si rondement menée que, quand cette affaire fut réglée, il fut nommé deuxième secrétaire général adjoint du parti, derrière Fara Judas. Juste récompense pour cet homme qui a su tout de suite gagner la confiance de Me Wade, chose essentielle, quand on sait comment Me Ndiombor gère son parti. Comme sa chose.
Le 2 janvier 1975, deux mois seulement après son adhésion au parti, Marcel Diola accédait à la direction nationale, chargé, très informellement, des fonctions de secrétaire à l’organisation. Il sera confirmé à ce poste au congrès de 1976 à Kaolack, puis, en 1978, sera nommé secrétaire à la recherche scientifique. Poste qu’il occupe jusqu’en 1982, quand «l’affaire libyenne» le fait monter en première ligne.Enfin, comment parler de première ligne pour un homme
dont la discrétion confine à la cachotterie ? Bref…
Marcel Bassène est venu au monde à Essyl, dans le département de Ziguinchor, communauté rurale d’Enampor, un jour de 1946. Il a fait l’école primaire à Séléty et Ziguinchor, puis au lycée Djignabo et à l’ex-Van Vo où il obtint, en 1966, son bac maths élem. Licencié en mathématiques de l’université de Dakar, en 1968, il fait une maîtrise à l’université de Lille en 1969, avant de servir comme professeur
à l’école normale William Ponty en 1972. De 1972 à 1973, il est assistant à l’université de Dakar, puis maître assistant en 1980. Marcel Diola est titulaire d’un DEA et d’un doctorat de troisième cycle de mathématiques pures, et ça ne laisse aucune personnalité intacte.
Son réalisme, sa discrétion et son effacement sont évidemment le produit d’un calcul politique servi par une rigueur… mathématique. De même que son sens des rapports humains doit tenir de quelque chose de pas éloigné de l’équation algébrique : «Quand j’ai quelqu’un devant moi, je fais abstraction de son apparence, de ce qu’il est, je ne me fais d’opinion qu’après avoir discuté avec lui», dit-il. Et pourtant, cela ne débouche jamais sur des rapports antagonistes car, ajoute Marcel, «je n’ai pas d’ennemi au sein du parti (le sien) ; et même au sein du Parti socialiste, je n’ai que des
amis». Comment fait-il, celui qui dit qu’il partage l’opinion de Me Wade sur toutes les grandes questions nationales ? Son secret doit être mathématique.
Marié et père de trois enfants, celui qui, en 1987, est devenu secrétaire national du PDS chargé de la défense et président de la commission de politique générale est un
amoureux du sport, particulièrement du football qu’il pratiquait au lycée. Et, sans être un grand footballeur, il marquait des buts. Comment ? Là, la réponse n’a rien de mathématique : «Je n’étais pas bon technicien mais, opportuniste, je marquais des buts».
Risque-t-il, Marcel, d’utiliser son opportunisme de buteur pour se placer définitivement à la tête du parti de Me Ndiombor ? La question est évidemment sans objet. Car, comme le dit Marcel l’intérimaire, il ne travaille que pour faire sortir le secrétaire national de prison, chose qui, affirme
t-il, est imminente. Juste le temps, pour l’agrégé en maths, de trouver
l’inconnue de l’équation ;
«ATTEINTE A LA SURETE DE L’ETAT + ETAT D’URGENCE
+ X = LIBERTE».
S’il y réussit, Marcel ne pourra plus rester discret et cachottier. Il faudra qu’il sorte et qu’on le voie, ce savant.

Alors député du PDS, Marcel Bassène membre fondateur du PLS, avec Me Ousmane Ngom, a eu à diriger la commission chargée de la paix en Casamance. Après la rupture avec le PDS, il se retrouve au Sénat jusqu’à sa dissolution en 2001. Marcel Bassène est aujourd’hui sans mandat électif.

N° 31 du 15 avril 88
Sakhir Thiam
Le prof-fou-Sakhir est aussi un sage
Le sage d’abord.
Le professeur Sakhir Thiam est père de deux enfants. Il est professeur titulaire à la faculté des sciences de Dakar et il va avoir cinquante ans dans un an. Le bel âge ! Et ce n’est pas tout ! Il a fréquenté la plus prestigieuse école primaire de son époque (Thiers), le plus prestigieux lycée (Van Vo) et il
est agrégé, titulaire d’un doctorat d’Etat en mathématiques. C’est aussi un chercheur en linguistique qui a accompli la gageure de traduire les mathématiques en wolof. Les langues nationales, c’est son dada et il est un merveilleux conteur, un poète sublime dont la poésie en wolof, dit-on,
ravissait feu son ami Cheikh Anta Diop. Son acharnement à
wolofiser sur tout et à outrance lui viendrait d’ailleurs, selon certains proches, d’une recommandation de feu le Pharaon noir qui l’aurait prié de ne jamais abandonner ses
recherches sur les langues nationales. Recommandation que Sakhir considère comme une sorte de pacte avec l’esprit de l’illustre disparu…
Ce n’est déjà plus très sage, mais il y a plus grave. Le professeur écrit beaucoup, trop peut-être. Ses cours de mathématiques, des contes, des poèmes, des réflexions philosophiques (le tout en wolof) lui laissent si peu de temps qu’il n’en a pas assez à consacrer à une épouse. Ainsi le professeur est-il célibataire. Le sage n’est plus là…
… Place au fou, Baye Sikim Thiam, comme Le Cafard baptise le nouveau ministre de l’Enseignement supérieur, est, nous l’avons entr’aperçu, fou de ses recherches. Il est, nous allons le voir, fou de bien d’autres choses. Commençons par la plus connue pour ménager nos effets : les chevaux de course. Il en possède une écurie, est toujours présent sur les champs de courses et n’hésite pas à jouer au palefrenier, soignant lui-même ses chevaux. Il est membre du brain staff de la Loterie nationale où il n’est pas le moins actif dans la réflexion…
Baye Sikim Thiam est aussi fou de lui-même : n’admettant aucune forme d’exploitation de son job par un quelconque intermédiaire, il ronéotype lui-même ses cours qu’il vend personnellement aux étudiants. Cher ! Et quand quelqu’un râle, ce cher professeur lui apprend que même sa craie, il se la paie lui-même.
Pas si fou, me direz-vous ! J’ajouterai qu’il a sa machine à ronéotyper chez lui et que lui-même se charge de l’encrage…
Sakhir Thiam est aussi fou du monde, du beau monde. Et il aime recevoir chez lui les beaux esprits, artistes, intellectuels et autres baroudeurs mondains, pour leur déclamer sa poésie ou
leur dire ses contes en wolof après un bon ceebu jën que, dit-on, il goûte en fin gourmet. Baye Sikim, enfin, est un fou de musique. Il est fondateur de l’ex-Xalam I, et ceux qui l’ont vu jouer de la guitare, son instrument de prédilection, assurent qu’il le fait en virtuose. Lui-même avoue à ses amis qu’il lui arrive de se lever au milieu de la nuit pour noter une mélodie…
Mathématicien, linguiste, turfiste, poète, conteur et musicien, le nouveau ministre de l’Enseignement supérieur est d’un éclectisme rare : il n’est nulle part un amateur éclairé, il est partout un spécialiste respecté, et ça, ça vous fêlerait même une tête en béton. Ne faut-il pas, en ces temps de tumulte estudiantin, où tout s’emmêle, être un peu fêlé pour accepter un ministère tel que le sien ? Assurément ! Mais Sakhir bénéficie d’un préjugé plutôt favorable, dans les milieux universitaires, qui peut être décisif.
Si et seulement si la sagesse l’emporte…

Sakhir Thiam a fondé plus tard, après sa sortie du gouvernement, la première université privée du pays, l’université Dakar-Bourguiba.

N° 32 du 28 avril 88
Idrissa Seck
On connaissait Ndaamal Gossas, voici Ndaamal Kajoor

Idrissa Seck, c’est ce jeunot de moins de trente ans, directeur de campagne de Me Wade et du PDS qui, en deux apparitions sur les écrans de la TV, lors de la campagne électorale, a fait “ tilt ” dans la tête des gens. D’abord, des cadres et intellectuels auxquels était destinée sa première intervention,
ensuite de la grande masse des Sunugaliens moyens nourris à la sève religieuse et traditionnelle, destinataires de la seconde. Les premiers ont eu droit, dans la langue de Voltaire, à une brillante démonstration de sa maîtrise du discours cartésien et de la technique de communication. Le tout dans un exposé de cinq minutes destiné à démontrer l’inanité de la politique d’ajustement structurel (PAS) et de la Nouvelle politique industrielle (NPI). Son affaire fut si rondement menée que la panique s’empara du camp adverse : une telle synthèse de tous les griefs contre les NPI, n’avait jamais été faite. “ Qui est ce jeune homme ? ”.
Les seconds, pendant que les adversaires de Idrissa cherchaient réponse à leur interrogation, eurent droit à une tout aussi brillante démonstration. Destinée, celle-ci, à les libérer des recommandations de vote des marabouts. Elle fut dite en wolof avec, à l’appui, des citations du Coran dans un arabe si bien tourné qu’on en fut impressionné dans les milieux les plus érudits. En cinq courtes minutes, le doute
avait été introduit dans la tête des plus zélés talibés. “ Mais enfin, qui est ce jeune homme ? ” Idrissa Seck est né le 9 août 1959, à Thiès, dans un quartier populaire, et a fait ses études primaires dans une
école d’un quartier encore plus populaire. Puis, dès la sixième, c’est, grâce à l’aide d’un mécène, le collège le plus huppé de Thiès, le collège Saint-Gabriel, où il se fait remarquer en étant toujours premier de sa classe. Premier en toutes les matières et toujours, sauf une fois où il fut deuxième : en éducation physique. Il reste au collège Saint-Gabriel jusqu’en3ème, y obtient son brevet, sans oublier d’être premier du centre régional de Thiès, et vient faire son second cycle au lycée Van Vo de Dakar. Là, il est cité deux fois au concours général avant de décrocher son bac, en 1980.
Puis, c’est Paris-la-France, l’inscription en classe préparatoire aux HEC et la fréquentation des milieux libéraux où il est introduit par Henri Jean-Baptiste, conseiller de Giscard (à l’époque chef de l’État) et qui fut conseiller, au Sénégal, de Léopold Sédar Senghor. C’est par l’intermédiaire de son fils, condisciple de Idrissa à Van Vo, que l’ex-conseiller de Léo a connu l’enfant prodige qu’il s’emploiera
dès lors à encadrer, encourager. C’est d’ailleurs lui qui, un jour de 1983, lors d’un colloque à l’Institut supérieur de gestion de Paris, le présentera à Me Ndiombor.
Rencontre décisive s’il en est : la lecture de rapports pessimistes sur l’Afrique et l’inéluctabilité de la perpétuation de son arriération économique, tel que dit le Rapport Brant, ajoutée à la fréquentation d’un milieu où la libre entreprise et l’accomplissement individuel sont exaltés, sans compter les invitations chez Maxim’s, avaient fait de ce Kajoor-Kajoor qui a “ descendu ” trois fois le Coran avant l’âge de 7 ans, un adepte du self-accomplishment. “ Je n’y croyais plus et me disais, autant sauver ce qui peut l’être (c’est-à-dire moi), puisqu’on ne peut sauver tout le monde en Afrique. J’étais résolu à faire mon trou, individuellement… ”
Mais la rencontre avec Ndiombor avait déclenché quelque chose. Cet homme a plus de diplômes que lui, il est plus âgé et n’en est pas à se soucier de son quotidien personnel… Idrissa décide de se présenter au concours d’entrée en Sciences-po et, bien sûr, il y est admis. C’est en 1983, la même année de sa rencontre avec le leader du PDS. Trois ans plus tard, ayant brillamment terminé ses études, il rentre à Dakar où il est engagé dans un important cabinet de consultants internationaux. Il y restera deux ans, jusqu’en 1988, quand Me Wade décide de lui confier la direction de sa campagne électorale et les finances au sein de la direction du PDS. Il a 29 ans et tous les espoirs.
Mais au lendemain des élections de février 88, au lieu de se retrouver directeur de cabinet du président Wade, il se retrouve au gnouf, accusé d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Accusation dont il sera blanchi par un juge impressionné par son bagou, qui exprimera le regret de ne l’avoir connu que “ dans de telles circonstances… ”.
Idrissa, lui, n’a qu’un seul regret, sa place de premier en éducation physique que lui a ravie, il s’en souvient, un condisciple qui est aujourd’hui lieutenant dans l’armée sénégalaise. Un géant qui n’a pu le surpasser qu’en saut en hauteur. “ C’est normal ”, dit-il, en montrant ses courtes jambes. En effet, Idrissa Seck est (on ne peut tout avoir) un véritable ndaama (courtaud). C’est son premier défaut. Son second défaut : il est un Don Juan invétéré qui passe son temps à faire la cour… à sa femme.

Actuellement chef du gouvernement du Sénégal, Idrissa Seck était précédemment, et dès l’avènement de Me Wade, ministre d’État, Directeur du cabinet du président de la République. En 1995, il était revenu de l’université de Princeton occuper pendant deux ans le poste de ministre du Commerce, de l’Artisanat et de l’Industrialisation dans le Gouvernement de majorité présidentielle élargie dirigé par Habib Thiam, dans lequel Me Wade était ministre d’Etat sans portefeuille. Au sein de son parti, il était sorti victorieux de son duel avec Me Ousmane Ngom et a occupé de fait le poste de
secrétaire national adjoint du PDS, numéro deux, derrière Me Wade à la veille des élections législatives de 1998. Cette position a été officiellement entérinée après la victoire de Me Wade à l’élection présidentielle
de février- mars 2000.

N° 33 du 13 mai 1988
Babacar Niang
Attaquant politique, défenseur juridique

Le leader du Parti pour la libération du peuple (PLP), candidat malheureux aux dernières élections présidentielles, malgré son âge, a de l’énergie à revendre. De la volonté aussi ! Mais, surtout, sacrément de courage. Au sortir d’un mois de campagne électorale, s’engager à défendre Wade, sans rémunération, devant la Cour de sûreté de l’Etat, pour un procès qui avait tous les airs d’un futur marathon juridique, il y fallait de l’énergie, de la volonté, surtout quand le prévenu se trouve être un rival politique à qui l’on a refusé le leadership de l’opposition.
Et, répétons-le, sacrément de courage, quand on a indexé celui-ci comme étant de connivence avec le lobby juif, en lui demandant de s’expliquer sur la provenance de ses fonds électoraux, n’oubliant pas, au passage, de suggérer qu’il fait partie de “ ceux qui sont plus soucieux du sort d’eux-mêmes que du sort du Sénégal ”.
Né à Kaolack il y a une soixantaine d’années, Me Babacar Niang a été piqué par le virus de la politique très tôt, mais c’est très tard qu’il en deviendra malade. C’est arrivé en 1984, quand, après sa brouille avec le leader du RND, feu Cheikh Anta Diop dont il était l’adjoint, il crée son propre parti et va occuper le seul siège de député revenu à son ancien parti lors des précédentes élections de février 83. Mais que feu le “ Pharaon Noir ” avait décidé de bouder pour cause d’irrégularité du scrutin.
Inutile de dire que cette manière d’occuper un siège de député qui revenait à son ancien parti et qu’il avait lui même boudé pendant plus d’un an, fit jaser ! Mais que voulez- vous ? On est en politique, non ? Là où les bons sentiments sont toujours de mauvais aloi et l’opportuniste toujours aux aguets. En plus, c’était là, enfin, l’occasion pour ce brillant second de toujours, d’occuper le devant de la scène.
Et puis, parenthèse utile, Me Niang semble être de ces gens ne sachant jamais ce qu’ils veulent. Après le lycée Van Vollenhoven, l’actuel leader du PLP s’était inscrit en mathélém au lycée Henri IV de Paris. Il voulait devenir ingénieur.
Il ne le sera jamais. Puis, il entre à l’Ecole nationale des impôts de Paris, pourtant, il finira avocat… fermons la parenthèse. Brillant second, Me Niang l’a été à l’Association des étudiants sénégalais en France, à la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France. Militant du RDA, il se contentera
d’animer son journal parisien La Voix de l’Afrique. Rentré au pays en 1958, Me Niang entrera au PAI où il sera le second de Majmout Diop pendant cinq ans, la rupture intervenant en 1963. Après ce coup-là, il observera une longue hibernation politique, s’occupant exclusivement de son cabinet d’avocat
pendant dix ans d’affilé. Mais, cela a été dit ici même, quand le virus politique vous prend…
Vers le milieu des années 70, il est de ceux qui, dans la clandestinité, créent, derrière le professeur Cheikh Anta Diop, le RND. En 1981, le parti est reconnu. En 1983, il gagne un siège de député (qu’il boude). En 1984, Babacar s’en empare pour faire bande à part : son PLP (Parti pour la libération du peuple). Maître a-t-il trouvé sa voie pour autant ? Ecoutons le : “ Le PLP n’est ni au service d’une classe ni au service d’une idéologie. Son souci majeur, c’est la lutte pour le salut et la promotion des hommes ”. C’est beau, mais c’est vaporeux.
L’homme à la chevelure immaculée chercherait-il encore sa voie ? Peut-être bien, quand on voit avec quelle hargne il défend aujourd’hui celui qu’il pourfendait hier : de tout le collectif d’avocats de Me Ndiombor, il est le plus acharné à sa défense, et on l’a vu sommer le commissaire du gouvernement de regagner sa place, tenir tête au président Aly Ciré Ba en refusant de quitter la barre, défiant celui-ci de le faire évacuer ; mais peut-être que non aussi, quand on met la politique d’un côté et les questions de droit d’un autre,comme l’a suggéré, souvent et subtilement, l’avocat et chef de parti, au cours de ce procès historique qu’il ne fallait pas rater.
Même si celui que l’on défend est de ceux “ plus
soucieux du sort d’eux-mêmes que du sort du Sénégal ” ?
– Heu !!!
– Répondez à la question du témoin, Maître.

Il mettra un terme à sa carrière politique pour cause de maladie au sortir des élections de 1993. Aujourd’hui, Me Niang s’occupe de son cabinet. Son parti qu’il avait laissé entre les mains de Me Bakhao Sall au détriment de son adjoint Abdou Fall a fini par sombrer dans une léthargie dont il ne se relèvera pas. Me Niang lui-même décèdera en 2006.

N° 34 du 20 mai 88
Boubacar Sall
Le libéral radical

Bouba Bègue est un bègue. C’est une lapalissade, mais ça a son importance. Ça veut dire que c’est un nerveux, un impulsif. Cela veut-il pour autant dire que c’est un agité, un méchant ? Ceux qui le connaissent intimement assurent qu’il n’en est rien. Bouba est un doux père de famille, un époux fidèle, attentionné. Et, assure un de ses meilleurs amis, Alioune Sèye, responsable des transporteurs PDS, il a le coeur large comme sa poitrine. Pourtant, il sera difficile à ses amis d’effacer l’image de dur qui lui vaut aujourd’hui de passer pour le principal responsable de la ligne radicale, violente du PDS de ces derniers mois.
Cette réputation et le fait que les violences pré-électorales de Thiès ont été les plus intimement ressenties par Ndiol ne sont pas pour rien dans ce qu’il a été le plus sévèrement condamné de tous ceux qui ont été traduits devant la Cour spéciale de sûreté de l’Etat. Mais en lui faisant payer le prix de son engagement politique de cette manière, le pouvoir est en train d’élever cet inspecteur de la coopération, ancien du CFPA, membre fondateur du PDS où il s’est hissé à la place de second à la faveur de la défection de Fara Ndiaye, à un rang de héros mythique.
Boubacar Sall dit Bouba Bègue, BB ou Bouba Thiès, est né à Louga en 1939. Il y a fait l’école primaire avant de venir faire son cycle secondaire à Dakar, au lycée technique Maurice Delafosse qu’il a quitté pour le CFPA… Inspecteur de la coopération, il a servi à Dagana puis à Matam comme chef de service à l’Oncad, avant d’atterrir à Thiès, à la même Oncad, comme chef du contentieux. C’était entre 1963 et 1965, année durantlaquelle il partit faire un stage de six mois en Yougoslavie. Il
n’en est pas revenu communiste, c’est la seule chose dont ont est sûr.
En est-il revenu quand même avec une aversion marquée pour les régimes capitalistes dont l’UPS de l’époque était, pour beaucoup, l’un des prototypes ? Peut-être pas, car le PDS, dont il est l’un des membres fondateurs, n’est pas, n’a jamais été un parti particulièrement virulent contre le capitalisme, au contraire. Mais l’essentiel était là, il était revenu de Yougoslavie politisé.
Et comment ? Actif par tempérament, il était, dans les premières années de la naissance de son parti, le propagandiste recruteur par excellence. Nombre de militants du PDS-Thiès sont des ex-agents de l’Oncad qu’il a su rallier «à la personne de M. Wade», comme dit son ami Sèye, cité tantôt. Sèye est, lui-même, un ex-chauffeur de l’Oncad. Président de la convention régionale PDS à Thiès, Bouba Bègue est, depuis plus de dix ans, membre du Secrétariat national de son parti où il a occupé les fonctions de trésorier puis, comme de bien entendu, il est devenu secrétaire national chargé de la propagande. Un poste qui lui allait comme un gant, mais qu’il quittera à la faveur de la défection de Fara, il y a deux ans, pour devenir secrétaire national chargé de la coordination des activités du Secrétariat national. En plus court, numéro deux du parti.
C’est assurément une consécration pour BB. Et rien ni personne ne pouvait lui faire abandonner la ligne qui l’y a conduit, même si elle l’a aussi mené au bagne de Kolda ? Bien sûr, car c’est celle-là encore qui a fait de lui le héros qu’il est aujourd’hui, et pas seulement aux yeux des jeek de Thiès-PS. Or, tout le monde le sait, les héros ne meurent jamais.
La seule inconnue qui subsiste aujourd’hui, c’est l’attitude de Bouba, surtout son opinion, sur ce dialogue qui s’amorce entre son parti et le pouvoir qui l’a mis au trou…
Inconnue d’une importance capitale, quand ont sait que, chef de file de l’aile radicale du PDS, il avait été à l’origine du refus de son parti de répondre à l’appel au consensus lancé par Diouf au lendemain de ce que l’on a appelé la «débaronisation » du PS. Aujourd’hui qu’on tente de remettre la question
sur le tapis, avec toujours son parti comme principal interlocuteur, et qu’on semble amorcer la pente consensuelle,
Bouba doit être en train de se retourner dans sa… taule.

Bouba car sall retrouvera son siège de député à l’Assemblée nationale successivement en 1988 et 1993, mais ne put terminer ce 4ème mandat. Il est mort des suites
d’une longue maladie le 28 juillet 1995.

N° 35 du 27 mai 88
Djibril Ngom
La logique économique au service
de l’humain, hum ! ?
Il a une gueule de footballeur et pas que la gueule. Ailleurs que derrière son bureau de délégué à l’insertion, à la réinsertion et à l’emploi, Djibril Ngom, 36 ans, bardé de diplômes, rappellerait vaguement quelque footballeur sapé simple un dimanche de villégiature. Un homme simple, d’une
simplicité qui confine à la platitude tant qu’il ne parle pas d’économie, et dont les esprits perfides disent qu’il a été déçu de ne pas se voir coopté dans le dernier gouvernement de Ndiol. Djibril Ngom est né un jour de mars 1953 à Dakar. Il fit ses études primaires à l’école de Pikine IV avant d’entrer
au lycée technique Maurice Delafosse de Dakar. Bachelier à 20 ans, il entre à l’université de Paris II où il obtient sa licence en sciences économiques, option théorie et politiques monnaie-finance-banque ; puis la maîtrise, le diplôme d’études approfondies (DEA), option théorie et politiques monétaires, enfin, un doctorat de troisième cycle en sciences économiques. Le tout entre 1972 et 1980. Mais le barda dont Djibril est le plus fier est son premier prix du “ Concordia Case Competition” concours canadien du MBA (Ecole des hautes études commerciales de Montréal) en 1984. Peut-être parce qu’il l’a obtenu après l’interruption formelle de ses études universitaires, quand il ne se croyait plus le brillant élève qu’il a toujours été ? Peut-être aussi tout simplement parce qu’il aime la compétition… quand il en sort vainqueur.
Une compétition qui lui a sûrement manqué dans les différentes fonctions qu’il a occupées entre 1981 et 1986 au Sénégal : conseiller en organisation au Bureau organisation et méthodes (BOM) de la présidence de la République (1981- 1984), conseiller technique auprès du ministre de l’Economie et des Finances, coordonnateur de la cellule du secteur parapublic (1984). Entre les deux, et en même
temps, Djibril a fait assistant vacataire à la fac des sciences (81-82) chargé de cours à l’IUT (1982), chargé de cours au Cesti (1986).
Quand il jette un regard sur son curriculum, qui ferait frémir d’envie les plus blasés, Djibril doit songer à feu son père qui lui fit comprendre la plus grande importance des études face à son rêve de jeunesse : devenir un grand… footballeur. Chose dont il avait, affirme-t-il, les moyens. Quand on vous disait qu’il n’en avait pas que la gueule…
Ce presque ministre – la délégation a rang de secrétariat d’Etat -, ne fait pas dans la nuance quant à son statut. A la question : “ Vous considérez-vous comme un ministre ?” Il répond sans hésitation “ oui ”. Ainsi, puisque ce type-là se croit ministre, il n’y a pas de raison qu’il ait des problèmes de portefeuille.

Mais il en a un paquet d’autres, de problèmes. Ils tiennent à des questions de techniques économiques (gestion de fonds, évaluation de projet, projections financières, etc.) et qui donc lui sont familiers ; ou aux desiderata politiques du gouvernement qu’il sert et donc moins maîtrisés par ce technocrate
froidement pragmatique qui n’a jamais fait de politique ; d’autres enfin, carrément angoissants pour ce jeune homme au parcours lisse comme une table de billard, qui se retrouve face à de jeunes diplômés qui connaissent les affres du chômage, des travailleurs qui ont perdu leurs moyens de subsistance et d’autres laissés-pour-compte qui, tous, comptent sur lui pour sortir de la gadoue. Ces gens qu’il reçoit à longueur de semaine avec une bonne volonté émouvante ont fini par lui communiquer leur anxiété.
Une oppression psychologique aggravée par les diverses pressions que les Sunugaliens de toutes souches exercent sur lui comme ils le font partout où ça pue les sous. Une oppression aussi que n’arrive pas à cacher l’assurance affichée de son discours économique. Il y a au fond de son regard une lueur inquiète que n’explique en fait que la conscience que des milliers de Sunugaliens fondent leur
espoir d’une vie meilleure sur ses jeunes épaules.

Ministre délégué auprès du ministre de l’Economie, des Finances et du Plan au sortir des élections de1988, Djibril Ngom deviendra par la suite, directeur général du Port autonome de Dakar pour une très courte période, et après une longue traversée du désert, directeur général adjoint, puis directeur général des Industries chimiques du Sénégal (ICS), poste qu’il occupera jusqu’en 2005.

N° 36 du 3 juin 1988

Tijane Sylla
La psychopathologie mariée à l’économie

Nommé délégué à la réforme du secteur parapublic depuis le 29 avril dernier, Tijane Sylla, ainsi écrit-il son nom, va appliquer, à l’échelle nationale, les recettes qui lui ont permis de mener à bien, comme il dit lui-même, “ une expérience de redressement d’une entreprise industrielle en difficulté ”. Il s’agit de Dakar-Marine dont il a été le P-DG de 1985 à 1988. Il explique son intérêt professionnel pour cette
boîte à problèmes ainsi : “ Je m’intéresse aux projets complexes, ceux qui exigent des efforts particuliers au niveau de la définition de la situation et de l’évaluation des besoins ; les projets qui impliquent la coordination de ressources diverses et leur intégration dans une structure opérationnelle centrée sur les hommes ”.
Les hommes ? Ah ceux-là, il y en a beaucoup qu’intéresse Tij, ou plutôt son portefeuille ; non pas celui de la délégation, elle n’en a pas, mais le sien propre. Selon eux, Tijane ferait partie des dix plus grosses fortunes de Sunugal. Et quand on se demande où cet homme à la quarantaine bedonnante a pu ramasser pareil magot, ils vous rappellent que Tij a été trois ans à la tête de Dakar-Marine…
Ces malveillants peuvent compter sur Tij pour décrypter leur comportement, l’expliquer, pour finalement les comprendre, car Monsieur est maîtrisard en psychologie, psychopathologue et psychopédagogue. Une formation acquise à l’université René Descartes de Paris. Mais que va
chercher ce psy chez les industriels ? Surtout quand on sait que ce genre d’individus sont souvent plus toqués que ceux qu’ils sont chargés de psy-quelque choser ?
Question prématurée. Tijane Sylla, qu’on surnommerait “ jaan ” s’il n’était pas si rond, est Master of Business Administration (MBA), option finance et stratégie, de l’Ecole des hautes études commerciales de Montréal au Canada. Il a servi au BOM comme conseiller en organisation, chargé d’études, de réorganisation de ministères et d’entreprises publiques (1973-1979), directeur fondateur de l’école supérieure de gestion des entreprises (Cesag 1979- 1985) dont il a participé à l’étude du projet et à la conception des programmes, au recrutement et à la formation des formateurs.
Marié et père de trois enfants, Tijane Sylla qui fuit les feux de l’actualité n’a pu échapper à la distinction du Moniteur africain, l’oscar du management, à lui décerné en 1986. Ni d’ailleurs au grade de Chevalier de l’Ordre national du Mérite… français. C’est que ce psy a servi à Navarre dans des chantiers éducatifs : chargé de la rééducation d’adolescents caractériels. Pourtant, au plan caractériel… justement, monsieur Tij a peu de mordant. Il fuit le contact, sa secrétaire répondant toujours aux journalistes qu’il est en réunion. Il a fallu au Cafard fouineur qui l’a déniché quelque part en ville s’escrimer à lui expliquer qu’on n’allait pas le mordre, que lui, qui est chargé implique tant et tant de choses touchant à la vie des gens – gagnerait à être mieux connu du public, pour qu’il consente, enfin, non pas à nous accorder l’entretien de trente minutes que l’on sollicitait, mais à nous faire parvenir son curriculum vitae, le frileux. Or, un CV, c’est sec…
Ainsi, le psycho-patho-pédagogue nous comprendra si on a été sec.

Tijane Sylla deviendra tour à tour secrétaire général de la Présidence de la République et ministre du Tourisme et des Transports aériens jusqu’au 19 mars 2000. Il aura parallèlement occupé des fonctions politiques importantes au sein du Parti socialiste à Saint-Louis. Après la survenue de l’alternance, M. Sylla a démissionné du Parti socialiste et semble se tenir à l’écart de la politique.

N° 38 du 30 juin 88
Abdoulaye Makhtar Diop
Gare à la chute

“ Tonton Macoute ”, comme l’ont méchamment surnommé les jeunes “ sopistes ” de Thiès au lendemain de leur épique affrontement avec ses malabars en survêtement vert et rouge de la délégation électorale de Ndiol, ou “ tonton Makhout ” comme a subtilement atténué Le Cafard, est le seul membre du gouvernement à égaler Diouf, à même le dépasser. Par la taille. Ce géant ne doit pas avoir des pieds d’argile, lui qui est un sportif. Au sport, il semble lié par un pacte naturel (Dame nature l’a doté d’un physique adéquat).
Après les terrains, ce furent les bureaux, les ligues, fédérations, comités et confédérations sportives qui vont être investis par l’omniprésente masse physique de Makhtar. Cet homme qui parle haut, tonne et parfois martèle les tables d’un poing de taille, a su s’imposer au monde sportif : vice-président
de la ligue de handball de Dakar, président de la fédération nationale de la même discipline pendant 10 ans ; vice-président du Cnoss et commissaire aux comptes de la Confédération africaine de handball, on le croyait essoufflé quand, quelques mois après qu’il a été débarqué de la fédé de hand, Ndiol le porta au sommet : le ministère de la Jeunesse et des Sports.
C’est que Tonton Makhout n’est pas que muscle comme on pourrait le croire. Il est aussi une tête et a su jouer serré lors de la dernière campagne électorale pour faire impression sur Ndiol. Près d’une centaine de sportifs en survêtements aux couleurs du Parti socialiste ont crié leur attachement à Ndiol de Médina Sabakh à Thiès, jouant parfois des muscles jusqu’à agacer les services de sécurité présidentiels. Ils étaient encadrés et, dit-on, payés par Macoute. Cet excellent joueur de dame, c’est son passe-temps favori, plaçait ainsi les pions qui allaient le mener à la couronne du MJS.
Né le 14 mars 1946 à Dakar, Abdoulaye Makhtar Diop, marié et père de quatre enfants, est un Lébou de la grande famille qui aurait pu prétendre au titre de Serigne Ndakaaru. Mais ses ambitions s’inscrivent dans un cadre plus moderne, et cela se justifie par son cursus universitaire. Etudiant en Histoire et Lettres modernes, puis licencié en droit public, il entre à l’Ecole nationale d’administration et de magistrature, section administration, finance et économie,
d’où il sort en 1975. Ce qui le conduit au ministère des Finances où il est adjoint au secrétaire général de 75 à 78 ; à la mairie de Dakar – directeur de cabinet du maire 78-80 – puis secrétaire général de la Sonees en 81. Il ne quittera ce nposte que pour devenir ministre, le 5 avril 1988.
On efface tout et on recommence : on a beau avoir eu à se battre, quand on devient ministre, c’est un autre combat qui commence. Surtout quand on a hérité du ministère de la Jeunesse et des Sports en pleine période de crise de la jeunesse et au plus profond de la débâcle du football sénégalais, le sport roi. Et Tonton d’entrer dans sa nouvelle peau avec les difficultés que l’on sait. Si ses amis sportifs lui ont épargné les traditionnels bâtons dans les roues réservés à tout nouveau ministre, il a connu les affres des interrogatoires serrés de la place Soweto lors de la dernière session budgétaire, et les observateurs présents l’accréditent d’une piètre prestation. C’est peut-être pourquoi il se fait accompagner par certains de ses collègues lors de ses déplacements à risques.
Et si cela s’est bien passé avec Mamadou Abass Bâ chez les karatékas, il s’est fait huer en compagnie de Moustapha Kamus lors du concert anti-apartheid de SOS Racisme au stade Demba Diop ; et ce ne sont là que deux exemples parmi d’autres. Ça ne commence pas trop bien, mais on peut faire confiance aux ancêtres lébous, pour la mémoire desquels il entretient un arbre totem dans sa demeure quelque part au bord de la mer, pour lui épargner la chute du sommet où il se trouve. Ça ferait très mal, avec sa masse.

Abdoulaye Makhtar Diop revient à la Sonees comme directeur général jusqu’à la privatisation de la société. Aux élections locales de 1996, il devient le premier maire de l’arrondissement du Plateau jusqu’à la dissolution des Conseils régionaux, municipaux et ruraux suite au fameux amendement Moussa Sy.

N° 39 du 8 juillet 88
Ibou Diaïté
Des cimes du savoir, à la lie
du pouvoir

Monsieur Ibou Diaité est né en 1936 et, depuis, il a fait du chemin. C’est le moins que l’on puisse dire. Le président de la commission politique de la table ronde nationale est un homme qui a évolué dans de telles hauteurs que l’on se demande comment il va composer avec les politiciens qui ont déjà commencé à s’empoigner comme des charretiers à propos d’un simple problème de représentation.
Cet homme habitué du traitement des grandes questions de droit international ne va pas manquer de s’arracher les cheveux devant des obstacles où ses compétences juridiques et sa grande expérience des fora internationaux ne lui seront d’aucun secours. C’est dommage.
Membre de la délégation sénégalaise de la IIIè Conférence des Nations unies sur le droit de la mer, 1977- 1982, membre de la même délégation à la réunion des représentants de gouvernement sur l’élaboration d’un avant-projet de Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, conseil (c’est-à-dire avocat) du gouvernement du Sénégal dans l’affaire de la délimitation de la frontière entre la Guinée-Bissau et notre pays, Ibou Diaïté est l’auteur de plusieurs articles dans des revues du genre Annales africaines ou Revue de droit contemporain. Des articles aux titres éloquents : «Intégration économique et droit international : le cas de la CEAO et de la CEDEAO» ou «Intégration régionale
: réponse aux problèmes de l’Etat et de la nation dans l’Afrique d’aujourd’hui, aspects juridiques» et d’autres dans la même eau.
Assurément, il y a lieu de se demander ce que ce docteur d’Etat en droit, diplômé de l’Institut des hautes études internationales, pourra apporter à des gens préoccupés seulement de gains politiques, et si possibles immédiats, lui qui est resté libre à ce jour de tout lien partisan parce que, pense-t-il, «militer dans un parti est très difficile pour un intellectuel».
Lui sera-t-il facile, à cet intellectuel, d’arbitrer les querelles d’une dizaine de partis autour d’un code électoral controversé et de médias publics que tous voudraient contrôler au mieux de leurs intérêts ? Ibou Diaité ne le pense certainement pas, lui qui a surtout accepté cette tâche pour ne pas se dérober devant la confiance qui lui a été témoignée pour la solution d’un problème d’intérêt national.
Ce Socé né à Sédhiou réussira-t-il à contourner la susceptibilité des uns et des autres et ainsi à sauver cette première manche du Diisoo ? Dieu seul le sait. Par contre, une chose est sûre, échec ou succès, Ibou Diaité qui ne craint rien de moins que les feux de la rampe tels qu’ils sont braqués sur lui en ce moment, retournera avec plaisir à sa discrète vie auprès de sa discrète épouse, dans sa bibliothèque fournie où l’on remarque des ouvrages du genre La Démocratie de Georges Bureau, Et demain l’Afrique de Edem Kodjo, La Guérilla du Ché, des ouvrages sur Ho Chi Minh et d’autres grands hommes. Les grandes questions quoi ! Et si vous croyez que ces hautes préoccupations peuvent
cohabiter avec celles des Brutus, Puritain et autres lézards, moi pas !

Il a siégé au Conseil constitutionnel avant de retrouver sa chaire de Professeur à la Faculté des sciences juridiques et politiques de l’Ucad.

N° 41 du 30 juillet 88
Ibrahima Niang
Il risque d’être une comète

Le remplaçant de la moitié de Der au ministère de l’Education nationale durera-t-il à son poste ? Même si rien ne permet de répondre non à cette question, il serait tout à fait risqué de se prononcer pour le oui. C’est que Niang, l’ancien boss des cheminots, plus encore que Tonton Makhout aux
sports, accumule les glissades et trébuchements qui en font, selon un terme très en vogue ces derniers temps en France, un ministre vraiment atypique. Et à Sunugal, on n’aime pas trop ça. Il faut avoir la gueule de l’emploi, ressembler à un ministre : une pincée de morgue (juste ce qu’il faut tout de même) un doigt de distance et un kilo d’assurance, le tout naturellement…
A-t-on idée d’un ministre héritant d’un département en pleine crise, apparaissant pour la première fois en public (sur les écrans de la TV) tremblotant, un feuillet manuscrit à la main, la voix chevrotante, lisant un communiqué qui se veut ferme mais réajustant ses lunettes tombantes à chaque fin de phrase ? A-t-on aussi idée d’un ministre s’écriant, à la tribune de l’Assemblée (où il est venu défendre le budget de son département !), à l’adresse d’une centaine de députés : «Chacun de vous a reçu une lettre personnelle de ma part, vous félicitant pour votre élection» ? Il aurait pu ajouter : «Je
suis le seul de tous les ministres à l’avoir fait». Il est aussi le seul ministre, nous le lui faisons remarquer, qui, au lendemain de la formation du gouvernement, n’a eu droit qu’à dix lignes dans le quotidien Le Soleil, où l’on apprenait qu’il est professeur certifié de mathématiques, ancien directeur de la Régie des chemins du Sénégal, là où tous ses pairs ont eu droit à l’étalage de leur curriculum. Est-ce parce que Monsieur Niang est sans relief ? Ce serait logique, mais ce n’est pas là la question.
Le problème relève certainement du fait que Monsieur Rail est un repêché de dernière minute dans ce
gouvernement où l’on n’était pas convaincu de l’opportunité de son entrée. Mais Monsieur Rail a ses entrées chez une grosse légume (la plus grosse que l’on puisse trouver d’ailleurs) et il a de l’entregent. Nous ne nous étendrons pas sur les affinités avec La Légume, parlons plutôt de son entregent.
Pendant qu’il était DG de la Régie des chemins de fer, le bruit courait qu’il ne rêvait que d’un ministère, et précisément celui de l’Education nationale ; ainsi il ne ménagera aucun effort. Au plus fort de la crise scolaire actuelle, quicomme chacun le sait a commencé à Thiès, la capitale du
rail, il a pris sur lui de satisfaire une partie des revendications contenues dans la plate-forme revendicative du lycée Malick Sy : réfection du terrain de foot et du foyer, réparation de tables-bancs, etc. «Avec son argent», disent ses amis ; «avec celui de la Régie», disent ses ennemis. En tout cas, cette bonne volonté sera consignée dans les rapports appropriés qui seront soumis à qui de droit. Le reste suivra (…).
Mais, comme on l’a dit sous cette même rubrique, parlant de Tonton Makhout, quand on devient ministre, c’est un autre combat qui commence. Et Ib-Rail-Ma a commencé son combat en laissant tomber ses lunettes devant les téléspectateurs, en se faisant dicter un communiqué par la bande au prof barbouze (cf. : Le Cafard n° 37), en venant sautiller de manière incongrue à la tribune de l’Assemblée nationale, provoquant l’hilarité dans les rangs de nos honorables élus, et d’autres menues glissades. Mais le plus fort, comme on le raconte ailleurs dans ce numéro, c’est sa dernière sortie :
devant Ndiol et tous les ministres, il aurait remarqué que la position de la Coordination des étudiants de Dakar ( CED) et de la Coordination des élèves du Sénégal ( CES) sur la baisse du budget de son ministère était juste. Alors là, il paraît que Ndiol a piqué une colère…
A part ce que nous en a appris Le Soleil précité, on sait que Monsieur Rail a été directeur de l’office du bac. C’est tout et c’est pas faute d’avoir essayé : durant toute la journée du jeudi 28, on était accroché au téléphone, quémandant à sa secrétaire un entretien avec son patron. «Monsieur le Ministre est en réunion» était l’invariable réponse. On a laissé notre numéro, personne ne nous a jamais rappelé…
On n’est pas sûr que nos lecteurs perdent grand-chose en ne sachant pas où est né, où a grandi et où a fait ses études Monsieur Ibrahima Niang. Surtout si la réponse à la question qui commence cet article est un grand NON.

Avant son retour à la direction des Chemins de fer ,sous le gouvernement de l’alternance, il a été, après sa sortie du gouvernement, nommé ambassadeur du Sénégal au Royaume du Maroc, avant de connaître une longue éclipse qui dure encore.

N° 42 du 10 août 1988
Moustapha Kâ
Plus ministre du Fespac que de la
Culture

On ne serait pas étonné qu’après juin 89, quand le Fespac ne sera plus qu’un souvenir, Moustapha Kâmus soit appelé à d’autres fonctions. Plus importantes si la manifestation culturelle la plus importante du régime de Ndiol 1er est un succès. Moins valorisantes si c’est un flop, chose qu’on ne
lui souhaite pas ; même si les conséquences ne risquent pas d’en être désastreuses pour lui : au pire des cas, Ndiol pourrait le rappeler à ses côtés, dans son cabinet qu’il a déjà dirigé avec un certain brio, dit-on. Mais s’il y réussit un de ces coups de collier auxquels il a habitué ses amis, eh bien ! En ces temps où la Communication (avec un grand C) pose tant de problèmes, il pourrait se retrouver
à la tête d’un grand ministère de l’Intelligence, comme en aurait émis l’idée, là-bas en France, le bouillant Jack Lang.
L’homme au crâne clair de lune ne déparerait point derrière un tel maroquin. Ce grand timide qui, dans les assemblées les plus modestes, ouvre de grands yeux anxieux qui font croire qu’il a envie d’appeler sa maman, est un intellectuel qui préfère le silence efficace au tapage et à la gesticulation. Philosophe et sociologue de formation, son tempérament n’est en rien en contradiction avec son cursus.
Camus, pour ses anciens copains de fac et des bancs de Van Vo, il a vécu son Mai 68, sans s’agiter ni pour Mao ni pour Marx ni pour le Che. Lui s’est penché sur les frustrations de Nietzsche, les confusions de Schopenhauer, et la Critique de la raison chez Hegel, à qui il a consacré une étude remarquable sur la conception de l’Etat.
Kâmus divorcera plus tard avec le matérialisme pur et dur pour épouser la mosquée. Sans fanatisme, assurément, car il épousera aussi, en seconde noce, le dioufisme. Une seconde épouse, comme de juste, privilégiée et qui rend la monnaie : Kâmus, très vite, connaît une ascension fulgurante au sein de
la nomenclature PS. En un temps record, il devient boss d’une coordination, puis d’une union régionale et siégera ainsi confortablement au Comité central et au Bureau politique.
L’entente est telle dans le ménage que, quand le Père du dioufisme, Ndiol 1er, demande à Kâmus d’aller lui sauver son Fespac moribond, il n’hésite pas, et retrousse les manches. Il nomme un administrateur chargé de s’occuper des questions financières et se charge du reste. C’est-à-dire, en fait, tout au plan culturel et diplomatique. Tant pis pour Pathé Diagne, ce Commissaire du Fespac dont les atermoiements et autres incohérences commençaient à semer la panique dans les rangs de tous ceux que préoccupe le devenir de cette manifestation qui courait de renvoi en renvoi.
D’ailleurs, on se demande comment l’ex-patron des non moins ex-éditions Sankoré aurait pu sortir d’une si grosse organisation internationale, lui qui n’a pas pu se sortir d’une si petite affaire d’édition.
Taphus Kâmus, la grosse tête, ne manque pas d’imagination (il en faut pour mener à bien ce grand projet culturel ndiolien). Il a été ingénieur concepteur des deux piliers dont Ndiol 1er avait besoin pour matérialiser sa philosophie du consensus national : le Gresen et les …Pad. Le premier pour embarquer l’intelligentsia et les seconds pour intégrer les masses populaires. Il sera aussi, il l’est toujours, le laborantin de l’office idéologique du parti en coordonnant son Groupe d’études et de réflexion, le Ger. Et si de tout cela, il n’est pas encore sorti de miracle, c’est peut-être à cause de l’utilisation que l’on fait de ses miraculeuses inventions.
Certains ont voulu voir en lui le Jacques Attali de Ndiol (par rapport au cerveau sur deux jambes de Mitterand) mais cette vision ne doit pas être juste. La preuve, cette façon de le mettre en avant dans une affaire aussi sensible que ce Fespac…
Si jamais elle lui pétait entre les doigts, Ndiol pourrait être obligé de se débarrasser de lui. Kâmus pourrait toujours y trouver une source inattendue de méditation sur ses frustrations à lui, les confusions de Pathé Diagne et la critique de la Raison… d’Etat chez Ndiol.

Moustapha Kâ siégera à l’Assemblée nationale durant deux mandats successifs de 1988 à 1993 et ensuite jusqu’en l’an 2000. Il est resté un discret membre du Bureau politique du Parti socialiste jusqu’à la dissidence de Robert Sag,nna et de ses « courantistes » dont Moustapha Kâ fut le porte-parole. Il est aujourd’hui comme discrètement en retrait de la politique..

N° 44 du 30 août 1988

Mamadou Puritain Fall
Il porte bien son surnom
Marié depuis quarante et un ans à la seule et même femme, père de douze enfants qui lui ont donné une ribambellede petits-enfants dont une majorité de filles qu’il appelle “ mes femmes ”, l’ex-député du PDS, secrétaire général fondateur de l’Union des travailleurs libres du Sénégal (UTLS), est un homme pieux. Sa demeure, son antre plutôt, est une sorte de caverne d’Ali Baba où l’on trouve un coin mosquée avec un grand poster de Ahmadou Bamba (même si le maître des lieux confesse n’être pas mouride), une bibliothèque fournie en encyclopédies de toutes sortes, des meubles anciens ou stylisés (à l’africaine avec calebasses, cauris, etc.), une grande photo le représentant en compagnie
de feu Sékou Touré et, last mais loin d’être least, les archives personnelles de la vedette politique (dans son genre) qu’est Puritain Fall.
Ajouter des archives comme n’en possède aucun Sunugalien : quarante ans de tracts, de résolutions, de discours politiques ou syndicaux, quarante ans de journaux relatant les grands événements nationaux, de notes personnelles, le tout relié par genre et classé dans un coin qu’il ouvre volontiers à
tout visiteur intéressé. Mais il y a surtout dans cette caverne, ravissant l’attention à tout ce qui s’y trouve, tonitruant, virevoltant, Ali Baba lui-même : Puritain Fall.
Puritain parle vite et beaucoup. Donc, forcément mal : des phrases sans verbe, des inachevés. Peut-être pense-t-il compenser par sa gestuelle. Mais ça n’aide pas beaucoup l’interlocuteur, ces mains qui virevoltent dans d’amples manches d’un boubou-gris-marron en un ballet pour le moins baroque. Pourtant, il y a quelque chose de séduisant chez le personnage. Peut-être cela tient-il à cette sorte de naïveté, cette rusticité rare chez nos hommes politiques qui cultivent plutôt la préciosité.
Puritain parle autant qu’il écrit, question quantité. Quatre tomes de 500 feuillets dactylographiés chacun, intitulés Histoire politique de l’Afrique : faits et événements sociaux. Mais, autant son parler est abrupt, raboteux, autant son écrit est plutôt pas mal, même s’il est inégal ici et là. Mais, peut-être étais-je sous le charme de sa caverne ?
Allez vérifier vous-même.
Puritain Fall est né en 1920 à Rufisque et, très tôt, est entré à l’école coranique. Interne au daara, il a fait le “ laarabiraanan” (par la grâce de Dieu) jusqu’à l’âge de 15 ans, sous l’autorité de différents marabouts de Rufisque au Saloum. A la mort de son père, son frère, comptable à Kaolack, se révolte et le tire du daara de Malem Hodar pour le faire entrer à l’École française. Puritai avait 16 ans.
A partir de là, il faut aller très vite, car cet homme de 68 ans a touché à presque tout et a été témoin de beaucoupd’événements historiques.
A Kaolack, il est un moment dans la même classe que Kéba Mbaye et Valdiodio Ndiaye. Son frère, muté à Dakar, l’emmène avec lui et il entre à l’école primaire supérieure qui deviendra plus tard Delafosse, où il obtient son certificat d’études. Dans les années 40, un certificat d’études, c’est quelque chose. Il est “ recruté ” comme comptable à la Chambre de commerce. Puis, c’est l’armée, en 41, au 6ème régiment d’artillerie coloniale. Son service de six mois accompli, c’est à la BIAO qu’il entre avant d’être, encore six mois plus tard, rappelé dans l’armée d’où il ne sera libéré qu’en 46. En cinq ans d’armée coloniale, Puritain s’était fait une réputation de récalcitrant, et ses nombreux séjours en cellule lui ont valu le sobriquet de Brigadier taulard. Ce qui n’a pas empêché qu’il y ait subi une formation de radiotélégraphiste.
Cela va le mener au bureau central de télégraphe radio des PTT. Jeune télégraphiste des PTT, il fréquente ceux qui, à l’époque, étaient qualifiés de “ clandestins communistes ” : Doudou Guèye et son Gec (Groupe d’études communistes), ce qui va beaucoup le marquer et il deviendra plus tard membrede l’UDS-RDA. Jusqu’à la rupture de Conakry…
Fonctionnaire des PTT mais, dit-il, conscient de ses limites, il ne négligera pas de parfaire sa formation et fait (même) la capacité en droit : ayant pris la brigade de nuit à son job, il étudiait le jour…
Bon, puisque cet homme est inépuisable, abrégeons : devenu vers la fin des années 70 chargé de cours à l’École fédérale des PTT et à l’École multinationale des télécommunications, il est, en même temps, chargé de la réorganisation de la comptabilité téléphonique et du recouvrement des créances officielles comme privées, avec compétence sur tout le territoire national. Apothéose de sa carrière de fonctionnaire. Mais ce personnage singulier utilise les moyens qui lui sont donnés pour faire de la propagande syndicale (on est à ce moment de rupture dans l’UNTS qui va donner naissance à la CNTS et Puritain n’a pas envie de suivre Doudou Ngom dans la “ Participation responsable ”). Ça le brouille avec Senghor, mais il ne démordpas…
Pour créer son UTLS, il éprouve de grandes difficultés à obtenir une salle où tenir sa conférence constitutive. Il n’hésite pas : ses enfants étant allés à l’école, il fait tomber les murs entre leurs chambres pour faire une grande salle qui puisse contenir la réunion. C’est épique. Et authentique !
Ainsi sa propre maison est le siège du syndicat de l’UDS-R, le parti qu’il créa à sa démission du PDS, en même temps que son bureau et sa bibliothèque. Il est un monument historique en chair et en os.
Mais alors là, pour me croire, allez y le voir !

Il crée son propre parti, l’UDS-R, qui lui ouvre les portes de l’Assemblée nationale et, grâce à une alliance spectaculaire, inattendue et engagée avec Diouf, devient membre du bureau de l’institution. Fait huitième vice-président, il décédera en 1998.

N° 45 du 9 septembre 1988
Boubacar Guèye
Une vie !

Bon, tout de suite toutes nos excuses et longue vie au doyen Louis Guèye que nous envoyions ad patres dans le précédent jet de ce double profil consacré exceptionnellement (à tout vieillard tout honneur) à Boubacar Guèye, bâtonnier de l’Ordre des avocats, septuagénaire aux manières d’aristocrate dont la coupe et l’étoffe des costumes font l’admiration de ses jeunes collègues du barreau. Mais il n’y a pas que l’élégance chez cet homme, il y a aussi l’exigence et la difficulté du caractère qui vont si loin parfois qu’on pense tout simplement à du chipotage ; bref, M. Guèye nous
demande de préciser que pour entrer à l’Ecole des vétérinaires, il fallait passer par l’école normale William Ponty où accédaient, après concours, les anciens des EPS (Ecoles primaires supérieures de Dakar, Bamako, etc.). C’est fait.
Bonjour la France, disions-nous à la fin du précédent article, et les vedettes de cinéma et les mannequins… Mais aussi, bonjour les diplômes : licence en droit, diplôme de
droit privé et de droit public, diplôme d’études supérieures de philo, diplôme de l’Institut de droit public, diplôme de l’Institut de droit civil comparé de l’université de Paris, etc.
Mais la chose dont il est fier, c’est d’avoir été le lauréat du concours d’éloquence des jeunes avocats du barreau de Paris. Eloquence illustrée par une plaidoirie qui a tourné autour du
mot merde. Une actrice de cinéma, justement, avait dit à un flic : “ Au lieu d’emmerder les jolies filles, vous feriez mieux d’arrêter les gangsters ”. Elle fut traduite en justice pour injure à un agent de police etc. Son défenseur, Boubacar, joua sur le mot : “ Ma cliente n’a pas jeté cette chose innommable sur
l’agent, elle n’a pas dit je vous emmerde, elle a dit vous
m’emmerdez… ”. Il paraît que c’était pour dire que la vedette s’était couverte elle-même de merde plutôt que d’en couvrir l’agent et que cela impressionna le tribunal.
Des anecdotes, de la même eau ou pas, il y en a une profusion dans la vie du cousin de l’illustre Lamine Guèye. C’est pourquoi nous passerons très vite sur le rôle qu’il a joué dans la création de la Féanf, sur ses rapports avec les jeunes et moins jeunes députés africains de l’époque et qui deviendront aux indépendances presque tous chefs de leurs Etats respectifs. Ça vous crée des entrées dans les palais. De Zinsou, Moctar Ould Daddah et d’autres.
Et, naturellement, est-on tenté de dire, à la création de la furtive Fédération du Mali regroupant les Etats du Sénégal et du Soudan d’alors, en 1959, Boubacar Guèye est membre du gouvernement fédéral. C’est la période la plus tumultueuse et la plus controversée de son long combat, “ un combat de 57 ans ”, précise-t-il. Ces deux mois que dura la Fédération furent certainement les plus intenses moments de sa vie et seront déterminants pour le restant de son existence. Il y connaîtra la gloire et les honneurs les plus prestigieux avant les arrestations, les menaces de traduction devant la Haute Cour de justice, l’isolement politique et la vindicte populaire. Ayant assuré l’intérim à la présidence du gouvernement, lors des absences de Modibo Keïta, il s’est retrouvé, comme il dit, “ sept fois ministre en même temps ”, et il explique : “ président du gouvernement (NDLR : par intérim, vice-président, ministre des Finances, ministre de la Fonction publique, ministre de l’Information, ministre de ceci, ministre de cela… c’est dans le journal officiel ”. Lors du dernier Conseil des ministres du gouvernement fédéral qui allait entraîner l’éclatement de la Fédération, Boubacar eut le courage (?), le malheur (?) ou tout simplement la maladresse politique d’être le seul ministre de la partie sénégalaise
présent à cette réunion, alors que les autres s’étaient abstenus de s’y présenter parce qu’on les avait prévenus des intentions maliennes de quitter la Fédération.
Cela lui valut l’accusation de traître à la cause sénégalaise, son arrestation par un certain colonel Pierre, “ un Toubab ”, chef de la Gendarmerie du Sénégal. Mais Isaac Forster refusa de l’inculper. Parce que la seule juridiction habilitée à le juger, l’Assemblée fédérale, n’existait plus (vide institutionnel et juridique) ou parce que le magistrat estimait qu’il n’avait fait que son devoir de ministre en répondant à la convocation du chef de gouvernement ? (…)
En tout cas, cela entraîna sa brouille avec Senghor et son parti – une dissidence larvée qui l’a conduit à présenter une liste parallèle lors d’élections municipales à Dakar -, son exclusion du parti et la création par lui et feu Cheikh Anta Diop du BMS (Bloc de masses sénégalaises). Et là, éclipse, parce qu’il faut quand même terminer l’interminable. C’est cet homme qui, les 25, 26 et 27 décembre 81, porta sur les fonts baptismaux le MRS (Mouvement républicain sénégalais), ce parti qui revendique l’étiquette conservatrice sans complexe, même si son fondateur reste attaché à l’Internationale qu’il aime fredonner dans son bureau. Pour le reste, attendez les mémoires de Boubacar…

L’ancien bâtonnier de l’ordre des avocats est décédé
le 22 novembre 1989.

N° 47 du 30 septembre 1988
El Malick Sy dit Souris
Jinax est-il dans son trou ?
Si on vous dit que Souris aurait été malheureux si Ndiol lui avait confié le ministère de la Jeunesse et des Sports plutôt que n’importe quel autre, le croiriez-vous ? Et pourtant, c’est ce qui serait arrivé. Oh ! Non pas qu’il jugerait le feu de la jeunesse au-dessus de ses capacités de sapeur (pompier ou à
la Jo Ballard), mais parce qu’en vrai militant du sport, il se voit mal gagner sa vie par son biais, quelle que soit la fonction. Mais au ministère du Tourisme où il évolue, Jinax est-il vraiment dans son trou ?
Entré à la Jeanne d’Arc de Dakar à l’âge de 14 ans, il y fit ses armes en minime, il y connut en tant que footballeur la gloire et la célébrité dans sa jeunesse, ce qui n’est assurément pas la meilleure voie d’accès à la réussite sociale. L’actuel ministre du Tourisme est aussi né dans la Médina où il a grandi, et les conversations avec feu le mythique rebelle Yadikone n’ont pour lui rien de… mythique. Ce qui ne vous prépare pas spécialement une entrée en Conseil des ministres.
Las, celui qui, en ces lendemains de la journée mondiale du Tourisme, s’est envolé vers l’Europe et les Amériques pour y vendre la téranga sunugalienne aurait pu finir, comme nombre de ses compagnons d’âge du ghetto, mécanicien, pêcheur ou trafiquant de yamba…
Mais voilà, Jinax Sy est doublé d’un ndiombor doué d’une intelligence très tôt remarquée qui lui vaut d’aller de la classe du CI au CE1 en sautant une classe, celle du CP, à l’école des Champs de Courses (encore le ghetto !) où il a fait ses premières armes dans l’École française. Il en sortira pour entrer au prestigieux lycée Van-Vo où il décrochera le bac math élém. Puis ce sera la fac des sciences économiques de l’université de Dakar. Il y restera deux ans pendant lesquels il sert parallèlement comme pion au lycée Delafosse. Parenthèse… Bon vivant, Souris se rappelle ce bon vieux temps où, avec son petit salaire de pion, il pouvait se permettre toutes les extravagances ; ses yeux brillent d’une nostalgie malicieuse à l’évocation des soirées au Miami et de la pachanga qu’il dansait comme il dribblait ; c’est dire !!!
Pourtant, il abandonnera tout ça – salaire de pion, fac, copines et coquines – pour la France. Non pas pour y monnayer ses immenses talents de footballeur, comme on pourrait
le penser, mais pour s’y inscrire à l’Ecole des impôts de Paris d’où il sortira diplômé.
Inspecteur des finances, Souris servira comme vérificateur au ministère des Finances de 1967 à 1972 avant de devenir directeur de cabinet au ministère du Développement rural, puis secrétaire général du même ministère de 1978 à 1982. Il est de la première fournée de secrétaires généraux de ministère avec les Kader Fall, François Bob, Feu Talla Cissé qui, tous, deviendront ministres.
Quand on demande à Souris, le dribbleur, quels sont les défenseurs qui lui ont posé le plus de problèmes dans sa carrière de footballeur, il réfléchit longtemps avant de répondre : “Les moins intelligents ”. Ça alors, on ne l’attendait pas celle-là. Mais il explique : “ On ne sait jamais comment les prendre, comment ils vont réagir ”. Par contre, il garde un beau souvenir de ses
bagarres épiques contre Daff ou Cheikh Thioune, “ de belles bagarres ” dont on sort comblé, vainqueur ou vaincu.
Voilà ! Souris voue un culte à l’intelligence ; celle-là qui lui a permis d’avoir mené à bien et sans heurt la restructuration de l’OPCE ayant conduit à sa séparation en deux entités. Mais aussi celle-là qui lui a permis de conserver ses mêmes amis de toujours. Tous les dimanches, il va à Grand- Dakar “ marquer ” le thé chez Amady Thiam, l’ex-gardien de la JA et de l’équipe nationale qu’il fréquente assidûment
depuis quarante-trois ans.

Fait président du conseil d’administration du Port autonome de Dakar jusqu’en l’an 2000, “Souris” choisira le camp de l’AFP de Niasse. Il est, en sa qualité de président de la Fédération sénégalaise de football, un des principaux artisans de la deuxième place des Lions à la CAN et de leur participation exceptionnelle au Mundial 2002.

N° 51 du 10 octobre 1988
Robert Sagna
Bob-sait-rien, c’est tout !

L’actuel ministre de la Communication est fatigué. Fatigué de la politique, de ses contraintes et contradictions. Cela seul explique son effacement, cet air de ne pas y toucher qu’il affiche depuis qu’il est ministre de la Communication. Et tout cela explique sa piètre prestation lors de sa première
conférence de presse en tant que communicateur de l’équipe de Ndiol. Conférence au cours de laquelle Bob-sait-rien a répondu carrément “ je ne sais pas ” à beaucoup de questions.
Quand on convoque une conf de presse pour servir des “ je ne sais pas ”, c’est qu’on doit avoir la tête ailleurs. 0ù Bob avait-il la tête ce jour-là, quand il situait l’appel de Ndiol du 3 octobre au 2 du même mois ? Peut-être rêvait-il à la douce et tranquille vie qu’il mènerait aujourd’hui si Senghor, l’ex, avec sa langue mielleuse, ne l’avait pas convaincu d’entrer en politique, lui l’ancien séminariste. Ancien élève de la section génie rural du lycée technique Maurice Delafosse, Robert Sagna aurait aussi pu finir sous les drapeaux comme beaucoup de ses promotionnaires de la même section. Ses camarades d’internat se souviennent de lui comme d’un compagnon sérieux, effacé, à la limite de la timidité. D’autres le disent méfiant. Mais c’est peut-être à cause de son handicap visuel : myope comme une taupe, il y regarde évidemment à deux fois avant d’avancer un pas. D’une propreté qui confinait à la manie, il se lavait les mains des dizaines de fois par jour. La blancheur de ses paumes était son signe distinctif.
Mais ses camarades se souviennent également qu’il était militant de la Jec (Jeunesse étudiante chrétienne) dont il était membre du bureau national ; qu’il était aussi, malgré sa réserve, un bon orateur, disponible et de bon conseil ; en un mot, qu’il était un bon communicateur. Alors pourquoi communique-t-il si mal, le ministre de la Communication ?
Cette question a pour réponse notre première affirmation : Bob est fatigué de la politique. Mais certains esprits subtils nuancent le propos : Bob est fatigué, certes, mais du ministère de la Communication. Déjà ? Oui ! Ce n’est pas sa tasse de thé, la communication. Comme ne l’étaient pas, du temps où il était interne à Delafosse, la fiesta, les chahuts et autres occupations de sa joyeuse bande de copains. Robert est austère et aime les choses sérieuses… qui rapportent.
Né en 1939 à Ziguinchor, ingénieur agronome, Bob-sait- rien (aujourd’hui) en a su des choses (hier) qu’il n’était pas obligé de raconter à des journaleux racontars : il a été directeur du Projet rizicole de Sédhiou, directeur des études, des méthodes et du plan, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Education chargé de la Promotion humaine, ministre du Développement rural, ministre de l’Equipement pendant cinq ans, cumulé pendant un an avec la fonction de ministre du Tourisme. Du sérieux, du concret, voilà son truc.
Parallèlement à tout ça, Bob grimpe l’échelon politiquelocal et il est aujourd’hui président du conseil municipalde Ziguinchor.
Mais voilà, les voies du Seigneur des cieux sont impénétrables et les seigneurs de la terre l’imitent. Ainsi un beau jour, 5 avril 1988, Ndiol enlève “ Gros Plan ”, qui avait fini par s’identifier au ministère de la Communication, pour y balancer un Bob Sagna habitué des gros contrats d’armement de la navigation, d’équipement et autres grands travaux. Ainsi que des voyages au Brésil. Et Bob de ressentir une fatigue subite, un désenchantement incompréhensible, une langueur mélancolique qui lui fait regretter d’avoir un jour rencontré ce flatteur de Senghor qui a pu lui faire croire qu’il était fait pour ce monde de la politique où rien n’est définitivement acquis. “Ne s’en rend-il pas compte un peu
tard ?” objecterait un mauvais esprit. Mais quoi, n’est-il pas permis de se tromper ? Je vais être prudent comme Bob et répondre : je ne sais pas.

En 1991, Robert Sagna est nommé ministre d’Etat chargé de l’Agriculture jusqu’à l’alternance en 2000. Il était membre du gouvernement cumulativement avec ses charges de maire de Ziguinchor jusqu’à l’avènement des délégations spéciales en janvier 2002. Il sera rééllu maire de Ziguinchor en mars 2002.

N° 49 du 20 octobre 88
Cheikh Abdou Khadre Cissokho
Le ministre des criquets n’est pas
Djelani

Le malheur des uns, assurément, fait le bonheur des autres. Et s’il y a quelqu’un dont la situation illustre parfaitement ce propos aujourd’hui, c’est bien le ministre du Développement rural. L’invasion de notre pays par les criquets pèlerins fait le malheur des paysans, c’est incontestable. Mais il fait aussi, quelque part, le bonheur de Abdou Khadre ; c’est moins évident, mais voici : Cheikh Abdou Khadre Cissokho est ministre depuis 1978, du temps de Léo. Avant cet événement «criquet 88», vous diriez son nom devant n’importe quel Sunugalien moyen, il vous répondrait : «Qui c’est çui-là ?».
C’est que Khadre n’est pas brillant. Oh ! pas au sens figuré, non, mais au sens propre. C’est-à-dire qu’on ne le voyait pas du tout parmi les joyaux tape à l’oeil de l’écrin gouvernemental dont certains ont le chic pour attirer les rayons du Soleil sur leur personne, si ce n’est tout l’éclairage dont dispose la Télébidon. Ainsi, malgré son esprit vif, certifié par une kyrielle de diplômes dont un bac-MPC (maths, physique-chimie), un diplôme d’ingénieur agronome, un d’ingénieur d’agronomie tropicale, plus un diplôme en organisation scientifique et un certificat d’études supérieures de MPC, M. Khadre Cissokho a le look terne. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé de se faire une image.
Après avoir occupé plusieurs fonctions directoriales, entre 1966 et 1970, il s’était retrouvé directeur de la Société d’aménagement des terres du Delta (Saed). Là, raconte-t-on, il s’était un jour présenté à la gouvernance de St-Louis, lors d’un CRD, en tenue de garde forestier, les pantalons fourrés dans des bottes. Et ce ne serait là qu’un exemple même pas extrême des excentricités de cet original qui, dit-on, écrase tout ce qui se dresse sur le chemin de ses ambitions.
En tout cas, sa tenue de garde forestier était prémonitoire : il sera appelé en 1978, après sept ans à la tête de la Saed, au secrétariat d’État… aux Eaux et Forêts. Reconduit dans ses fonctions le 2 janvier 1981 par Ndiol, il sera nommé le 3 avril 1983 ministre de la Protection de la nature par ce même Ndiol. Super-garde forestier, Abdou Khadre devait être très content. Si content qu’il oublia d’exploiter l’inestimable créneau que pouvait représenter pour quelqu’un à la recherche d’une image
l’étiquette d’écologiste du gouvernement.
C’est que Khadre avait d’autres choses à faire, occupé qu’il était à cultiver ses nouveaux rapports avec les mécènes écologistes qui tous sont de la Jet set internationale. Il n’est que de citer une de ses fréquentations, le Duc d’Édimbourg, époux de la reine d’Angleterre, pour vous dire. Occupé, aussi, à poursuivre son ascension. Une ascension qui le mènera, tout naturellement, pourrait-on dire, au ministère du Développement rural. Mais voilà, quand il y arrive le 5 avril dernier, le Développement rural n’est plus depuis longtemps ce qu’il était : ce grand ministère englobait tout ce qui tenait à l’agriculture, l’élevage, la pêche, les eaux et forêts, etc.
Le titulaire était forcément dans toutes les sauces (comme le bouillon) y compris médiatiques. Décidément, l’image de Abdou Khadre Cissokho semblait vouée à la ternissure…
Jusqu’au jour où un nuage providentiel se profile à l’horizon nord. Les criquets sont là. Et tout le monde est d’accord sur la nécessité de faire du combat contre ces crétins une priorité nationale. Une priorité nationale, ça se vend, et pour vendre celle-là, Abdou Khadre est incontournable. Bonjour les feux de la rampe. Abdou Khadre brille tellement (à la une du Soleil et sur le petit écran) que ses
reflets éclairent ses plus sombres collaborateurs qui se pavanent tels des paons.
Même si tout ce qui brille n’est pas de l’or, c’est déjà ça. Il ne reste plus à Khadre qu’à faire un miracle pour entrer dans l’histoire, devenir de l’or et briller définitivement. Un miracle tel qu’il nous débarrasserait définitivement de ces crétins de criquets. Mais Abdou Khadre Cissokho n’est pas Abdou Khadre Djélani, ce saint petit-fils du prophète qui fit des miracles même avant sa naissance
dans un petit village sur la frontière irano-irakienne pour grandir à Bagdad.
Abdou Khadre Cissokho, lui, est né à Tamba et a grandi à Bakel.

Ministre du Développement rural jusqu’en 1993, Cheikh A. Cissokho sera pendant deux mandats successifs président de l’Assemblée nationale de 1993 à l’an 2000. Il est actuellement président du Conseil régional de Tambacounda. Resté au parti socialiste, il en encore membre du Bureau politique

N° 50 du 29 octobre 88
Pathé Diagne
Le Fespac a pété mais Pathé vit

Pathé Diagne, ce grand copain de Ndiol, serait-il un looser, un invétéré perdant ? En tout cas, c’est un précurseur- par vocation, dirait-on – ; doublé d’un original, ajouterait tout observateur attentif. Ce qui est sûr, ce sur quoi tout le monde risque d’être d’accord, c’est qu’il est plus rêveur que réalisateur. Prototype de ce qu’on peut appeler un intellectuel de gauche, Pathé a toujours été d’un engagement modéré, d’un militantisme romantique plutôt que doctrinaire qui lui a valu de rester l’ami de Ndiol Diouf, son copain de lycée, tout en étant l’un des proches et même intimes de Cheikh Anta
Diop, le Pharaon Noir que par familiarité il n’appelle jamais que Cheikh Diop.
Rêver, le commissaire du Fespac, pardon, l’ex-commissaire, l’a beaucoup fait au collège, en compagnie d’illustres autres rêveurs. Avec Ndiol, Ousmane Camara, Omar Wane « Maa ko Wax », Abdourahmane Cissé, conseiller technique au Micom, et Mamoudou Tout-raide, l’ex-argentier, ils avaient rêvé d’un gouvernement dont Ndiol serait le président, Oussou Cour sup., le ministre de l’Intérieur, Tout-raide celui des Finances et notre Pathé ministre de la Culture. Comme on le sait, certains de ces illustres rêveurs ont réalisé leur désir. En ligne droite. Mais Pathé, lui, c’est le style baroque, l’improvisation qui implique le changement de rythme et de ton, tant qu’on n’est jamais sûr de sa vocation. Suspect de sympathies cocos, membre fondateur du RND, militant de la promotion des langues nationales, il est avec Sembène Ousmane et le prof-fou Sakhir, l’un des promoteurs du premier journal en wolofal, le défunt Kaddu. Il est aussi le directeur fondateur des éphémères Editions Sankoré.
Al’époque, chercheur à l’Ifan, une querelle linguistique l’oppose à l’ex-père de la nation, expert en tout, Léo-poète, à propos de l’orthographe de certains mots de nos langues nationales, et le contraint à l’exil. Un exil au Mali ponctué d’un séjour aux Etats-Unis où Pathé va enseigner le wolof. Sa mise au ban ne prendra fin qu’avec l’abandon du pouvoir par Léo et l’avènement de son ami et condisciple, Ndiol Diouf à la présidence de la République.
Pathé revient au pays mais, barbe hirsute, le nez dans les nuages, ne se rend compte de rien et crée un collège privé à Hann dont le nom sonne vraiment romantique : « Tekrour ». Un paradis d’animation culturelle, disent les jeunes qui l’ont fréquenté, mais aussi éphémère que les Editions Sankoré au nom aussi émotionnellement chargé. M. le directeur de collège privé va devoir se trouver un créneau.
Quand on a eu pour compagnon de rêves d’enfance un actuel président de la République et que l’on compte parmi les proches d’un de ses plus farouches opposants, même si l’on a des penchants plutôt culturels, il faut que la politique, dans son réalisme froid, vous interpelle. Ainsi Pathé, dit-on, aurait été à l’origine du rapprochement entre Diouf et Cheikh Anta depuis et après les élections de 1983. Démiurge plus porté vers la conceptualisation que vers la réalisation, il serait l’une des têtes pensantes de son président d’ami, animateur principal de son cabinet fantôme. Seulement, ce n’est pas très décent de vivre de fonctions officieuses.
En plus, Pathé veut de la culture (grand C). A défaut du ministère de son rêve de collégien, son prési de copain juge le Fespac plus à sa mesure, plus à sa fantaisie, peut-être aussi est-ce une manière de test avant le grand saut. Mais alors là, c’est râpé : le Fespac de Pathé a pété petit à petit : d’abord les reports, ensuite le Fespac-foot qui est un flop, le Pré-Fespac un flop magistral, puis la gestion si désastreuse que le copain est obligé de lui coller un tuteur, un administrateur financier: « L’AIFESPAC ne s’occupera plus que des questions culturelles et d’organisations ».
Mais apparemment, c’était le médecin après la mort – du Fespac, bien sûr, car Pathé, lui, est fort heureusement vivant. Les rêves, tout le monde le sait, font vivre. Et Pathé Diagne en a de grandioses, il n’est que de regarder ses yeux.

Le président des Editions Sankoré s’est illustré avec son projet de traversée de l’Atlantique par pirogues dans le sens Afrique/Amérique sur les traces, soutient-
il, d’un ancien roi mandingue Bacari II. Projet apparemment voué à l’abandon.

N° 52 du 21 novembre 88
Moussa Touré
En lévitation

Méticuleux, tatillon même, Moussa Touré, dit-on dans son entourage, s’accroche tellement aux détails que cela nuit souvent à sa merveilleuse efficacité. Car, efficace, cet enfant de la Gueule-Tapée, inspecteur principal des douanes, l’est. Mais son souci du détail fait qu’il met souvent les pieds dans le plat dans des situations délicates. Ainsi, n’a-t-il pas hésité, il y a peu, à remettre à la disposition de la Fonction publique un vieux fonctionnaire à la veille de la retraite qui servait à la Direction de l’Administration générale et de l’Equipement ( Dage) du ministère de l’Economie et des Finances.
Cela, assurent des mal pensants, pour les beaux yeux d’une de ses protégées. Plus récemment, c’est un attaché de presse, lui aussi à quelques mois de la retraite, que Moussa a renvoyé comme un malpropre. Moussa, lui, est propre sur lui-même, veille sur sa personne, se pavane comme un coq, tant que certains crient au narcissisme. Cela, ajouté à une franchise décapante et à la certitude d’avoir toujours raison, aurait fait le vide autour de lui, si le ministre délégué auprès du ministre de l’Economie
et des Finances n’était pas une sorte de ministre (plein) du Budget.
Cette gestion de la micro-économie que sont les impôts, taxes douanières, dépenses budgétaires et autres prérogatives sur la comptabilité du Trésor public dans un Sunugal où l’argent est roi, vous assure les plus solides relations. Même si vous êtes franc du collier et agaçant de nombrilisme. Ainsi compte-t-il plus d’amis parmi les requins d’affaires du pays que le ministre de l’Economie et des
Finances lui-même, son patron Serigne Lamine Diop, malgré l’amabilité et l’affabilité de celui-ci.
Ce dernier que Moussa n’a pu manquer de voir comme un usurpateur, tout au moins comme un empêcheur de monter en flèche quand le 5 avril dernier Ndiol l’a nommé en remplacement de Mamoudou Tout-raide dont Boy Gueule-Tapée était le secrétaire d’Etat et dont il se voyait successeur.
Ce contentieux subjectif, plus que certaine incompatibilité d’humeur, notent les observateurs impartiaux, a rendu ses rapports avec S.L.D quelque peu tendus. Un conflit de compétence aurait même nécessité l’arbitrage de la Présidence qui aurait tranché en faveur de Moussa-Coq. Depuis, il se
comporte comme un paon, ne se sent plus ; il est entre ciel et terre, en lévitation , au Nirvana position assurément propice à la rêverie.
Bachelier option sciences expérimentales à 19 ans, licencié ès lettres (Histoire) et sciences éco, Boy Gueule- Tapée est aussi analyste en informatique et en organisation. Ce super gabelou a occupé diverses fonctions importantes dans l’administration douanière sénégalaise, mais il a surtout été, de 1974 à 1980, directeur des études statistiques et du traitement de l’information à la CEAO à Ouagadougou. En 1981, il est nommé directeur de cabinet du ministre du Plan et de la Coopération et, en 1983, secrétaire général du ministère de l’Economie et des Finances, puis secrétaire d’Etat
auprès du ministre.
Aujourd’hui ministre délégué qui voit son tuteur désavoué en sa faveur, Moussa, même sans être en lévitation, a le droit de rêver, voire de gommer ce “ délégué ” qui fait de lui une sorte de petit surgë immature. Même s’il est très occupé à se contempler, à être prodigue pour ses amis et radin pour les autres, Moussa est un pragmatique qui sait évaluer les situations. Il n’ignore donc pas que, pour prétendre au poste de ministre des Finances, il faut autre chose qu’un curriculum, si riche soit-il. Et Moussa de lorgner du côté de la politique. Dans sa Gueule-Tapée natale, il ne devrait pas être difficile pour lui de se tailler une base sur laquelle fonder des ambitions.
Mais voilà, la première fois qu’il s’est mêlé de politique, Boy Gueule-Tapée a marché dans les plats. C’était lors de la dernière campagne électorale, quand il s’est fendu dans Le Soleil d’un exposé justificatif du prix du riz. Sur requête de l’opposition, la Cour suprême avait condamné son initiative, rappelant à Moussa qu’il était douanier et que, comme tous les hommes du commandement, il n’avait pas à se mêler de campagne électorale.
Et ce n’est pas tout : là où il veut aller se positionner politiquement, il y a Léna-Jeek-bu-rafet qui, elle, contrairement à Serigne Lamine Diop, n’est ni affable ni aimable. Surtout quand on vient fouler ses plates-bandes. Et alors ?
De toute façon, il faut qu’il monte ou qu’il descende. Et de préférence vite. Mais bon, puisqu’il a tendance à ergoter sur des détails jusqu’à oublier l’essentiel, nous rappelons à l’inspecteur des douanes Moussa Touré que pour prétendre à quelque fonction élective, il lui faut enlever son habit de
gabelou. Au moins six mois avant toute prétention politique.

Ministre de l’Economie, des Finances et du Plan de 1989 à 1993, Moussa Touré est nommé Ambassadeur à Bonn, en 1994. Il est, en 1998, le président de la Commission économique de l’UEMOA qu’il quittera après l’arrivée au pouvoir de Wade. Au débuts ders années 2000

N° 53 du 30 novembre 88
Ndioro Ndiaye
Odonto a appris le wolof, elle apprend le reste
Ndioro Ndiaye, ministresse du Développement social, est un ouragan, une fusée. Elle court, virevolte, va et vient comme un tourbillon. Et pourtant, sa mère a tout fait pour la ralentir : “ Ndioro, jigéen dafay dox ndaank 1 ”, lui répétai telle quand elle était jeune et elle ne s’arrêtait pas. Quand elles marchaient ensemble, elle attachait la robe de sa véloce fille à un pan de son boubou pour que celle-ci ne lui échappe pas.
C’est dire que, pour ce qui est de l’énergie et du punch, Odonto ne le cède en rien à son prédécesseur au ministère du Développement social, Mantou Kajoor Ngoné Latyr Guène. Quand elle est arrivée au MDS en 1988, Odonto a pris son ministère à bras-le-corps. Un grand ministère, mais surtout un ministère alourdi par des pratiques qui avaient fini par en faire une sorte de charity office. Or Ndiorodonto, professeur agrégé en odontologie, titulaire de chaire à la faculté de médecine et de
pharmacie, a une autre conception du rôle de son ministère, conception – c’est le mot car elle conceptualise, planifie – qui a tôt fait de lui coller une étiquette de pingre, de radine. On l’accuse
de manquer de générosité dans la distribution de l’aide. En vraie praticienne, elle a une approche méticuleuse, clinicienne des choses d’un département malade d’excès de toutes sortes.
C’est que Ndioro a des ambitions. Pour son ministère, bien sûr, mais aussi pour ceux à qui profitent son action. Ndioro en veut. Beaucoup. Elle veut réduire la dépendance des nécessiteux en leur ouvrant les portes de la productivité, en encourageant la création de GIE. Elle veut rendre les femmes rurales
autonomes en leur permettant l’accès au crédit pour l’achat, par exemple, des moulins à mil dont son ministère ne peut fournir qu’une vingtaine par an. “ A ce rythme, assure-t-elle, on aura tous disparu avant d’équiper les 13.000 villages du pays ”. Elle veut que son ministère élargisse son action à d’autres types de populations que celles habituellement ciblées. “ Les femmes intellectuelles par exemple ont évacué un certain nombre de besoins, mais elles en ont d’autres ”. Elle veut… Elle veut… on en oublie.
Discours que tout cela, disent les mal-pensants, rien qu’un torrent de paroles destinées à noyer le poisson dans la mer de professions de foi. Ndioro, c’est ni plus ni moins qu’un politicard. Elle va utiliser son ministère comme tremplin politique. D’ailleurs, elle a déjà commencé : elle est accusée d’avoir fait de son père, instituteur de formation, ancien ambassadeur reconverti dans l’hôtellerie haut de gamme, une sorte d’antenne du ministère du Développement social pour la distribution des vivres à
Rufisque, sa ville natale.
Ndioro n’éprouve pas le besoin de se justifier, elle, mais elle est désolée pour son père qui, à côté de sa mère soucieuse de lui inculquer des manières de femme saint-louisienne (parler bas, marcher cool), lui a donné le goût de l’effort, l’envie de se battre : “ Mais mon père a toujours fait de la politique et il en a le droit. Mon ministère est là pour tous les Sénégalais quelle que soit leur
couleur politique ”. Puis de préciser que toutes les distributions de vivres ont fait l’objet de demandes et qu’elles sont comptabilisées. Sur le terrain politique, Odonto Ndiaye est quasiment
une novice. Elle a commencé à militer en 1983 parce soutenir cet homme-là sans équivoque, il lui fallait s’engager politiquement. Mais elle reste sans velléité de leadership sur ce terrain-là. Elle est militante de base dans une section de Rufisque et puis c’est tout. Sinon elle est membre de la cellule de réflexion du Mouvement national des femmes PS.
Quand, en remplacement de Mantou Regeju, Odonto est venue servir aux gens du “ c’est-à-dikh queu ” à la place des “hee mané ” mantouistes, tout le monde a tiqué : «Qu’est-ce que c’est que cette “ Toubab ” ?» D’autant plus que Ndioro affectionne les jupes, les tailleurs et autres affublements à l’occidental.
Le contraste avec Mantu-les-taasu, était trop criard et il fallait à celle-là qui, à 18 ans, était déjà mariée à un universitaire comme elle, gommer certaines aspérités intellectuelles de sa personnalité pour ne pas paraître étrangère dans un milieu fortement marqué par le folklore et l’analphabétisme en Français.
Elle s’y est appliquée avec méthode : quand elle va dans certains milieux (chez les chefs religieux par exemple), elle se met en grand boubou traditionnel. Pour ce qui est du wolof, consciente de ses lacunes, elle s’y est mise avec zèle et très tôt. Aujourd’hui, elle dit : “ Sa ma wolof ju naqari ji
nak, fok ñu laawe ma ci biir 2 ”.
Et ça a été si bien dit qu’on est tenté effectivement d’être indulgent. Non seulement pour son apprentissage du wolof, mais aussi pour ses méthodes de gestion d’un ministère difficile par excellence. Et si tout cela ne relève que du discours, hé bien tant
pis, ça lui retombera sur la tête un jour.
1 Ndioro une femme doit marcher doucement
2 Avec mon si mauvais wolof, il faut que les gens fassent preuve d’indulgence

Ndioro Ndiaye est, depuis sa sortie du gouvernement, directeur général de l’Office des Migrations Internationales (OIM) basé à Genève, en Suisse.

N° 54 du 10 décembre 88

Mame Bassine Niang
Enfin dans le bain ?

Peut-être est-ce enfin le bout du tunnel pour Mame Bassine Niang, première avocate sénégalaise, débatteuse de charme, membre d’innombrables associations et clubs mais, surtout, supporter zélée et inconditionnelle de Ndiol, après avoir été senghoriste tout aussi zélée et inconditionnelle. Mais de quel tunnel s’agit-il ? Du long tunnel de l’anxieuse attente de la gloire ministérielle, bien sûr. Son destin national, dame Bassine l’attend depuis ce jour lointain où Léo-l’ex, ce gonfleur de tête, avait chanté la première donzelle avocate du pays remettant ça à chaque fois que l’occasion lui en était donnée.
On alla même jusqu’à exhiber cette denrée unique chaque fois que le Sénégal recevait une hôtesse de marque. Puisque nos ministresses à l’époque ne faisaient pas le poids (intellectuel) devant leurs homologues européennes, Bassine était de tous les accueils : pour relever le niveau de la délégation
sénégalaise. Une fonction de gardienne de l’image de la femme sénégalaise moderne qui ne fit pas illusion dans l’esprit lucide de la toute nouvelle mais déjà ambitieuse star.
Elle sentait la poussée féminine derrière elle et savait que, bientôt, des Mame Bassine, comme les feuilles mortes, allaient se ramasser à la pelle. Elle entreprit de mettre tous les atouts de son côté, sans aller jusqu’à adhérer au parti de Senghor. Cela aurait été mal vu dans certains milieux dont elle ne s’était pas encore détachée. Elle se lova comme un bijou rare dans l’écrin de certain club et entreprit de briller. Rien que par elle-même !
Il faut croire qu’elle brillait peu ou trop (les deux choses pouvant avoir le même effet) car Senghor s’en fut sans que rien ne se passât. Qu’à cela ne tienne, il en faut plus certainement pour déboucher des oreilles rendues sourdes par l’ambition. Et puis quoi ! Avec l’homme qui le remplace, est venu un concept fourre-tout favorable à toutes les girouettes : le dioufisme, du nom de l’individu. En vrai toupie, Bassine embrassa le concept.
Cela dure depuis huit années aujourd’hui, huit années pendant lesquelles on n’a jamais autant vu et entendu cette première femme avocate du Sénégal qui n’a pas trop hanté le prétoire même si son cabinet est l’un des plus prospères du barreau de Dakar : elle s’est entourée d’une pléthore de jeunes
avocats qui abattent le boulot que les nombreuses affaires, “ gagnées ” grâce à son entregent, engendrent…
L’éloquence Mame Bassinesque, elle, s’exprime ailleurs : dans les colloques et autres rencontres plus
médiatiques. Or, même si elle est mondaine et coquette au point, dit-on, d’être allée se faire refaire le nez, comme Aïcha Koné ou Michael Jackson, faut pas croire que c’est par coquetterie qu’elle s’agite, la Bassine. Elle finasse, la finaude. Enfin elle finassait, jusqu’au jour où elle est plantée derrière la délégation PS à la table ronde nationale comme experte de ce parti. Finies, les palinodies ? Pensez-vous ! Bassine, en privé, vous bassine qu’elle n’est pas membre du Parti socialiste, qu’elle n’a pas sa carte. C’est que, croit-on savoir, Mame, ces derniers temps, quand elle jugeait utile de faire cette précision, était frappée de spleen, jugeant qu’elle était mal récompensée de son engagement vis-à-vis du régime de Diouf qui, revendique l’ex-seule avocate sénégalaise, est un cousin. “Lointain !” ricanent en coin les langues baveuses.
Mais voilà, à Dakar, où tout commence par la rumeur, on parle d’un prochain remaniement qui verrait la Bassine entrer au gouvernement. On précise même qu’elle irait prendre la place de la Queen au ministère de la Santé. Or, comme on le sait, le Sunugalien n’invente jamais, il gonfle cependant toujours. Or, cette licenciée en anglais et en espagnol, docteur en droit, qui a abandonné l’enseignement des langues pour le barreau, si elle a su être la première femme sénégalaise avocate,
n’a pu devenir un ténor du barreau tel que Senghor en rêvait. A cause de la politique. Espérons, pour Mame Bassine Niang, que le Sunugalien n’a pas trop gonflé sa tête avec cette histoire de ministrabilité imminente. Elle éclaterait.

Me Sidiki Kaba lui a succédé à la tête de l’ONDH depuis 1999. Elle est chargée des affaires juridiques à l’Ong “l’Afrique Aide l’Afrique “(A.A.A.). Mame B. Niang est actuellement ministre Commissaire aux Droits de l’homme auprès du président de la
République.

N° 55 du 22 décembre 1988
Abdou Aziz Ndaw
Il a les moyens de son humanisme

Monsieur Abdou Aziz Ndaw, tout nouveau président de l’Assemblée nationale, n’a pas un nom à particule, mais il fait très attention à l’orthographe de celui-ci. Monsieur Ndaw est Ndaw mais pas Ndao. Les quelques distraits qui ont eu à l’orthographier Ndao se sont vus remis à l’ordre sans rémission. Ndaw, Ndaw Kunda ! Ce souci du détail procède-t-il d’une déformation professionnelle chez ce secrétaire d’administration (de classe exceptionnelle, s’il vous plaît !) ? Peut-être bien, car monsieur Ndaw s’est toujours occupé de questions d’argent, et s’il a failli finir sa vie questeur de
l’Assemblée nationale, c’est-à-dire administrateur des crédits de l’honorable institution, ce n’est pas un hasard. Monsieur Abdou Aziz Ndaw qui est né le 31 mai 1922 fait partie de ceux qui ont installé le Centre des établissements publics, ce CEP bien connu de tous les fonctionnaires.
Mais en ces temps où tout ce qui fait jeune et sportif redore les blasons les plus usés, ce que Monsieur Ndaw aimera bien rappeler, c’est qu’il a été de ceux qui ont installé…la Fédération sénégalaise de football dont il a été, au début des années soixante, le secrétaire général. Il en est fier. Et pas qu’un peu. Marié et père de sept enfants, M. Ndaw (avons-nous bien mis son double v ?) prend tellement à coeur ses nouvelles fonctions de prési de l’Assemblée, qu’il se multiplie entre Thiès (sa région où se jouait l’avenir politique de son parti la semaine dernière) et Dakar (où il tenait à présider les premières séances de sa présidence). Et que toute cette agitation ne fasse peur à personne : ce deuxième personnage de l’Etat, successeur potentiel de Ndiol en cas de catastrophe, ne rêve pas d’aller plus loin que là où il est. Il n’a aucune autre ambition.
Enfin, si, il en a une, une seule ! Soigner sa popularité auprès de ses pairs députés et du personnel de l’Assemblée nationale, deux catégories de personnes auprès de qui, en tant que questeur, M. Ndaw a su se faire une bonne renommée d’homme ouvert et généreux. Si les députés ont vomi David-la- Bonhomie parce qu’ils jugeaient qu’il avait la main coupée au niveau du coude, radin comme seul sait l’être un berger peulh, et l’ont remplacé par leur cher questeur, c’est qu’ils savent ce dernier généreux, à la limite prodigue. Mais cette prodigalité n’était-elle pas le savant calcul de quelqu’un qui sentait le vent de son destin ? Et si cette question en est une de cafard malveillant, en voici une autre. M. Ndaw, président, donc, ordonnateur des dépenses de l’institution, sera-t-il aussi disponible, trouvera- t-il les feintes et subtilités qui ont permis à M. Ndaw questeur, donc, administrateur des dépenses, de surnager des vagues incessantes des demandes de nos députés et des sollicitations du petit personnel ? That is the question. A big one d’ailleurs. Mais, disent ses amis, si sa nouvelle fonction ne vicie pas sa personnalité profonde, cette grande question sera sans objet car, assurent-ils, Abdou Aziz Ndaw sent les besoins des autres, sait les écouter et les comprendre : jusque dans leurs faiblesses.
En un mot, que ce grand politicard, responsable de la coordination départementale de Tivaouane, secrétaire général de l’Union régionale PS de Thiès, est humain. Si, si, c’est possible chez ces animaux politiques ?
Ah ! Une dernière question, petite mais question quand même. Abdou Aziz Ndaw est-il riche ? Ses amis esquivent… Les autres assurent qu’il l’est immensément, l’un des hommes les plus riches de sa région. Mais qu’ont ses amis à esquiver ? C’est simplement dire qu’il aura les moyens de son humanisme devant nos voraces députés !

Président de l’Assemblée Nationale jusqu’en 1993, il a été nommé, aussitôt après son remplacement, Président du Conseil d’administration de la SENELEC,
poste qu’il occupe encore aujourd’hui.

N° 56 du 30 décembre 88
Serigne Lamine Diop
Les Naafila le sauveront-ils ?

Serigne Lamine Diop n’est-il pas trop pieux pour être ministre des Finances dans un pays de requins tel que Sunugal? Cette question peut paraître complètement idiote, mais seulement au premier abord, c’est-à-dire quand on pense que si le trésorier national est pieux, il ne peut être un requin lui-même
et que, par conséquent, nos sous sont entre des mains sûres.
Mais les requins sunugaliens, en plus d’avoir faim, sont très fins. Et aujourd’hui, personne ne se présente plus devant le ministre de l’Economie et des Finances en costard cravate, avec des projets mirobolants de complexité théorique.
Cet homme toujours fourré à la mosquée a inspiré une autre démarche aux “ gayndé géej d’affaires ” (les requins) du pays. Le grand boubou a remplacé le costume, et le kaala, la cravate… Les projets-appâts, eux, ne sont pas d’une grande originalité, mais font vibrer la corde sensible de Serigne. Pour obtenir exonérations, agréments et autres facilités, on exhibe la charité et l’aide aux sinistrés de toutes sortes comme argument. Ainsi, sous la férule d’un milliardaire bien connu, un groupe de commerçants a brandi l’aide aux sinistrés des inondations de Bambey pour obtenir une exonération sur une importation d’une quantité considérable de riz théoriquement destinée à être distribuée aux populations de cette ville. Eh bien ! Ils ont distribué quelques dizaines de tonnes de la précieuse denrée et entrepris de vendre le reste.
Si SLD n’avait pas distribué tampons et signatures, cela ne se serait pas fait. Mais c’était pour la bonne cause, car chacun sait qu’en Islam, l’aide aux nécessiteux est une recommandation ferme. Et il ne serait pas étonnant que dans l’affaire de la Croix rouge révélée par Sopi, Siga ait profité de la pieuse candeur du ministre de l’Economie et des Finances pour jaxase kart yi (piper les dés) et obtenir toutes
les autorisations qu’elle voulait.
Serigne Lamine Diop n’est pas psychologue. C’est un statisticien doublé d’un père de famille tranquille qui ne rate aucune prière (et surtout pas celle du vendredi), parle des “ politiciens ”, comme s’il ne faisait pas partie de cette raced’hommes et qui, en pleine campagne électorale, la dernière,
ne se séparait jamais de son chapelet. Alors, n’allez pas lui demander de reconnaître un requin, surtout s’il est en kaala, ce turban qui est signe de religiosité à Sunugal.
A moins de remiser son kurus (chapelet) et d’être moins souvent fourré à la mosquée, notre ministre des Finances inspirera encore longtemps les charity-businessmen sunugaliens. Et, comme on ne le voit pas faire de telles choses, ces gens ont de beaux jours devant eux. Amoins que lui et son ministre délégué ne surmontent leur incompatibilité d’humeur pour travailler ces dossiers.
Moussa Touré, en bon petit Toubab, pourra dire par exemple aux enturbannés : “ Écoutez, vos histoires de charité, je m’en fous complètement, payez les taxes ” ; sans avoir, une fois rentré chez lui, le soir, à faire de naafila absolutoires.
Par contre, et pour placer ce portrait de Serigne en plein dans l’actualité des naafila, le ministre de l’Economie et des Finances doit en faire plein en ces jours d’agitation dans les milieux bancaires. Toutes les dernières frondes d’importance ont emporté avec elle les ministres dont les secteurs étaient agités. Ibrahima Wone n’a pas résisté à la vague de la grève des flics, Der a cédé devant les flots de la
fronde scolaire bien avant son apogée ; et bien que l’impétuosité de ces flots ait été maîtrisée, on ne donne pas cher de la peau de son successeur, Ibrahima Niang.
C’est dire que des prières surérogatoires, Serigne en a bien besoin en ce moment. Non pas des prières absolutoires de quelque péché, mais d’appel de la grâce divine sur son portefeuille.
Et c’est là le dilemme de SLD (qui n’a rien à voir avec le LSD). S’il remise son chapelet et ses prières, la vague de la fronde bancaire risque de l’emporter, s’il ne les remise pas, eh bien ! les requins, charité businessmen vont lui faire sa fête.

Serigne Lamine Diop succèdera, en 1991, à Habib Thiam à la présidence du conseil d’administration de la BICIS qu’il quittera en novembre 2001.

N° 57 du 10 janvier 1989
Fatou Ndongo Dieng
Vénus de Milo

La ministresse déléguée aux Émigrés, Vénus de Milo Dieng, s’est présentée au premier conseil des ministres de l’année nouvelle dans une superbe robe blanche à parements verts qui avait la particularité d’être un ras-de-cou. Fermée jusqu’à la pomme d’Adam (si l’on ose dire !). Elle avait dédaigné les superbes xappati (décolletés) qui faisaient sa réputation de driyanké (coquette) sans complexe.
D’ailleurs, on doute qu’elle ose jamais remettre ce genre d’atours, abandonnés depuis que Le Cafard a découvert et vulgarisé son “ dos mal xeesalisé ” (mal blanchi) qu’elle a exhibé au fameux meeting de JC le 17 décembre 1988 à Thiès (cf. : Le Cafard n° 55 du 22 décembre 1988). Mais peut-être qu’on se fait des idées, l’avenir nous éclairera.
Par contre, chose qui n’est pas du domaine des idées mais réalité palpable, au lendemain de sa nomination dans le gouvernement postélectoral de Ndiol, cette ancienne secrétaire dactylo, n’a pas suscité d’enthousiasme, au contraire. Qu’est-ce que c’est que ce “ visage pâle ” aux chevilles
sombres ? fut l’unanime question.
Le Cafard, taquin comme toujours, la surnomma Vénus de Milo, du nom du célèbre produit de dépigmentation. Ce fut, d’après certaines initiées, une injustice faite aux autres produits. D’après ces expertes, vu les variations de la couleur et du grain de la peau de la Ndongo, elle ne doit pas dédaigner les Topsyne-Gel, Dermovat, Epitopic, ni même le très vulgarisé Akagny ; sinon, sa constante brillance, elle la doit, sans conteste, au fameux “ Trois fleurs d’Orient ”.
La peau de Vénus de Milo Dieng brille, mais elle-même brille-t-elle ? C’est-à-dire, connaît-elle bien ses dossiers, fait-elle bien son boulot de ministre, donne-t-elle satisfaction à ses patrons et, surtout, à ses administrés qui, la dernière actualité le prouve, en ont bien besoin ? Nos compatriotes vivant à l’étranger disent dans leur écrasante majorité, “ non ”. Mais eux, on le sait, n’ont jamais été contents d’aucun ministre. Le tout prochain remaniement auquel on prête à Ndiol l’intention de procéder, y répondra sûrement. En tout cas, le bruit court qu’après sa nomination, Harlem Désir, le président de “ SOS-Racisme ”, aurait écrit à Ndiol pour protester. Selon lui, le grand débat de l’émigration dépassait les capacités d’une simple dactylo.
En attendant, Vénus, qui n’a pas attendu, jouit des avantages et du prestige d’être ministre. On raconte que pour sa première visite officielle, qui a eu lieu en France, elle a ramené 400 kg de bagages personnels dont, évidemment, beaucoup de xeesal. Mais qu’a-t-on à insister sur le maquillage de cette femme que son militantisme syndical, au titre du quota de la CNTS, a menée à de si hautes responsabilités ?
C’est une grande et belle dame qui a le droit de soigner son look, non ?Mais, rétorquent les grincheuses, à l’étranger où elle va si souvent plaider la cause de nos émigrés, elle doit se faire la représentante de nos valeurs culturelles ; un ministre, c’est un symbole.
Il ne faut pas quand même charrier, Fatou est une femme (à vie), or elle n’est pas ministre à vie. Elle fait bien de donner la priorité à la femme sur la ministre qui, en plus, n’est que déléguée. Les grands dossiers de l’émigration sont traité par JC ou Ndiol soi-même. Elle, elle voyage, roule les “ r ” quand on lui tend un micro et, à l’occasion, remet à leur place les importuns d’émigrés qui veulent trop lui en demander. Montrant ainsi qu’en plus de la beauté, elle a du caractère. Une vraie femme quoi !

On n’entend plus beaucoup parler de celle qui était devenue ministre au titre du quota dont bénéficiait la CNTS dans les gouvernements du Parti socialiste, pour prix de la “Participation responsable”

N° 58 du 21 janvier 89
Alassane Dialy Ndiaye
Métro, boulot, Dial Dialy

Dial-Dialy Ndiaye, tout nouveau ministre de l’Equipement, est une sorte d’alchimiste à qui tout réussit. Pour employer une formule éculée, tout ce qu’il touche se transforme en or. C’est du moins ce que lui-même doit croire, pour s’attaquer au “ métro de Dakar ” qui, comme le monstre du Loch Ness, sort de temps en temps le bout de son nez pour disparaître et redevenir légende. Ce métro qui a fait l’objet d’un poisson d’avril à la une du Soleil il y a quelques années, Dial-Dialy, d’un coup de rein, en plein nouvel an, nous l’a promis pour dans dix ans, à la une du même Soleil. Et puisque le poisson de janvier n’existe pas, on est obligé d’y croire.
Ce surdoué, qui a raflé, dit-on, tous les prix d’excellence lors de son passage dans le secondaire, est un diplômé de l’Ecole supérieure des télécommunications par satellite. Quand on l’a vu lors de la tournée électorale de Ndiol, pendant la dernière campagne, lire un discours dans un wolof certes hésitant mais super correct et surtout d’une éloquence politique majeure, on s’est dit qu’il aurait tout aussi bien pu être diplômé de science po… C’était dans son fief à Sébikotane et ceux que sa nomination
dans le gouvernement postélectoral a surpris n’étaient pas présents. Ce jour-là. Ndiol était visiblement séduit. “ Je savais que notre jeune ami, Alassane Dialy Ndiaye, était un bon gestionnaire, je ne savais pas qu’il était aussi un bon politicien ”. Ainsi avait commencé la réponse de Ndiol au laïus
de Dial-Dialy.
Bon gestionnaire, qui peut en douter ? Juillet 73, Dial- Dialy est nommé gérant de Télé-Sénégal, 400 millions de chiffres d’affaires, 3 millions de bénéfices. En 1979, il est nommé P-DG, Télé-Sénégal devient société nationale alors que l’Etat n’en détenait que 26 % des parts auparavant. En 1985, la
fusion Télé-Sénégal-Télécommunications intérieures donne naissance à la Sonatel. Asa tête, le même jeune homme : chiffre d’affaires 400 milliards, bénéfice 4 milliards. Tout ne coula pas de source. Pour ne pas qu’on croie que c’est Leuk Daour Mbaye, Mame Coumba Lambaye et autres génies tutélaires lébous qui sont à l’origine des miracles à son actif, ce natif de Bargny laisse sa société accuser un déficit de 600 millions en 1986. Si vous ne croyez pas qu’il l’avait fait exprès, sachez que deux ans plus tard, au moment de son départ, la Sonatel, avec 2000 employés, en était à 8,7 milliards de bénéfice d’exploitation.
Bon politicien ? Si Ndiol, qui en huit ans de règne, en a vu passer de toutes les espèces, le dit…
Mais si Ndiol se trompait ? Eh oui ! Comment peut-on parler de métro (même pour dans dix ans) aux Dakarois, quand on n’a pas encore résolu les problèmes de la Sotrac ? Quand l’engorgement des rues et les embouteillages aux heures de pointe vous dégoûtent de votre condition de travailleur ? Quand,
pour aller en Casamance par la route, il y faut, avec de la chance, une journée de voyage ? Quand la calèche est encore un élément essentiel du transport urbain à Dakar et Rufisque ?
Il y faut, en effet, un sacré culot de mauvais politicien.

Après la direction de la Sonatel, il est promu ministre de l’Equipement et des Transports en 1991 avant d’avoir en charge à partir de 1995, et ce jusqu’à l’alternance, le département de la Pêche. Il a rompu avec le Parti socialiste dont il était membre du Bureau politique quand Abdou Diouf a perdu le pouvoir.

N° 60 du 8 février 89
Mamadou Oumar Ndiaye
Le tombeur de Jean Paul Diakhassé
A trente ans, le rédacteur en chef de Sopi «ak PDS», devenu Sopi tout court, en a vu plein depuis ce jour lointain où il a quitté son Aérélao natal dans le Fouta profond. Quand il vous parle de son itinéraire politique, vous avez l’impression de vous trouver devant un vieux revenu de la belle époque. Or tout cela est très récent. En 1971, après un brillant parcours à l’école primaire de Diamaguène, Mamadou Oumar Ndiaye entre au lycée Blaise Diagne, et il n’y va pas la tête vide : il emmène avec lui plein de rêves. Les leçons d’instruction civique qui le fascinaient à l’école primaire, («tous les citoyens sont égaux» etc.), le suivent encore.

Et il va découvrir ce qui, jusqu’à présent, lui était caché dans son école primaire de Diamaguène où tous les bambins étaient du même quartier. Il allait découvrir les inégalités sociales illustrées par ces élèves que de luxueuses bagnoles déposaient aux portes du lycée, les retours de vacances en France et l’argent de poche de certains condisciples qui, parfois, atteignait des sommes impensables pour ce fils d’un modeste employé de l’Assemblée nationale, habitant un quartier où il n’y avait même pas d’électricité. Et c’est le militantisme, dès 1973. Dans ce qu’il appelle “le mouvement anar”, avec les Omar Blondin Diop, Amadou Sy, puis ce sera dans les “cellules maoïstes-élèves”.
Dans la clandestinité : les camarades que l’on croise dans la cour du lycée sans leur adresser la parole, alors qu’ailleurs on se réunit, on distribue des tracts, on s’exalte. Pourtant, cela n’empêchera pas M.O.N. de quitter le lycée avec son bac, en 1978, après avoir été deux fois lauréat du concours général
en anglais et en histoire. Le Cesti lui ouvre ses portes la même année, mais il en est renvoyé deux ans plus tard pour absences fréquentes, assure-t-il. Pour indiscipline, précisent d’autres. Oumar aimait afficher son militantisme de gauche devant ses profs, dit-on, à les contredire. Un farfelu, dirait un “bien pensant”. Mais peut-on empêcher un jeune homme de 20 ans d’être farfelu, surtout quand il est militant d’un PIT à l’époque semi-clandestin.
Renvoyé de son centre où il a quand même appris des choses, Oumar bouquine ; il sera journaliste. Il l’est presque, il pige au Soleil. Cette activité coïncide même un moment avec son militantisme clandestin. Il quittera Le Soleil, où il n’était jamais réellement entré, pour Takussan, ce défunt quotidien du soir créé par Me Wade pour faire pièce au Soleil, et qui fit tant de vagues dans le monde des journalistes.
Reporter prolifique, chouchou de Fara Ndiaye et de Me Ndiombor, il ne quittera plus ce dernier. Il a beau clamer que sa “démission” du PIT en 88 (une sortie en catimini) est due à une trop étroite collaboration de ce parti avec Moscou, il ne serait pas hardi de penser que Oumar était déjà sous le
charme de ce qui n’était pas encore le “Sopi”. D’ailleurs, il fut le seul journaliste rescapé du naufrage de Takussan à avoir continué à frayer avec le PDS. Notamment en collaborant avec Le Démocrate, organe central du parti, sous le pseudonyme de Moustapha Seck. Un journalisme militant, sans salaire. Pour survivre, il fait de la pige un peu partout. Pourtant il ne prendra sa carte qu’en1986.
Deux ans de militantisme bleu le mèneront à ce qu’il considère comme la fin de sa traversée du désert : la rédaction en chef de Sopi. Et il avait dû avoir chaud quand Jean- Paul Diaxasé, directeur de publication dudit journal, lui signifia son licenciement, le 6 janvier dernier. Moins d’un mois plus tard, suite à l’arbitrage à distance de Ndiombor, Boubacar Sall, secrétaire national par intérim, lui signifia son rétablissement dans ses fonctions par le parti. Ouf !
Cette consécration (politique ?), Mamadou Oumar Ndiaye la savoure d’autant mieux que l’événement l’a propulsé au-devant de l’actualité. Quand nous l’avons trouvé dans son bureau de réd-chef qu’il a réintégré avec un évident plaisir, il trônait dans un superbe costard à carreaux, affublé d’un noeud papillon. Nous ne l’avions jamais vu avec un tel accessoire. Est-ce un signe prémonitoire, annonciateur d’un futur Marx Magamou Mbaye, façon PDS ? La question, évidemment,n’est pas sérieuse, mais elle fera rire tout le monde, sauf Jean-Paul Dias.

Après la rupture avec l’organe du Pds, il fonde avec un groupe d’amis un hebdomadaire d’informations générales, Le Témoin. En septembre 2001, il a ajouté
à son groupe la radio Témoin Fm .

N° 61 du 21 février 89
Mamadou Ndoye
L’empêcheur professionnel de
jouer en rond
Mamadou Ndoye, actuel secrétaire général de l’Union démocratique des enseignants du Sénégal, chercheur à l’Institut d’études et d’action pour le développement de l’éducation, est né il y a 43 ans à Dakar, au Parc Fourrage. Pêcheur, petit-fils de pêcheur, il n’ignorerait rien aujourd’hui de la mer si sa mère n’avait pas eu d’autres ambitions pour lui. Pour cette brave femme, il y avait d’autres symboles de la réussite sociale que pêcheur, comme tout le monde dans ce quartier de Lébous. Mamadou ira à l’école. Cycle primaire à Faidherbe. Puis le lycée Van Vo, Blaise Diagne, Delafosse, Blaise Diagne à nouveau, au gré des déménagements de la famille.

C’est à Blaise Diagne qu’il aura son brevet qui lui permet d’être enseignant dans une école de brousse en Casamance, avant de rejoindre Ziguinchor puis Rufisque. Enseignant, sa mère devrait être aux anges. Mamadou, lui, avait pris goût aux études et son ambition (héritée de son père) avait trouvé un stimulant dans les inégalités sociales et autres signes d’injustice que lui avait révélés son parcours scolaire. Candidat libre au bac, il l’obtient. C’était en 1969. Prof de CEG à Ouakam, il fréquente
parallèlement l’Université et décroche sa maîtrise de philosophie en 1973.
Ndoye-Sudes, qui devra être rebaptisé Ndoye-Uden, avec le schisme intervenu au sein du mouvement syndical et qui restera l’un de ses plus mauvais souvenirs, avait-il atteint une marche suffisamment élevée dans l’échelle pour aller à l’assaut des forteresses de l’injustice et des inégalités ? Oui et non. Oui, parce qu’il commence déjà à militer dans les organisations syndicales. Non, parce qu’après deux ans d’enseignement de la philo, il se présente en 1975 au concours des inspecteurs d’enseignement. Il le réussit et, de 1975 à 1980, dirige la circonscription de Dakar. Mais, depuis 1976, Mamadou Ndoye était devenu secrétaire général du Syndicat unique des enseignants du Sénégal, ce Sudes frondeur et dérangeant, qui a été à l’origine de la fameuse grève des enseignants déclenchée le 13 mai 1980. C’est au lendemain de cette grève qu’il sera relevé de ses fonctions d’inspecteur.
Cela ne l’arrêtera pas, bien sûr. Et si le schisme du Sudes reste son plus douloureux souvenir, son plus beau demeurera ce qu’il appelle «la détermination émouvante des militants» au moment des Etats-généraux de l’éducation et de la formation, les fameux EGEF de 1981. Du passage de cet humaniste, les enseignants retiennent à l’inspection qu’il n’avait pas été «un inspecteur gendarme ».
Humaniste, c’est vrai, bête de travail aussi, disent certains, mais Mamadou Ndoye est surtout un idéaliste doublé d’un pessimiste obsédé par le doute. Prêt à partir en guerre pour défendre l’opprimé, il n’en est pas moins très critique vis-à-vis de ses semblables. Ce qui lui permet, tout en restant
un militant des idéaux «de paix et de solidarité humaine», au-delà des différences culturelles, de mener de front ses deux vies de militant infatigable (il est en outre membre du BP de la LD/MPT) et de chef de famille conscient de ses responsabilités (il est marié et père de cinq enfants).
Mais, imaginez-vous cet homme austère jouant au football ? Bien sûr que non ! Eh bien, même s’il avoue ne pas être ce qu’on pourrait appeler un artiste du ballon, il révèle : «Je suis un défenseur professionnel, j’empêche plutôt les autres de jouer». Voulait-il à tout prix empêcher Der de jouer
au ministre lors de leurs épiques querelles de 1986 ?
Ndoye l’austère, le gris, joue au foot, mais il ne danse quand même pas ? Eh bien si, il danse. Lors du bal de fin d’année de son nouveau syndicat, l’Uden, il avait été le plus zélé danseur. Avait-il été le plus fin ? Peut-être pas, maispas au point d’empêcher les autres de danser quand même.
En ce moment, avec son Uden, il empêche Sakhir Thiam de dormir….

L’ancien secrétaire général de l’UDEN est nommé en 1995 ministre délégué chargé de l’Education de base jusqu’en 1996. Il est depuis lors consultant à la Banque Mondiale en charge de Programmes d’éducation pour la région Afrique.

N° 62 du 28 février 89
Moustapha Sy
Muus

Tout jeune marié qui n’a pas encore d’enfant, Seydi Mouhamadou Moustapha Sy, responsable moral du Dahiratoul Moustarchidina Wal Moustarchidaty se doit de donner très vite un héritier à son mouvement. Il le faut, car les “ mourtarchids ” – ainsi appelle-t-on les membres du Dahira – sont mûrs pour devenir des talibés transmissibles de père en fils. Ils sont fanatisés, sous le charme, séduits. Et ce
n’est point un hasard.
Né en 1952 à Tivaouane, Moustapha n’est jamais entré à l’École française, tout comme son père. Pourtant, à l’instar de ce dernier, il parle, lit et écrit le français. Ce n’est pas tout. Ayant été initié à l’arabe par un talibé de son père, il s’affranchit de celui-ci dès sa quinzième année et, à partir de là, se fait tout seul.
Or, aujourd’hui, dans le cadre des arabisants où on a tenté de lui foutre des complexes pour cause d’absence de titres universitaires, on reconnaît que son arabe est d’une pureté étonnante. Il paraît d’ailleurs que l’audience dont il jouit auprès des pays arabes viendrait de son séduisant style qui doit tout à la poésie coranique. Mais Moustapha n’a pas que ces qualités-là, c’est un stratège malin qui mérite bien le sobriquet (Muus) que Le Cafard lui a gracieusement offert.
En voici la preuve : “ Mon cher Moustapha ”, comme dit Ndiol, Muus, donc pour nous, un beau jour, quitte Tivaouane. Il étouffait, lui, le visionnaire, dans le cadre plutôt étroit de sa grande et conservatrice famille où il se faisait trop remarquer, passant pour un “ révolutionnaire ”. Un révolutionnaire de daara (école coranique) qui avait une troupe théâtrale islamique avec laquelle il a, par trois fois, remporté le trophée de la Semaine de la jeunesse à laquelle, par six fois, sa troupe a représenté la région de Thiès. Même les victoires de l’équipe de football du daara étaient considérées comme des victoires de l’Islam par Moustapha qui n’a pas commencé sa “ toilette ” de la religion avec son Moustarchidina. Bref, il quitte Tivaouane pour venir s’installer à Dakar, à Derklé. Là, qu’est-ce qu’il fait pour attirer à lui les jeunes du quartier ? Il se paye un puissant appareil de musique, s’adjuge les dernières nouveautés de Bob Marley, Peter Tosh, etc., et met les décibels
à fond.
Comme les abeilles viennent à la fleur, les jeunes du quartier viennent à lui. On découvre les derniers hits. On boit du thé et, aux heures de prière, Muus, sans inviter personne, se met dans un coin, se tourne vers la Qibla et se prosterne devant l’Eternel. Et bien sûr, un jour vient où le petit-fils de Cheikh Ahmet Tidjane peut poser la question à ses nouveaux copains qui ne priaient pas avec lui : “ Alors, pourquoi ne priez-vous pas ? Vous êtes chrétien ? ” – Non, on est musulman ! Alors ?
Alors forcément on discute religion, on discute Coran, on discute hadiths, et sur ces sujets, Moustapha Sy est imbattable.
On l’écoute tellement qu’au bout du compte, on ne veut plus écouter la musique. Peter Tosh, c’est bien, mais Moustapha, c’est mieux. Tellement mieux, que le cercle des nouveaux amis emprunte une classe dans une école où ils sont initiés à la lecture du Coran. C’est de ces activités que naîtra et se développera le mouvement Moustachidina Wal Moustarchidaty. C’était en 1978-79.
Aujourd’hui, dix ans après, les ex-adeptes de Bob Marley constituent, autour du maître, le staff dirigeant du mouvement qui revendique 350.000 membres répartis sur tout le territoire national et au-delà. Cela aussi n’est pas un hasard. Tirant la leçon de l’expérience des associations islamiques tels
que l’UCS et l’UPIS, Muus appelle son mouvement dahira pour échapper au carcan officiel et moins attirer l’attention; Moustapha, qui a l’érudition et certainement l’ambition de son père, n’en a pas la finesse d’esprit ni l’élégance.
Mais il reste, comme l’a souligné Le Soleil, le “ fils de son père ”. Ainsi doit-il savoir éviter de se braquer ce monde qu’il veut changer en laissant glisser la critique, les sarcasmes et persiflages comme de l’eau sur un corps huilé. Mais il ne sait pas.
Dans son entourage, on tient absolument à expliquer que l’Etat n’a rien fait pour l’organisation du colloque qui a défrayé la chronique dernièrement, et que tout a été pris en charge par le mouvement, pour près de 40 millions de F CFA. Mais où prennent-ils l’argent ? Puisque le maître s’était éclipsé
par une porte dérobée quand Le Cafard s’était présenté au siège du mouvement, Souleymane Faye dit Billy, un de ceux qui avaient été attirés par la musique il y a dix ans, répond : “ Nous avons 350.000 adhérents qui ont leur carte. Si on demandait à chacun 500 francs seulement, cela ferait 175 millions ”. En plus, mais cela Billy s’est gardé de le dire, pour se procurer une cassette de Coran commenté par le responsable moral, le “ Mourtarchid ” doit débourser 800 fcfa pour une cassette radio et 10.000 f.cfa pour une vidéo.
Evidemment, ce n’est pas interdit par l’Islam, sinon Moustapha ne le ferait pas.

Moustapha Sy reste le charismatique et influent guide religieux qu’il était alors. Son influence étant plus sensible chez les jeunes. Il fait l’objet d’un quasi culte auprès des membres de son association.

N° 63 du 8 mars 89
Khalifa Sall
Le patron des jeunes PS, est un ex-baroudeur de restau U

Khalifa Sall est-il un arriviste ? Peut-être pas. Ce qui est sûr par contre, c’est que c’est un arrivé. A moins de 33 ans, le secrétaire du mouvement national des jeunesses socialistes est député depuis six ans, membre du Bureau politique du Parti socialiste depuis cinq ans. Ce professeur de CES sorti de l’université avec sa licence en histoire n’a exercé son métier que pendant trois ans. Élu député en 1985, il a été mis en disponibilité depuis cette date.
Né à Louga en 1956, il ne partage que ça avec Ndiol à l’époque. Aujourd’hui, ils partagent plein de choses (…) Khalifa quitte Louga dans ses langes. Il grandira à Grand-Yoff, ce quartier de la périphérie de Dakar qu’il appelle “ mon village ”, avec une pointe de nostalgie dans la voix. Grand-Yoff, “ village cosmopolitique, ghetto banlieusard ”, est propre à produire de petits chenapans, mais ne
cherchez pas le sale môme en Khalifa Sall. Ecole primaire sans faute dans le “ village ”, il entre au lycée Blaise Diagne en 1969 et commence à militer dans le parti en 1971 en tant qu’élève UPS. Pourquoi la politique à 15 ans ? Khalifa explique qu’il avait déjà, à l’époque, le sentiment frustrant
que son “ village ” était marginalisé, surtout par rapport à Yoff, Cambérène et autres agglomérations léboues qui accaparaient toute la vie sociale et politique de la banlieue.
Il était entré en politique pour assurer la promotion de son “ village ” peuplé de Manjacks et autres ethnies portées vers le christianisme. La fréquentation du milieu chrétien l’avait d’ailleurs conduit à intégrer le mouvement scout, et aujourd’hui il reconnaît que l’Abbé Jacques Sarr et Adolphe Faye, l’actuel vicaire de la Cathédrale de Dakar, ont joué un rôle important dans son éducation. Que le gamin de 15 ans nous permette donc de douter de ses prétentions à promouvoir son “ village ”, pour suggérer que son entrée en politique, son adhésion à l’UPS, parti unique de fait, a pu être
une conséquence de la discipline et du conservatisme chrétiens. Car, à l’époque, au lycée Blaise Diagne, il était de bonton de s’afficher maoïste, à la limite de cultiver une opposition
à l’ordre senghorien.
Khalifa Sall ne regrettera pas son choix. En 1977, en même temps qu’il obtient son bac, il est élu
secrétaire général de la 3ème coordination (devenu 4ème) des jeunes de Dakar. Membre du directoire national des jeunesses-UPS en 1978, il devient, en 1979, secrétaire général adjoint du Bureau national des jeunesses socialistes, il en devient le boss en 1983, à la faveur de la destitution du titulaire du poste, Mamadou Ciré Diallo, pour cause de triche sur son âge.Puis, c’est l’entrée au Bureau politique et la baronisation avant l’âge pour ce jeune homme qui a oublié de vivre. De nostalgie, à part pour son village, Khalifa n’en a que pour une époque.
C’est celle où les étudiants UPS, lui et ses aînés, Djibo Kâ, Moustapha Niasse, etc., pesaient de tout leur poids sur le mouvement étudiant. “ Il n’était pas question de bouffer au restau sans compter avec nous ”, assure-t-il. Sinon, marié en 1979, à l’âge de 23 ans (quand on est un homme politique, on se doit de se ranger), Khalifa n’est jamais entré ni au Sahel ni à l’Aldo ni au Ngalam ; il n’a jamais mis les pieds dans un night club qu’une seule fois, c’était au Kili en fin 1988. Le ping-pong et le jogging qu’il avoue aimer, il n’a pas le temps de les pratiquer, pris qu’il est par les réunions, séminaires, tournées.
L’appétit venant en mangeant, celui dont les troupes ont été les seules, lors du dernier COR à manifester bruyamment leur désaccord à Ndiol au point de peser sur les décisions ayant affecté leur mouvement, prépare son entrée dans le monde politique adulte. Cela lui fait-il peur ? Bien sûr que
non ! Il ne connaît que ça. Or, savez-vous, il ne regrette rien. J’en vois qui ne
l’envient pas du tout, cet arrivé.

Khalifa Sall ne terminera ce 3ème mandat qu’à la mise sur pied du gouvernement de majorité présidentielle élargie, en 1991. Il y est nommé ministre délégué auprès du premier ministre chargé des Relations avec les Assemblées, avant de devenir, en 1996 et jusqu’à l’avènement de l’alternance, ministre du Commerce et de l’Artisanat. Il a retrouvé son siège dedéputé à l’Assemlée Nationale depuis Avril 2001.

N° 65 du 30 mars 89
Iba Ndiaye Diadji
Malin comme un PIT

Barbe de guérillo, front de savant et yeux d’enfant, à 39 ans, le secrétaire général du Sudes est amer, secret et optimiste. Amer de la crise qui a secoué son syndicat et envers ceux qui sont partis, secret à propos de lui-même et optimiste quant à l’avenir de son mouvement. Membre du Sudes depuis sa création en 1976, Iba Ndiaye Diadji n’en est devenu secrétaire général qu’en 1986 après la fameuse crise qui a amené la scission d’où est née l’Uden et après une transition assurée par Madior Diouf.
Iba Ndiaye Diadji, secrétaire général du Sudes, c’était la victoire de la jeune génération sur la vieille garde des dinosaures, même si lui et son staff assurent aujourd’hui que le Sudes a fait la synthèse des générations.
Né à Saint-Louis en 1950, il a fait ses cycles primaire et secondaire à Ndar et à Diourbel au gré des déplacements de ses parents. Ses études supérieures se dérouleront à l’université de Dakar d’où il sortira avec un doctorat de 3ème cycle en Lettres modernes. L’enseignement lui ouvre ses portes en
1974, à Saint-Louis même (sans qu’il l’ait demandé, précise-t- il) au lycée Faidherbe, à l’école normale régionale puis au lycée Charles de Gaulle. Ensuite (et on ne sait pas pourquoi il tient à préciser que c’est «par nécessité de service»), il vientà Dakar, au lycée d’application Seydou Nourou Tall. Peut-être est-ce parce qu’à l’époque on pouvait penser que le responsable de la section Sudes de Saint-Louis qu’il était, membre de la CA, instance dirigeante au plan national, avait des ambitions qui ne pouvaient se satisfaire de l’étroit espace régional ndarien. Il avait des appétits.
Ceux qui ont pu penser chose pareille doivent avoirtapé à côté de la plaque. I.N.D. n’a rien du jeune loup aux dents longues, du sourd ambitieux ou de l’aspirant star prêt à tout pour entrer dans l’Histoire (grand h). Il ressemble plutôt à un humble exécutant d’ordres venu d’on ne sait où. Amoins qu’il ne soit un grand dissimulateur (et là ce serait du grand art) et l’on pourrait dire que Iba est malin comme un membre du PIT qu’il est. Si malin qu’il fait passer sa prudente réserve pour de la modestie. Lui qui parle volontiers de son action syndicale qui, n’hésite-t-il pas à dire, prime aujourd’hui sur sa vie professionnelle (que pourtant il respecte), ne dit pas un mot de son appartenance à certains mouvements de masse dans les années 70 ; et, à force d’éviter de parler de lui, il a réussi la prouesse de ne rien dire sur sa vie politique. Pendant qu’il dirigeait la section Sudes de Saint-Louis, il était responsable au niveau de cette région du Parti de l’indépendance et du travail.
Mais ce n’est pas grave. En bon coco, il nous a dit l’essentiel. Il nous a dit qu’il était un passionné du football «navétane» qu’il allait suivre à chaque période de vacances dans sa ville d’adoption, Diourbel.
Monsieur Iba Ndiaye Diadji est père de deux enfants. Il est «responsable de famille» et, donc, frappé par la rude conjoncture comme tous les Sunugaliens.
Et si vous trouvez que ce «profil» est bien maigre, allez voir Diadji au siège du Sudes à Bopp. Quand il vous aura soumis aux feintes, esquives, palinodies et circonlocutions auxquelles j’ai eu droit pendant une heure, je vous mets au défi d’écrire dix lignes sur lui.

Iba Ndiaye Diadji a succédé à Djibril Diop à la tête de la CSA en 1998. Il est encore aujourd’hui secrétaire général de la Confédération des Syndicats autonomes

N° 66 du 11 avril 89
Lamine Diack
Après le foot, le
pouvoir ?
“ Le footballeur à lunettes ”, ça n’a rien à voir avec le serpent du même nom. C’est tout simplement un “ intellectuel du football ”, Lamine Diack, que sa myopie obligeait à arborer cet objet insolite sur un terrain de foot du temps où il tapait dans un ballon dans les rangs du Foyer France- Sénégal. Cet homme, connu et admiré grâce à l’athlétisme qui lui a ouvert bien des portes, on ne le sait pas assez, a toujours préféré le football aux autres sports, même s’il les a presque tous pratiqués : volley, basket, tennis de table, sans parler de l’athlétisme.
Champion de France en 1955, champion de France universitaire en 1959 (en athlétisme), plusieurs fois sélectionné en équipe de France civile et universitaire, il a été pendant longtemps recordman d’AOF du saut en longueur. Plusieurs fois sélectionné en volley-ball dans l’équipe de Dakar – il n’y avait pas d’équipe nationale dans cette discipline -, il a fait partie de ceux qui ont vulgarisé ce sport dans les pays de l’AOF.
Sa carrière de footballeur, si elle fut longue, ne fut pas des plus brillantes : en dix ans d’équipe première (1952-1962) au Foyer, Lamine Diack n’a gagné ni championnat, ni coupe du Sénégal. Son sport chouchou ne lui a pas trop réussi, sauf durant sa carrière d’entraîneur (1964-1969) au même F.F.S. Tout pour le sport donc chez ce Ndakarois né le 7 juin 1933 ? Bien sûr que non, quand on sait qu’il est inspecteur principal des impôts et domaines, licencié en droit public, diplômé de l’Ecole nationale des impôts de Paris. Mais comment a-t-il fait ? Lamine Diack l’explique lui-même… “ Je
dirai que je n’ai pas eu de jeunesse, si jeunesse s’entend par sorties nocturnes, bals, cinéma etc. (cf : CNG-foot n° 1) ”.
Le déclic s’est fait l’année de son entrée en équipe fanion du F.F.S. en 1953, où il devait passer son bac : il échoua en deux sessions, “ j’en ai déduit que ça ne pouvait pas être. Pendant que mes copains étudiaient, j’allais m’entraîner et au retour de l’entraînement, je sortais avec eux ”. Donc, tintin la rumba, tintin aussi les filles. Pour les filles et l’ambiance féminine, Lamine Diack se rattrapera plus tard. Devenu membre du bureau politique du Parti socialiste, il en sera le Secrétaire chargé des relations avec le mouvement des femmes. Des expertes consultées par Le Cafard assurent qu’il
a le physique de l’emploi.
Nommé commissaire général aux sports en juin 1969, il fait plus pour son amour déçu, le football, que pour son mariage réussi avec l’athlétisme. Sa première grande décision fut la loi de fusion de nos clubs, “ Loi Lamine Diack ”, en introduisant dans sa réforme l’intéressement des clubs aux recettes des matchs, avec une focalisation si évidente sur le foot que les résultats furent presque immédiats : le grand Jaraaf du début des années 70 et la JA, demi-finaliste de la Coupe d’Afrique des clubs champions de foot, ont accompagné son entrée au gouvernement au poste de secrétaire d’Etat
à la Jeunesse et aux Sports.
Une tout autre carrière allait ainsi commencer : on ne sait pas si elle a requis le sacrifice d’un quelconque aspect de sa vie, mais la réussite a suivi. Il fut élu député en 1978, en même temps qu’il était porté à la présidence du conseil municipal de Grand-Dakar pour deux ans. Il est aujourd’hui vice-président de l’Assemblée nationale et l’un des ténors du Parti socialiste, survivant du grand naufrage du Bureau politique intervenu lors du dernier Congrès extraordinaire. Une survivance sur le radeau politique exécutif que ce presque baron met à profit pour consolider ses acquis et jouer d’un engagement sur le terrain qu’on ne lui connaissait pas.
On l’a vu mardi 14 mars, jour du fameux appel de Ndiombor, à la tête des troupes socialistes chargées de contrer l’offensive sopiste. Celui-là dont on dit qu’il est l’un des rares dans les rangs ndiolistes à avoir une envergure, un profil de présidentiable (j’espère ne pas avoir dit quelque chose de trop), ne va quand même pas se laisser marcher sur les pieds par Ndiombor. C’est maintenant qu’il faut démontrer à tout le monde que si Ndiol se lassait, il y a dans ses propres rangs des gens… propres à prendre le relais. Espérons seulement pour lui qu’il n’a pas un trop grand amour du pouvoir. On l’a vu avec le foot, les grandes amours ne lui réussissent pas trop.

Le président de l’IAA (International Athletism Association) depuis août 2001 et de la CAA (Confédération africaine d’athlétisme) a démissionné, en 2000, de la présidence du CNOSS (Comité National Olympique Sénégalais) qu’il occupait jusqu’alors.

N° 67 du 20 avril 89
Seydou Madani Sy
Le garde des Sceaux sortira-t-il du guêpier “sopiste” ?

Seydou Madani Sy, vous le verrez ou vous l’avez déjà vu ailleurs dans ce journal, est un mauvais élève, bien qu’il soit bardé de diplômes. Agrégation en droit public, doctorat en droit, licence ès lettres, DES d’économie politique et diplôme d’archiviste paléographe (cette rareté) n’ont pu rien y faire, le ministre de la Justice de Ndiol n’a pas la cote.
Pourtant, ce grand intellectuel à la vie rangée comme une bibliothèque avait tout pour réussir son magistère du temple de Thémis. Ex-doyen de la faculté des sciences juridiques et économiques, ex-membre du Conseil économique et social, ancien recteur de l’université de Dakar, il est nommé, en 1986, ministre de la Justice Garde des sceaux, en remplacement du bouillant Doudou Ndoye.
Sa nomination, saluée par les couches intellectuelles et les milieux universitaires qui connaissent la valeur de l’individu, ne dérange point les masses tant le personnage est discret, effacé… En plus, l’universitaire de la même trempe qui l’avait précédé au gouvernement (Ibrahima Fall) y faisait
tellement bien que le préjugé lui était largement favorable. Et lui, dont la devise semble être “ pour vivre heureux, vivons caché ”, n’a pas fait de vague… jusqu’à ces derniers temps.
C’est qu’il n’est point facile d’être ministre de la Justice dans ce cher Sunugal démocratique, où l’exercice de toutes les libertés (de pensée, de presse, d’associations, d’expression, etc., etc.) est un sport national pratiqué sur tous les terrains et souvent sur le mode de la passion. Or Madany est
un tendre, les déferlements de passions, les démonstrations bruyantes le sortent de ses gonds.
Depuis un an (plus d’ailleurs), c’est le harcèlement. Les politiciens d’abord, les élèves ensuite (ou les deux en même temps, on ne sait plus), les étudiants, Le Cafard Libéré, Sud-Hebdo, Sopi et vingt-trois autres titres ou plus, chacun plus ou moins jaloux de sa part de “ Droit ”, mord dedans. Goulûment. Madany, né en octobre 1933, s’affole, songe à ester, hésite. Il est contré par les étudiants qui portent plainte contre l’État dans l’affaire de la prise d’assaut du campus en février 1987 par les forces de l’ordre. Il amorce un timide mouvement de défense, fait mine d’attaquer Kader Boye et Sud-Hebdo, valse-hésite, se retourne vers Sopi et son directeur de publication.
Si ce n’est pas de l’agitation hystérique, on en est proche. Et cette action en justice contre l’État engagé par le Saes dans l’affaire des coupures de salaires n’est pas pour apaiser Madany.
Est-ce le commencement de la fin pour l’ex-recteur devenu ministre ? La question est d’une grande actualité, quand on sait qu’il se susurre dans certains milieux que ni Baye-Toubab ni Ndiol d’ailleurs n’ont apprécié l’action en justice contre Sopi. Cette histoire de résultat des présidentielles n’est pas la pire chose que le journal de Ndiombor ait déjà commise, que l’on sache.

Fait Médiateur de la République par Abdou Diouf en remplacement de Ousmane Camara, il l’est resté après l’alternance au sommet de l’Etat et a certainement obtenu la confiance du nouveau régime qui, en sus, lui a confié la présidence de la commission d’enquête nationale sur le naufrage du bateau “Le Joola”.

N° 76 du 22 juin 1989
Abdoul Ahad Mbacké
Le train est entré en gare d’Eden
Un homme est mort, emportant avec lui un style, mais le symbole demeurera en son successeur, ainsi que les acquis de son khalifat. En héritant du khalifat de Serigne Touba, en 1968, Baay Lahat succédait à son frère, Serigne Falilou Mbacké, connu pour son sens de la répartie, son esprit et sa grande tolérance vis-à-vis des faiblesses de la gent humaine. Toute de subtilité, la manière Fallou, philosophiquement permissive, avait été abusivement interprétée par certains, qui ignoraient que tout ce qui touche à l’ordre mouride participe d’une symphonie en plusieurs tableaux écrite par le Saint Mouhamadoul Mbakiyou, Khadimal Moustapha.
Quand l’homme au grand turban et aux lunettes fumées arriva, ceux qui ne comprirent pas qu’une page venait d’être tournée et qu’une autre partition devait être jouée, furent déroutés. L’exigence de rigueur, de droiture et de soumission aux lois (même de la société laïque), la condamnation de l’affairisme hors-la-loi et du commerce de la foi mouride en certains de ses symboles (l’eau du puits de la Miséricorde ou “ Aïn Rah mati ”) – certains n’hésitant pas à créer de faux symboles – furent pour Abdoul Ahad Mbacké des préalables avant la grande affaire : ramener le travail au rang de culte et parachever sa partie de l’ouvrage mouride tant au plan spirituel que temporel.
Aujourd’hui, vingt ans après 1968, et que la communauté mouride pleure Baye Lahat, ce qui devait être dit a été dit et ce qui devait être fait a été fait – il ne pouvait en être autrement. Il ne sera donc pas question, en tout cas ici, de dresser quelque bilan. D’ailleurs, nos confrères du Soleil s’en sont admirablement chargés dans leur édition d’hier (20 juin)…
La main de fer du khalife qui jusqu’ici a été le seul à porter officiellement le titre de Serigne Touba, a tout de suite tranché, nous l’avons laissé entendre, d’avec le style tout en nuances de son prédécesseur. Et cela a suscité des inquiétudes.
A ceux qui faisaient dans la nostalgie de l’ère Fallou, Baye Lahat aurait, raconte-t-on, expliqué ceci : “ Fallou est un avion, moi, je suis un train. Un avion, dans les airs, peut passer où il veut, (NDLR : il peut même faire des “ acrobaties ”) tandis qu’un train ne peut descendre des rails ”. Comme pour dire : embarquez dans le train (du mouridisme) ou embarquez ailleurs. Ce qui ne serait qu’une illustration de son franc-parler légendaire, résultante de ses convictions inébranlables dont la plus constante fut que l’on n’est pas sur terre pour le farniente, mais pour y subir une épreuve en vue d’expier la faute de nos aïeux Adama et Awa (Abdoul Ahad : adresse aux croyants lors de la dernière Korité).
D’où son respect pour le travail qui ne fut jamais seulement théorique. Fils de Khadim qui pouvait vivre aisément sur l’“ adiya ”, il a toujours travaillé, jusqu’à la prise en charge du khalifat, pour gagner sa vie. Son passage à la tête de la confrérie mouride aura signé l’entrée de Touba dans la mouvance du modernisme, et c’est là l’un des kéemaan (je ne me risque pas à traduire) de celui qui a passé pour être trop conservateur, trop rigide pour innover.
Mais c’est là que les savantissimes analystes des choses du temporel (moi y compris) doivent faire attention avec les choses de la spiritualité. On l’a vu, il s’agissait moins d’innover que de suivre un chemin (de fer ?) balisé par Khadim dont Abdoul Ahad Mbacké revendiquait surtout d’être le premier talibé. Premier talibé qui a eu en charge la continuation de l’oeuvre de son maître, Baye Lahat était
l’exécutant d’un ndigël. Un ndigël qui coulait dans ses veines, qui ne pouvait donc souffrir aucune compromission.
Tout est peut-être là ?

Le 3èmekhalife de Cheikh Ahmadou Bamba s’est éteint le 18 juin 1989 à Touba et a laissé à la postérité l’image d’un khalife bâtisseur.

N° 81 du 26 juillet 89
Maguette Wade
Au top du tip

Il y a deux semaines, dans le cadre de cette même rubrique, son nom apparaissait de manière fugace (et entre parenthèses) quand nous disions que Djibo l’avait présenté à nos députés comme un génie, modèle de compétence, de sérieux et, ce qui ne peut rien gâcher, de patriotisme. Bon ! tout de suite, et pour lever toute improbable équivoque, notre Maguette Wade n’a rien à voir avec l’autre de «Télé-
Variété» ! Même s’il a des talents variés.
Jugez-en ! En plus d’être titulaire d’un bac math élém., d’être sorti de HEC-Montréal et d’être directeur du département IBM-France au Sénégal (ce qui est remarquable mais non exceptionnel), Maguette Wade, de l’avis de tous ceux qui nous ont entretenus de lui, est poli, courtois, discret,
modeste, efficace, etc.
Bref, si on écoutait ces gens-là, Maguette (tel qu’ils l’appellent affectueusement) ne serait pas seulement un génie comme le veut Djibo-De-Barkédji, mais un ange. Mais puisque les anges sont au ciel…
L’homme à qui Ndiol a fait confiance pour tirer sa «cartouche d’éléphant» (Le Cafard n° 79) est né en 1947. A Dakar. De justesse, car sa famille, moins de deux ans auparavant, avait quitté son Mbaan traditionnel dans le département de Dagana, pour s’installer à Ndakaru. A Pikine plus précisément, où il fait son cycle primaire à l’école Pikine 1, puis ce fut le lycée Van Vo, l’université de Dakar (un an en fac de sciences éco), enfin Montréal et son école des Hautes Études commerciales, avant d’entrer à IBM-France pour un stage au bout duquel il fut recruté.
Dix ans sans accroc dans la boîte l’ont mené à la direction d’un département de la multinationale où, semble-t-il, on le vénère du haut en bas de l’échelle. Pas mal comme parcours, mais est-ce suffisant pour se voir confier ce que, dans les couloirs de certains ministères, on appelle avec des airs gourmands «le projet du Président» ? Cette botte secrète de Ndiol, qui devrait lui permettre de sortir de la trappe sa “jeunesse malsaine”, et qui requiert un magot fou, fou, fou que Maguette aura désormais
à gérer ? Bien sûr que non. Ce n’est pas suffisant. Il y faut plus. Or il ne faut pas chercher du côté de la politique : notre homme n’en fait pas, il ne milita dans aucun parti ; non plus ne faut-il penser à «népos» : lui et Ndiol ne sont apparenté ni d’Adam ni d’Eve, comme on dit ; il faut aussi écarter le
patriotisme à la Djibo (selon lui, son génie refuse de se faire payer par le Sénégal). Il en rajoute un peu. Maguette n’a pas été prêté par sa boîte qui continue à le rémunérer : IBM soigne ainsi son image auprès des autorités…
Alors quoi ? Qu’est-ce qu’il a Maguette ?
On sait que la Banque mondiale exige que le projet Himo revienne à un homme du privé qui ait fait ses preuves de parfait gestionnaire : Maguette n’est certainement pas le seul Sénégalais dans ce cas. On sait aussi que sa rencontre avec Ndiol date du temps où Prési n’était encore que PM, à Montréal, où Maguette, lui, était président de l’association des étudiants sénégalais.
Mais combien de présidents d’associations d’étudiants sénégalais Ndiol a-t-il rencontrés dans sa carrière ?
Ah oui… On sait aussi que Ndiol s’entiche des gens qui, comme lui, cultivent la courtoisie, la discrétion, la modestie, l’effacement etc., etc., etc., qui l’ont mené, sans qu’il ait eu l’air d’y toucher, à la Magistrature suprême. On pense à Ibrahima Fall sur qui il pose souvent un regard si
tendre…
En plus de toutes ces qualités dont on n’ose douter tant ils font l’unanimité, Maguette Wade aurait-il l’heur de plaire au roi ? Ce serait un plus propre à vous propulser à tous les tops. Même à celui de ce programme ambitieux («le projet du Président») dont nous n’avons donné la dernière fois qu’une partie du nom : Himo. Il s’appelle en fait, Travaux d’intérêt public à haute intensité de main-d’oeuvre
(TIP-HIMO)
Les Français ont leur TUC (Travaux d’utilité collective) et leurs «tucistes» et nous, on va avoir notre TIP et nos «tipistes». A la tête de tout ça, un «génie» courtois, etc., etc. Qui est dans le coeur du roi, en plus. Mais, puisque c’est un musulman fervent, pétri de culture coranique et qui range la déception des espoirs placés en lui au rang de péché, nos futurs “tipistes” peuvent dormir tranquilles. En attendant de voir… plutôt de manger.

Maguette Wade est encore directeur de l’Agétip où il entretient avec soin son image de manager sans reproche à travers une efficacité qui lui vaut, selon diverses sources, la confiance des bailleurs de fonds, la Banque mondiale surtout.

N° 82 du 2 août 89
Djibo Kâ
Le dinosaure jeune

Djibo-Gros Plan-Von Barkédji-Peul bu Rafet-Laïty Kâ, Vicomte de Thiargny. Voici notre invité de cette semaine, un gros morceau d’invité qui a dû piaffer d’impatience en attendant que T.T. Fons veuille bien lui arrondir les bajoues en haut de cette page 7 du Cafard où sont passés plein de
gens moins importants que lui… je veux dire moins imbus de leur importance.
A tort ou à raison, Djibo se croit important. Il n’est que de le regarder. Martial, martelant ses mots, sûr de sa diction, il sut faire d’une simple lecture de résolution finale (celle du dernier Conseil national du PS) un grand moment d’animation, de passion, d’émotion dramatique.
Et il est coutumier de ce genre de faits, entre autres talents dont celui de combattre ses ennemis, art dans lequel il s’est particulièrement illustré lors de son long règne au ministère de l’Information devenu celui de la Communication (1981-1987). L’une de ses plus célèbres victimes fut Rambo Der qui y a mis du temps pour comprendre les subtilités de la stratégie von barkédjienne qui consistait, avec lui, à souffler le chaud et le froid : “ Oui Monsieur le Ministre, bien sûr Monsieur le Ministre, bien entendu Monsieur le Ministre ”, s’entendait répondre Rambo, chaque fois qu’il sollicitait une couverture par les services à Gros Plan de ses shows. Dès qu’il raccrochait, le tout-puissant ministre de la Communication dont le DG de l’ORTS est l’obligé faisait savoir qu’il briserait les reins à quiconque s’aviserait de satisfaire les goûts exhibitionnistes de son collègue Der…
Bref, notre Kâ est né en 1948 à Linguère. Il est licencié ès sciences économiques de l’université de Dakar. Breveté de l’Enam, il a été adjoint au gouverneur de la région du Fleuve, conseiller technique adjoint du directeur de cabinet du président de la République, avant de devenir ce ministre de la Communication qui a bien compris que, “ Qui tient l’Information, tient le pays ”, mais dont l’ambition qui, comme l’appétit, vient en mangeant, ne pouvait se satisfaire de cette neuvième place dans la hiérarchie gouvernementale. Aujourd’hui, il se trouve à la sixième, au ministère du Plan et de la Coopération, et ce n’est certainement pas pour y demeurer.
Mais la carrière de Gros-Plan (qui, plus que jamais, mérite ce sobriquet qui lui a été donné quand il occupait ostensiblement les écrans de la télé) a été surtout politique. Et pas toujours dans le haut de gamme, encore moins dans le farniente. Secrétaire général du mouvement des étudiants PS, en des temps où il était de bon ton d’être maoïste, trotskiste (en tout cas rouge) sur le campus, Djibo Kâ n’avait pas choisi la facilité. En ces moments de tensions extrêmes, on l’a vu arriver aux cours avec une arme sous les aisselles. Secrétaire aux questions scolaires et universitaires du MJUPS (devenu les Jeunesses socialistes), de 1971 à 1975, il est entré au bureau politique où, de 1976 à 1984, il a occupé le poste de secrétaire chargé de la jeunesse, avant d’être chargé des comités d’entreprise (1984-1986).
Aujourd’hui, il est secrétaire du BP chargé des relations internationales. A 41 ans, celui dont on a l’impression qu’il est PS de naissance présente le paradoxe d’être un baron
cependant qu’il a l’âge de ceux qui passent pour être parmi les rénovateurs au sein de son parti.
Cette histoire de rénovation et d’ouverture aura-telle raison de la longévité politique de celui qui a su aborder les virages les plus abrupts avec une dextérité qui, parfois, ne s’est pas encombrée de délicatesse ? Senghoriste de la première heure qui se savait dans le coeur du maître, il lui est arrivé, dit-on, en plusieurs occasions, de raccrocher le téléphone au nez d’un Ndiol qui n’était encore que PM. Pourtant, quand le PM est devenu prési, trouver plus ndioliste excessif que Djibo est devenu une gageure. D’ailleurs, quand l’expère, Léo, s’est avisé dans les colonnes de Jeune Afrique (oh combien délicatement !) de comparer avantageusement sa bdémocratie à celle de son successeur, Djibo l’a vertementremis à sa place.
Dernièrement, quand le tout-puissant Bwana (Jean Collin) a entrepris de scier son oncle, le Comte
de Linguère, Daouda Sow, il n’a certes pas tenu le manche de la scie, mais on ne l’a pas entendu geindre.
Djibo est un dinosaure politique mais qui a l’âge d’un rénovateur (on l’a dit), et tout se trouve là. Djibo saura-t-il tirer parti de ce qui, incontestablement, est un avantage sur les autres barons ? S’il y arrive, il survivra et, de la sixième place dans la hiérarchie gouvernementale, il passera à la troisième
(le ministère des Affaires étrangères) dont il rêve.
Et dans cette hypothèse, espérons que son ambition sera repue. Car deux marches plus loin, avec ses airs martiaux, les jeux seront faits et rien n’ira plus pour personne.

Ministre de la Communication puis des Affaires Etrangères, jusqu’ en 1991, Djibo est promu ministre d’Etat en charge de l’Intérieur, avant de quitter le gouvernement, en 1995. Le congrès de 1996 du PS intronise Ousmane Tanor Dieng Premier secrétaire et marque le début d’une fronde qui le mènera d’abord à revendiquer l’expression d’un courant de pensée- Le Renouveau- au sein du Ps, avant de se présenter, après son exclusion du Parti socialiste, sous la bannière de l’alliance Jef Jel- USD aux élections législatives de 1998. Il créera par la suite, avec ses alliés Trotskiste de l’USD, un parti politique : l’Union pour le Renouveau démocratique (URD). Son soutien au second tour de l’élection présidentielle de l’an 2000 au candidat Diouf a eu pour conséquence l’éclatement de son parti et la naissance de l’URd/Fal, favorable à Me Wade. Actuellement il est député à l’Assemblée nationale.
Au moment où nous mettons en ligne ces Profils, Djibo Kâ est devenu un des alliés de Me Wade au gouvernement et son parti a été aux législatives de 2007 sur la même liste menée par le Pds, la « coalition Sopi ». Il siège au gouvernement où il a occupé depuis deux ans différents ministères, il porte le titre de ministre d’Etat.

N° 87 du 13 septembre 89
Ibrahima Fall
Baye Fall ou Baye –
Faux ?

Le ministre des Affaires étrangères de Ndiol, le ministre le mieux peigné du gouvernement, quand on le regarde superficiellement, on dirait qu’il joue au beau mystérieux. Avec un peu plus d’attention, on voit qu’il n’a pas les tics d’un tombeur. Alors, on se demande à quoi il joue, Ibou. En fait, il ne joue pas quand il se fait lisse, bien huilé. Il a toujours été, comme ça. Depuis l’école.
Né à Tivaouane, en 1942, Ibrahima Fall y fait ses études primaires avant de rejoindre Saint-Louis où il obtient son bac, en 1963, au lycée Charles De Gaulles, après un bref passage à Faidherbe. Puis, ce sera la fac de droit et de sciences économiques de l’université de Dakar, avant celle de Paris et,
cumulativement, l’institut d’études politiques de la même ville.
Enfin, l’Académie de droit international de La Haye. Agrégé de droit public et de sciences politiques, Ibra- Poli Fall a été assistant à la fac de droit et sciences économiques d’Amiens en France, chargé d’enseignement, puis maître de conférence agrégé à la fac de droit et de sciences économiques de l’université de Dakar, professeur de rang magistral dans le même établissement dont il assumera les fonctions de doyen, de 1975 à 1983. On lui doit plusieurs publications scientifiques.
Conseiller ou consultant de plusieurs organisations internationales (Unesco, Cames, Ceao, Cedeao, etc.), il aurait pu mener une vie pépère d’universitaire haut fonctionnaire, si Ndiol n’en avait pas fait son ministre de l’Enseignement supérieur (03 avril 1983), puis des Affaires étrangères (octobre 1984), le mêlant, du coup, aux choses de la vie publique telle qu’elle se vit à Sunugal: roublardise, affairisme, coups fourrés, compétition, paranoïa, etc. Et on a beau être lisse, poli, “lek tax, lekul tax”, la politique et surtout les politiciens, qui s’y frotte, s’y pique. Et Ibra Fall s’y pique depuis six ans…
Ibra Fall, cependant, n’est pas seulement le ministre le mieux peigné de la République, il en est aussi le plus assis.
Qu’on s’entende bien, je veux dire qu’il en est celui qui se met le plus souvent et très volontiers, dans cette humble posture (accroupie) du talibé, quelles que soient les circonstances. Il s’accroupit plus vite que son ombre, croise les bras comme le plus sage des élèves de CI, rase les murs, parle bas et salue tout le monde des deux mains. Un modèle de “yarute” (politesse) que toutes les mamans doivent envier à sa mère. Ce type est de la graine dont on fait les présidents, si l’on prend Ndiol pour exemple : dix ans d’effacement avant que, brusquement, l’on découvre qu’il a l’index, le doigt de Jupiter, le plus long du monde. Le brillant d’Ibra ne serait-il qu’un vernis destiné à nous cacher le bois dont il est fait ? C’est peut-être pourquoi, fort de l’expérience ndiolienne, certains ont une peur bleue d’Ibra-le-trop-lisse.
Une panique qui les fait délirer, quasiment ! Les accusations qu’ils portent sur Ibra ne pouvant procéder que de l’hystérie. Voyez vous-même! Ce féru, que dis-je, ce trop plein de droit croit que tout ce qui est bon l’est pour ses parents. Et, avec la conception large que l’on a de la famille chez nous, il n’est pas jusqu’aux postes de chauffeurs les plus intéressants (en Arabie Saoudite par exemple) qui n’échoueraient en priorité aux gens de Tivaouane. Quand on a de tels soucis, on ne peut qu’être pointilleux, régenter tout, être au courant de tout.
Ainsi, selon les grincheux maladifs cités tantôt, Ibra- Poli n’y coupe pas. Il n’y couperaient tellement pas qu’il en aurait trop fait dernièrement. Tant que la Présidence (comprenez le grand Bwana – Jean Collin) l’aurait dessaisi de la nomination de certains personnels d’ambassade : les attachés et les conseillers de presse, notamment. On va jusqu’à parler d’utilisation mal avisée de certains fonds. Bref, si on écoutait ces gens, on irait revoir la note octroyée par Le Cafard à Ibra Baye Fall (faux ?) quand il nous a pris de noter les membres du gouvernement. Pour mémoire, nous l’avions noté 17,5/20, note qui en faisait le premier de la classe.
Que le ministre des A.E. de Ndiol se rassure, nous n’allons pas revoir ses notes, du moins pas en ce moment où il a besoin, plus que jamais, de soutien moral pour contenir Taya-Cimper de Naritanie d’un côté, le Paigc de l’autre et Sir Daouda de Gambie au milieu. On attendra que tout cela se tasse, qu’il fasse jour et, quel que soit l’état dans lequel il en sortira, on fouinera un peu dans ses malles. Et, s’il en sort trop de cafards, eh ben !, en toute objectivité nous le représenterons devant le jury “Cafard” qui n’aura à répondre qu’à une seule question : baye Fall ou baye-faux jeton ?

Ibrahima Fall est, aujourd’hui, adjoint au secrétaire général de l’Onu chargé des affaires administratives, poste qu’il occupa sous Koffi Annan, et qu’il occupen encore sous Ban Ki Moon

N° 90 du 4 octobre 1989
Mamadou Dia
Il y a longtemps qu’il a jeté le
casque…
Si vous attendez de lui qu’il jette le masque, vous pouvez toujours courir car, de masque, il n’en a jamais porté, le père Dia. Direct, franc du collier, d’un caractère entier, il a toujours agi à découvert. Le casque dont il est question ici, c’est le casque colonial que lui, jeune instituteur, et ses compagnons,
Abdoulaye Sadji et Fara Sow, entre autres, ont jeté dans le fleuve pour, symboliquement, se débarrasser de ce qu’ils considéraient comme “ le symbole même de l’acculturation ”. C’était dans les années trente, au temps du règne des maîtres blancs, et à Saint-Louis où il était de bon ton de singer
le Toubab, d’assimiler ses tics.
Jeune instituteur qui préparait le baccalauréat, Mamadou Dia avait toutes les raisons de bien se faire voir du Blanc, mais voilà, on est comme on est, et Mamadou Dia est un nationaliste à fleur de peau, un révolté qui écrit, dans ses Mémoires d’un militant du Tiers Monde : “ Nous étions déjà des
nationalistes ; nous pratiquions la négritude sans le mot, par notre comportement personnel, en refusant les schémas occidentaux, sous l’influence du racisme de l’époque ”.
Refuser, refuser, refuser ! Dia n’a fait que ça, sa vie durant, si l’on excepte toutes les concessions que, à l’en croire, il a faites à Senghor sur des questions d’importance capitale. Au nom d’un “ fétichisme de l’amitié ” qui, il le confesse lui-même, le perdra.
A l’époque où il jetait le casque, il ne connaissait pas encore Léo qu’il ne rencontrera qu’après la seconde guerre mondiale, quand il était venu présenter sa candidature à la députation. Mamadou Dia était, en ces moments, directeur d’école à Fatick. Et, dès leur première rencontre, les deux fortes personnalités se sentent. Dia, qui, sur l’insistance des notables fatickois, était entré à l’Assemblée du Conseil général, avait été chargé de prononcer un discours (au nom des populations) destiné au candidat à la députation, membre de la SFIO, Léopold Sédar Senghor. Il lui dit : “ Je ne comprends pas. Vous êtes en train de trahir l’Afrique et l’école africaine, vous professeur agrégé.
Nous avons besoin de quelqu’un comme vous à la tête de l’enseignement.
Au lieu de vous engager, vous prenez la voie de la politique, qui ne peut être que politicienne ”. Il était, à l’époque, réfractaire à la politique qu’il considérait comme “ une chose sale ”. Aversion qui datait de l’époque où il était jeune élève à l’école William Ponty et que Blaise Diagne, député et membre du gouvernement français, fut à l’origine de leur déception, lui et ses camarades, de voir le brevet élémentaire et le brevet supérieur sanctionner leurs études à Ponty. Se rangeant ainsi au côté des Blancs qui pensaient que les Noirs ne pouvaient avoir accès à certaines connaissances.
Senghor répondra gentiment au jeune Dia : “Je comprends votre point de vue, mais vous avez tort parce que la politique, aussi, peut changer les moeurs, introduire un nouveau souffle”. Et de lui citer l’exemple de Césaire aux Antilles. Mais la prise de position de Dia avait frappé celui avec qui il allait constituer un tandem qui allait donner du fil à retordre à plein de gens. A cette époque, Dia écrivait beaucoup dans Le Réveil du RDA, dans le journal de l’AOF, sur les revendications des travailleurs, les problèmes des paysans.
Né à Khombole, dans un environnement paysan, étant resté en contact permanent avec ce monde déshérité, sa sensibilité ne pouvait rester indifférente aux réalités prolétariennes. Il écrit : “ Retenu dans le carcan de réalités auxquelles tout concourait à me lier, dans un univers paysan où la réussite sociale idéale s’acquérait encore à partir de l’aptitude à assumer les valeurs du terroir, je n’ai pas eu besoin de lire Marx et Lénine pour épouser l’idéologie prolétarienne
”.
A Fatick, s’est amorcé ce que l’intéressé lui-même appelle “ l’éveil politique ”, avec l’adhésion à la SFIO. Socialiste d’action comme il se définit lui-même, il se trouve, dès le départ, en conflit ouvert avec le parti et son journal. Et il sera l’un des partisans les plus actifs de la rupture avec Lamine Guèye et de la création du Bloc démocratique sénégalais (BDS). En fait, il en a été le principal artisan, et la
SFIO et Lamine Guèye allaient être les premiers bastions ébranlés par le couple Dia-Senghor, soutenu par les Boissier Palum, Ibrahima Seydou Ndaw, Apithy. A ce dernier, d’ailleurs, Senghor aurait dit à propos de Mamadou Dia : “ Ce garçon, tu ne le connais pas, il est formidable. C’est
mon poulain. C’est pour cela que je tiens absolument à lui ”.
Venait ainsi de démarrer la fulgurante carrière politique sur laquelle nous reviendrons dans notre édition prochaine, avec une petite incursion dans l’enfance car, comme de bien entendu, à près de quatre-vingts ans, cette figure historique, qui a marqué la scène politique sunugalienne qu’elle n’a d’ailleurs pas encore quittée, ne peut être réduite à un “profil”.
A suivre

N° 91 du 11 octobre 1989

Mamadou Dia (Suite)
«Wuup sacéey» ou le déphasage

Lors de la campagne électorale des législatives de 1983, un vieillard aux lunettes épaisses amusa plein de gens, la plupart très jeunes, par ses “ wuup sacéey ! ” (sus aux voleurs !) balancés à la figure de ceux qui nous gouvernent aujourd’hui. Il était convaincu que son invective allait faire mourir de honte tous ceux qui avaient saigné le peuple, ils faillirent mourir de rire. Si c’est cela qu’a trouvé ce vieux
lion dont on redoutait le retour dans l’arène politique, la fête pouvait continuer. En effet, le père Dia, pour croire que son truc pouvait marcher vivait une autre époque, assurément.
Peut être celle-là qui vit son père perdre la vie, entraîné dans un vieux puits desséché rempli de ferrailles par un voleur fugitif ; ce père récalcitrant, simple alkaati (flic) qui refusait
de baisser la tête devant son commissaire et qui lui a légué ce que Mamadou Dia appelle, avec une emphatique nostalgie,“ Le sens de l’honneur ”.
Il devra s’y faire : à notre époque, celui derrière qui la foule crie “ wuup sacéey ”, une fois ses pour suivantssemés, se met à draguer la première nana qui passe, comme pour narguer, justement, le sens de l’honneur. Aujourd’hui, il devrait, peut-être, le père Dia, laisser tomber et se consacrer à la prière dont il nous a dit qu’elle était sacrée pour lui. Mais allez demander à un vieil hippopotame de laisser tomber la rivière ! La politique, c’est une drogue. Dure ! Quand on y est accro, c’est à la vie à la mort. Surtout si, comme le père Dia, on a connu le nirvana du pouvoir.
Le pouvoir, Mamadou Dia y a goûté pleinement, dès 1958. Il n’avait pas encore cinquante ans, et il ne l’avait pas volé. Il l’avait conquis de haute lutte, ce pouvoir, en un combat qui aura duré dix ans, depuis ce jour, 27 septembre 48 où, convaincu par Dia, Senghor adressera sa lettre de démission
de la SFIO à Guy Mollet. C’était l’entrée en scène du BDS et des luttes épiques qui allaient conduire, étape après étape, l’enfant de Khombole à la présidence du Conseil du gouvernement du Sénégal, à l’accession du pays à l’indépendance.
Entre ces deux dates, il y a eu les combats contre l’administration coloniale pour l’implantation du parti, les élections de 1952 pour le Conseil général, la carrière parlementaire en France, menée entre le Sénat et l’Université, la période de l’Autonomie et des tentatives de regroupement, notamment avec la Fédération du Mali et son éclatement qui fut l’une des étapes les plus dramatiques de sa carrière. Une autre suivra plus tard, avec les événements de 1962 qui l’écarteront définitivement bdu pouvoir. Si tant est que rien soit définitif en la si compliquée politique.
Il convient, avant de s’arrêter un peu sur cette affaire de l’éclatement de la Fédération du Mali, de souligner que la carrière politique de Mamadou Dia, du fait de sa situation dans le temps, a connu plein d’étapes dramatiques, et pas seulement que pour lui.
Ainsi en est-il de la grève de 1959. Partie des postiers, elle atteindra tous les fonctionnaires, elle entraînera le bris de la carrière de nombre de gens qui, encore aujourd’hui, doivent lui en vouloir à mort. Lui, sans doute, reste convaincu, encore aujourd’hui, qu’il avait pris les bonnes décisions et pointe un doigt accusateur vers ses opposants d’alors, qui auraient manipulé les travailleurs. Entêtement dans l’erreur ?
(…).
Sur la Fédération du Mali, cependant, il reconnaît certaines erreurs de jugement dont l’Histoire l’absoudra difficilement, Histoire dont il appelle humblement l’indulgence. C’est ça, les politiciens : la superbe et l’humilité, la certitude enrobée de doutes. Mamadou Dia, qui a rencontré les plus grands hommes de son temps, de De Gaulle à Khroutchev, et gagné leur estime, a certainement tous les défauts et toutes les qualités des hommes politiques, ces joueurs d’un poker particulièrement dangereux parce que les mises en sont les peuples et les cartes les ambitions des joueurs. Mais lui, il
avait un défaut supplémentaire : il croyait en l’amitié. Ce “ fétichisme de l’amitié ”, il en est convaincu, aura causé sa perte.
Destitué du pouvoir en 1962, il passera près d’une douzaine d’années en détention, accusé d’avoir fomenté un coup d’État. Pour sa défense, une phrase en titre d’un chapitre de ses mémoires : “ On fait un coup d’Etat pour prendre le pouvoir, moi j’avais tous les pouvoirs ”. Percutant plaidoyer devant l’Histoire en quoi il a une si grande confiance. Pour notre part, nous recommandons aux jeunes la
lecture de ses mémoires. Ils comprendront peut-être pourquoi, aujourd’hui encore, il y a des gens pour croire que“ wuup sacéey ”, c’est humiliant.

A plus de quatre-vingt quatre ans, l’ancien président du Conseil du Gouvernement du Sénégal reste d’une vigilance jamais démentie sur la vie politique nationale.
Il a publié ses mémoires et intervient souvent dans la presse sur des questions politiques. Le projet de réouverture de son procès pour coup d’Etat, souhaitée et annoncée par le président Wade, qui fut de ses avocats, dès son installation au pouvoir
a fait long feu suite à une initiative du régime du même Wade.
A l’heure où nous mettons ces Profils on line, Mamadou Dia reste constant dans ses postures de refus et est un des critiques les plus sévères du régime de Wade. Il jouit du respect et de la considération de la classe politique et des Sénégalais pour sa combativité politique à près de cent ans.

N° 94 du 2 noembre. 89
Alioune Dramé P-DG du Soleil
Sombre et lumière
Le pédégé du Soleil n’est pas une lumière. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’a jamais brillé. Au contraire ! Il est entré à l’école à l’âge de 8 ans et a bouclé son cycle primaire à 14 ans, avec en poche, son CEPE et deux admissions pour le cycle secondaire : l’entrée en sixième et le concours d’entrée au Prytanée militaire de Saint-Louis. Le choix qu’il fit allait être déterminant dans la formation de son caractère. On sait que Alioune Dramé est le directeur du quotidien national, ajoutons qu’il a obtenu son baccalauréat en série A4 avec mention (1972), qu’il a été lauréat du concours d’entrée au Cesti et vous conclurez, ami lecteur, que celui-là n’a pu opter pour le Prytanée parce qu’il avait vocation et disposition à devenir journaliste.
Eh bien, vous frappez complètement à côté de la plaque : Dramé opta pour la formation militaire. Et à Bango, il obtint ses brevets de préparation militaire élémentaire et supérieur de parachutisme. C’est pourquoi, quand, en 1987, à l’âge de 36 ans, il fut parachuté à la direction du quotidien national, il n’en fut guère dérouté et tomba juste sur la cible, le postérieur bien calé sur le moelleux fauteuil laissé vacant par Bara et convoité par tant de vieux briscards, que ce fut la surprise pour tout le monde. Sauf, certainement, pour Dramé.
C’est que ce fils de Nioro du Rip a l’habitude des parachutages aussi bien militaires que professionnels. Vous chercherez en vain à Sunugal et peut-être en Afrique, journaliste qui ait eu carrière plus fulgurante. Entré au Soleil en 1975, il passera dans tous les services ; chef de desk adjoint
par-ci, chef de service par intérim par-là, pour finir, un an seulement après, chef du service régional du quotidien et plus jeune chef de service au Soleil. Puis c’est les services national et international dont il devient successivement le chef, tout cela dans la même année. Avouez qu’il y a de quoi avoir le tournis quand on a juste 25 ans et deux ans d’expérience !
Dramé, lui, serre bien les sangles de son parachute, les yeux fixés sur son objectif, suivant à la lettre les instructions de son instructeur. Un instructeur bienveillant nommé Bara Diouf, directeur général du quotidien national qui semblait avoir le béguin pour lui. En tous cas, sous son ombre tutélaire, Dramé deviendra rédacteur en chef adjoint en 1980, puis rédacteur en chef (1985), poste qu’il ne quittera que
pour devenir le grand patron, président-directeur général de la S.A. Le Soleil.
Alioune Dramé se targue d’être l’initiateur de plusieurs choses au Soleil telles que les rubriques “ Evénements ”, “ Société ”, le Magazine culturel, le cahier “ Sport ” “ etc., etc. ” comme il dit. En tant que directeur national, il a plusieurs projets en tête : les cahiers soleils “ organisés (sic) autour d’un axe de périodicité fixe pour mieux cerner les questions non événementielles ”, par exemple. Il bouillonne d’idées et de projets, le jeune boss du Soleil. Et Le Cafard est heureux de le révéler au public, il est en train d’écrire deux livres. En même temps.
Et j’ose dire que celui-là n’est pas une lumière ?
C’est que Dramé ne nous a jamais épatés par une grande enquête, un grand dossier, un reportage, ni même une verve stylistique particulière. Là où les Abdou Salam Kane, Mame Less Dia, Tamimou Bocoum, Alain Agboton, pour ne pas aller chercher loin, ou même Ibrahima Fall (actuellement
à Sud Hebdo) se sont distingués au quotidien national à travers l’une ou l’autre de ces composantes du cocktail qui fait les grands journalistes, Alioune Dramé, lui, s’est toujours distingué par sa capacité à occuper les postes de chef en tout genre.
A force, il n’a pas eu le temps de se faire un nom en tant que journaliste tout court. Et c’est dommage, car Alioune aime écrire et confesse un faible particulier pour les journalistes qui font preuve d’un grand professionnalisme, particulièrement “ pour ceux qui écrivent bien ”, souligne-t-il, en se
calant bien dans son fauteuil, derrière son bureau que lui envieraient certains ministres.
Ne pas avoir été un grand journaliste n’est certes pas suffisant pour se voir ôter toute lumière, je le concède. Mais il y a autre chose. A l’heure de toutes ces mutations politiques irréversibles que nous vivons au Sunugal, quand on parle d’ouvrir les médias d’Etat à toutes les sensibilités politiques,
parler comme Dramé l’a fait ces jours derniers (avec les journées portes ouvertes de son journal sur Kaolack) de conduire le quotidien national à travers le prisme des “ orientations définies par le chef de l’Etat ”, relève, à notre avis, d’un manque d’éclairage certain, sinon de sombres desseins.
Dramé, on le sait, a hérité de tous les défauts de son tuteur-instructeur, Bara, en laissant de côté ce qui faisait le charme du personnage : ses qualités d’homme du monde qui permettaient à l’autre, une coupe de champagne à la main, de briller dans les réceptions. Dramé, lui, ne boit goutte et n’en
est que plus sobre… et sombre.

L’actuel conseiller en communication à l’Assemblée nationale a dirigé le quotidien national, Le Soleil, jusqu’en 1993, avant de devenir conseiller auprès du ministre de la Communication jusqu’en 2000.

N° 96 du 16 novembre 89
Souleymane Niang
Recteur n’est pas rhéteur !

Le hasard, dit-on, fait bien les choses. Souleymane Niang, recteur de l’université de Dakar, doit entièrement partager l’affirmation. Ce fils d’imam, né en 1929 à Matam, n’est entré à l’École des Blancs que par la grâce du hasard. Se promenant un jour de 1936 dans la périphérie de son village natal, le jeune homme de sept ans qu’il était fut attiré par un chant qui devait être étrange à ses oreilles, lui qui n’avait jamais connu que la mélodie des versets coraniques. Il s’approcha, intrigué. C’était l’École des Blancs où son imam de pater ne l’aurait jamais envoyé. Le directeur de l’école, un
certain M. Guèye, dont Jules n’oubliera jamais le nom, lui demanda s’il voulait entrer dans son établissement.
Bien sûr que oui ! Mais il fallut convaincre le dévot papa. Toute la famille dut s’y mettre pour faire plier le patriarche. Jules entra, on devine sa joie, à l’École des Blancs,
continuant néanmoins à fréquenter le daara. En 1942, il fut admis au concours d’entrée à l’école primaire supérieure deBlanchot. L’année suivante, enfin, les Africains arrachèrent aux Blancs le droit d’entrer au lycée. Les portes de ces établissements furent ouvertes aux majors de leur promotion.
Major de la section de médecine (vous savez, médecin africain, quoi), Souleymane Niang fut affecté au lycée Van-Vo. Après avoir désiré être instit, il avait choisi, pour le prestige, de devenir médecin africain. Mais son entrée au lycée lui ouvrant d’autres perspectives, il décida de devenir professeur.
Il faut penser qu’il savait où il allait car, en 1949, il obtient son bac math élem qui lui ouvrit les portes de la métropole par le lycée préparatoire aux mathématiques supérieures de Toulouse. Cumulativement, Jules fréquente la fac de sciences de Toulouse d’où il décroche sa licence en mathématiques (1952) puis son DEA en astronomie (1953). Bonjour la Science ! mais au revoir aussi, je reviendrai. Jules Niang fait le concours d’entrée au Capes avec stage pédagogique et en sort major (encore !) de sa promotion.
Affecté au même lycée de Toulouse où il fut élève, il y enseigna en 1954 et 55 avant de demander son affectation en Afrique. Affecté à Abidjan, c’est dans le bateau qui le ramenait qu’il apprit (une belle pagaille devait régner à l’époque) qu’il était en fait affecté à Dakar. De 1956 à 1959, il servit à
William Ponty en même temps qu’il donnait des cours à ce qui était l’université de Dakar en gestation : le Centre d’enseignement supérieur. Nommé assistant en mécanique rationnelle, coopté par son maître, un Toubab nommé Raffin, professeur titulaire de chaire, Souleymane Niang travaille sur la
mécanique des fusées et autres engins spatiaux. Rebonjour la grande Science. En 1964, il passe son doctorat d’Etat en sciences mathématiques «avec mention très honorable et félicitations du jury», et en 1967, il remplace son maître Raffin, tout en n’héritant que d’une portion du titre du Toubab. Il est nommé professeur consultatif de l’université qui le nommera titulaire de chaire.
Ces choses-là sont importantes pour Monsieur le Recteur qui, quand il en parle, le geste ample, est intarissable et a le débit plus rapide que les trains que gérait son frère, l’actuel ministre de l’Education nationale, lui aussi matheux émérite.
C’est à croire que c’est un (mathéma) tic de famille que d’être matheux chez les Niang…
Élu doyen de la fac de sciences de l’université de Dakar en 1970, il ne terminera pas un sixième mandat, à lui confié en novembre 85, puisqu’il sera nommé recteur en janvier de l’année suivante. Austère, pieux, ce chercheur qui revendique cette qualité avec véhémence aurait pu rester pépère dans son coin, soustrait au regard scrutateur du grand public. Certes, il a quelques tics qui intriguent tels que cette manie de marcher à côté de sa voiture, comme certains marchent à côté de leurs pompes. Je m’explique : Souleymane Niang, qui habite pas loin de l’université, quand il se rend au rectorat, ne monte pas dans sa voiture, il marche. Seulement le chauffeur ne le précède ni ne le rejoint, il conduit doucement, le recteur à ses côtés. Si vous y comprenez quelque chose…
Bref, le recteur aurait pu rester dans son coin, tranquille à jamis., s’il ne lui avait pris d’avoir des idées hors mathématiques. Par exemple organiser une rentrée solennelle de l’Université sous la présidence de Sa Grandeur, Ndiol Diouf.
A regarder son cursus de près, voici le premier échec, indiscutablement cuisant, qui lui tombe entre les
mains : l’annulation ou, pour parler comme lui, le report sinedie de cette fameuse «fête». Et qui a pour effet immédiat d’attirer l’attention sur lui. L’attention et les critiques, certainement.
Dans quel but cette rentrée ? Et puis, n’aurait-on pas pu laisser les étudiants gloser ? Ces enfants ne voulaient-ils tout simplement pas participer à «la fête» ? etc. etc. Des questions qui resteront sans doute sans réponse. Car, Souleymane Niang n’est pas un rhétoricien, c’est un mathématicien.
Mathématicien, il n’est pas un rhéteur, c’est un recteur.

Souleymne Niang sera recteur de l’Ucad jusqu’en 1990. Professeur, il a retrouvé sa chaire à la faculté des Sciences et Techniques de l’Ucad.

N° 101 du 20 décembre 89
Mgr Hyacinthe Thiandoum
Cardinal !
Fatal ! Il fallait qu’il y eut dans la vie de Hyacinthe Thiandoum quelque signe, quelque déterminant symbolique, annonciateur de son destin enviable d’homme de Dieu. Ce signe le voici : vers la fin du siècle dernier, il y avait à Dakar un évêque du nom de Hyacinthe Gellabert, évêque de la Sénégambie de l’époque. Ce bon père Gellabert partit un jour de Dakar chercher des missionnaires en Europe. Il ne revint jamais. Son bateau fit naufrage dans le golfe de Gascogne à la grande consternation de ses ouailles d’ici dont le futur père de Monseigneur, François Thiandoum. Ce dernier fit le vœu que notre Seigneur à tous lui donnât un garçon qu’il appellerait Hyacinthe et qui continuerait l’oeuvre du défunt père Gellabert.
Hyacinthe Thiandoum naquit le 2 février 1921 à Popenguine, (sanctuaire mariale depuis 1887) de François Fari Thiandoum et de Anna Ndiémé Sène qui furent de la première fournée d’adolescents baptisés en 1888. Vingt-huit ans plus tard, le 18 avril 1949, Hyacinthe sera ordonné prêtre. Devenu archevêque de Dakar le 4 avril 1962, il sera baptisé le 20 mai et intronisé le même jour par Mgr Maury, délégué apostolique.
François Fari Thiandoum voulait que le fils que lui donnerait Dieu continuât l’oeuvre de son homonyme, voilà qu’il lui succédait (après d’autres) à cet archevêché de Dakar qui couvrait les régions de Thiès et de Diourbel. Hyacinthe Gellabert pouvait dormir tranquille, Monseigneur Thiandoum
était né. Avant d’en arriver là, Hyacinthe a fait le petit séminaire à Ngazobil, puis le grand qui était à Popenguine et non pas à Sebikotane qui l’abrite actuellement. Il a été vicaire de Sainte Anne à Thiès, etc. En tout cas, et retenez-le, partout où il est passé, il a été maître de choeur, car Mgr est un grand
musicien. Rien à envier à Julien Jouga, assure-t-on.
Seulement, quand on est le successeur de Monseigneur Lefebvre, devenu archevêque de Paris avant
d’être excommunié par le Pape Jean Paul II, on a certainement un autre… destin. Ma mécréante plume allait écrire ambition, or ce sentiment vil n’a certainement pas place dans le coeur miséricordieux de celui que sa piété et son engagement au service de l’Église allaient mener au cardinalat, le 24 mai 1976.
Devenu électeur du Pape, mais aussi éligible, Hyacinthe de Popenguine n’en est pas moins resté l’humble et serviable missionnaire qui n’hésitait pas à prendre sur la route de Dakar, venant de Thiès, les pauvres voyageurs que les aléas des transports en commun y avaient égarés.
Monseigneur Hyacinthe Thiandoum est père conciliaire (concile Vatican II, 1963), membre de plusieurs commissions pontificales dont celle chargée des moyens de communication sociale (salut confrère !) et celle chargée du dialogue avec les musulmans. Le dialogue islamo-chrétien semble avoir été un de ses thèmes favoris. Et ses proches sont aujourd’hui surpris de le voir un peu réticent à en parler, qui notent que Monseigneur, depuis quelque temps, préfère lui substituer le terme «coexistence harmonieuse».
Mais alors que veut-on ? Un dialogue, c’est une lapalissade, cela se fait à deux. Or, force est de le constater, de l’autre côté, les réponses n’ont jamais été très enthousiastes. A part la famille Tall qui lui envoie un représentant chaque année à Popenguine, l’attitude des différentes confréries musulmanes tient de l’indifférence. Sinon d’autres choses, quand, à l’occasion d’une prochaine visite du Pape au
Sénégal, on entend des paroles du genre : « Qui a besoin du Pape va à Rome ». Et si demain Monseigneur Hyacinthe Thiandoum qui est éligible à la dignité papale devenait pape ? Il y a des gens qui devraient tourner sept fois leur langue dans leur bouche avant de parler.
A propos de la venue du Pape : juste après l’élection de Carol Wojthla à la dignité, tout juste après, quand, comme tous les papes, il devait sortir de la Sacristie, vêtu pour la première fois de la tiare symbolique, Thiandoum était, comme tous les autres cardinaux, de la traditionnelle bousculade :
qui serait le premier à serrer la main au nouveau pape ?. On joua des coudes et Dieu fit que ce fut le nôtre de cardinal. Comme la tradition le veut, il demanda à Jean Paul II de faire
à son pays l’honneur de sa première visite papale. Celui-ci accepta.
Aujourd’hui encore – où est le problème ? -, continuez à jouer des coudes, Cardinal. Votre combat pour le dialogue est… cardinal.

Le cardinal Hyacinthe Thiandoum est depuis deux ans, alité et a laissé la conduite des affaires de l’Eglise à Dakar à Monseigneur Adrien Sarr qui l’a remplacé à l’archevêché de la capitale.

N° 104 du 20 janvier 90
Mamadou Abass Bâ
Les truands l’ont échappé belle !

Le ministre de l’Urbanisme était un tombeur et il l’est demeuré. Mais que les chères épouses de ce bigame n’en restent pas moins sereines : si leur époux, jeune étudiant zonant dans la Sicap Baobabs, s’est rendu célèbre en tant qu’émule de Casanova, aujourd’hui il est occupé à faire tomber
une race autrement différente de la gent féminine.
Mamadou Abbas Bâ, membre du Ger du Parti socialiste et (ce qui dénote d’une certaine virtuosité) de l’Ecole du parti, rénovateur déclaré, est un tombeur de dinosaures, je veux
dire de barons. Et il ne s’en cache pas. S’il ne confirme à personne qu’il est, cela a été dit, l’un des principaux artisans de la disgrâce de David-La-Bonhomie, il avoue être à la pointe de la réflexion ayant abouti à la conclusion que tel qu’il avait été charpenté, le Bureau politique issu de ce qu’il appelle “ le faux congrès de 1988 ” était un facteur bloquant, au regard des mutations que le PS se devait d’opérer dans un contexte de multipartisme.
Le discours très politique de celui qui, aujourd’hui, entreprend d’arracher la coordination départementale de Nioro du Rip des mains de Mamadou Wade, surprend assurément ! Mais seulement ceux qui ne connaissent pas l’éclectisme, les goûts, aptitudes et penchants de cet artiste latent, Baay Faal déclaré, administrateur de formation, ministre comme par destination et politicien par nécessité (il aurait certainement aimé que l’on ajoutât historique)…
Quand il fut nommé ministre, en même temps que Sakhir Thiam qui, comme lui (un peu plus certainement), jouissait d’une réputation d’artiste, d’aucuns pensèrent qu’il ne pourrait jamais, tout comme l’autre, entrer dans sa peau de membre du gouvernement. Ils se sont gourés ! Baay Fallaxe
Bâ trompe son monde, énormément. Si Sakhir a eu du mal à épouser son profil de ministre (tant que Le Cafard – voir n° 103 – pense qu’on risque de le renvoyer à ses pénates universitaires) Bâ-tisseur, lui, quand vous le voyez à la télé, en quelque circonstance que ce soit, donne l’impression qu’il n’a jamais été que… ministre. Ceux qui l’ont côtoyé dans la Médina, ou au Village des arts (l’ancien) qu’il fréquentait assidûment, ont eu, avec son entrée au gouvernement, l’impression d’y avoir eux-mêmes un pied ! Cependant que ses collègues du gouvernement n’ont jamais eu à lui reprocher un geste ou une parole atypiques. On dirait qu’il y a plusieurs personnages en lui.
Etudiant en droit public, puis de l’Enam où il a consacré son mémoire de fin d’études au financement des opérations du monde rural, il a été directeur adjoint de la Dette et des Investissements, chargé des financements extérieurs, directeur du Contrôle des Opérations financières au Centre des Etablissements publics, secrétaire général de la Saed, directeur de la Caisse de péréquation et de stabilisation des prix, en 1985, puis ministre. Comme par destination !!!
Ce Baay Faal, qui jouit des commodités de sa fonction ministérielle sans complexe, dès qu’il franchit la porte de sa demeure où il vit avec ses deux épouses, remise ses costards et cravates pour mettre son njaxass (patchwork) de taalibé et reçoit ses intimes et frères en religion dans sa cour, assis à même une marche d’escalier.
Bon ! C’est bien beau tout ça, mais ça n’explique pas encore son discours très politique et ses prétentions à vouloir être à la pointe de la Rénovation du Parti socialiste. Abass rétorque qu’il est PS
depuis qu’il était étudiant et revendique la confiance du Secrétaire général du parti dont il partage l’esprit d’ouverture. Il n’omet pas de citer, comme tout le monde “ Le ministre d’Etat ”. Ç’eût été le comble de la recherche de l’originalité d’oublier de chanter Tanor (Qui est fou ?)
En tout cas, pas Bez, comme l’appellent ses intimes qui se plaisent à souligner que le sujet est malin… très malin ! A ce propos, une anecdote : quand il était en deuxième année de droit, Abass avait fait et réussi le concours d’entrée dans la police, pour devenir commissaire. Il hésita, puis laissa
tomber (il n’a pas une âme de flic) pour faire l’Enam. Un de ceux qui aiment gloser sur son intelligence s’en tient encore le menton : “ Mon Dieu ! Les truands l’ont échappé belle. On
aurait eu affaire au flic le plus malin de tous les temps ”.
En tout cas, quelqu’un est en train d’éprouver l’efficience de Ndaamal-Wack, c’est Mamadou Wade à qui, c’est acquis selon ses proches, il va arracher la coordination de Nioro du Rip. Samedi 6 janvier dernier, lors d’une AG de la coordination, il a eu, selon des témoins oculaires, un avant goût de ce que seront pour lui les prochains renouvellements : un calvaire. Cependant, si Abass prend cette coordination, il faudra qu’il garde à l’esprit que ce n’est point un héritage simple qu’il gérera. Cette localité a été marquée par un Ndaama d’une très forte personnalité, Moustapha Niasse.
Et de faire plus que celui-là, n’est pas une mince affaire.
Mais puisqu’on a affaire à Bez…

Abass Bâ a été élu député en 1993. Avant, il a occupé la direction de la Compagnie sénégalaise d’assurance et de réassurance. Il a milité à l’Afp de Moustapha Niasse qu’il a rejointe après l’avènement de l’alternance, avant de décrocher de la politique
pour reprendre une place dans le staff de conseillers de son marabout, Serigne Modou Kara qui fait l’objet d’un profil dans le volume 2 (à paraître) de ce recueil.Kara formant un parti politique en 2003 Abbas en est au coeur du staff bien évidemment, en talibé discipliné

N° 106 du 31 janvier 90
Babacar Diagne
Va-t-il se brûler les ailes ?

Tout de suite, rétablissons les faits, réparons ce qui, pour “ l’ami de la jeunesse ”, est une injustice : son engagement corps et âme dans le Parti socialiste que l’on fait dater de son entrée à la télévision. Il n’en serait rien, Babacar ayant été un étudiant UPS très actif. “ Par réaction, précise-t-il, à un milieu où on était marxiste ou révolutionnaire (avec une pointe d’ironie) par conformisme ”. Il est vrai qu’en 1972, date de son arrivée à la fac de lettres, au département d’anglais, les fumées de mai 68 ne s’étaient pas encore dissipées, et il était bien vu d’être rétif à l’ordre établi.
Et si Babacar choisit l’ancêtre du Parti socialiste, l’UPS, gardienne de cet ordre-là, ce n’est peut-être pas seulement par réaction au conformisme révolutionnaire ambiant, mais aussi par discipline innée. Car, pour être né à Thiaroye et y avoir grandi, avoir fait les écoles primaires et secondaires à Pikine, avoir habité, jeune homme, à Colobane puis à la Médina, sans avoir jamais, ne serait-ce qu’une fois, tiré sur un joint, il faut avoir la discipline dans le sang. Et si vous vous grattez la joue de scepticisme, sachez que le sosie d’Eddy Murphy ne fume même pas de cigarette, tout comme son idole, Ndiol Diouf. Cette comparaison doit lui faire énormément plaisir, à Babacar Diouf…
Mais que veut-on, on ne peut pas faire d’omelettes sans casser des oeufs. Même si c’est sur la tête de quelque lecteur que ce “ lécheur ” énerve au plus haut point.
Continuons à les énerver. Bab-Eddy Murphy est un garçon sensible, serviable et très chaleureux, qui affirme que ceux qui l’indexent ne le connaissent simplement pas. Mais n’avons nous pas tous l’impression d’être des incompris ? Pour tenter de se faire comprendre (par rapport à son dioufisme exacerbé et à la limite de la provocation, bien sûr) Babacar ne tarit pas d’explications. De justifications ? Voyons voir.
Vague membre d’une section de jeunes du parti, il a été témoin indirect d’un événement qui l’a marqué : lors de la préparation d’un congrès du Parti, en ce temps son Diouf (notre Ndiol) n’était que PM, un riche Sénégalais aujourd’hui disparu aurait apporté sa contribution à l’événement sous la forme d’une valise bourrée de fric. Diouf, à qui Senghor l’avait envoyé, à la vue de l’argent, eut un mouvement de recul et le geste de s’en laver les mains : “ L’argent, aller donner ça à… ” et de désigner un futur ex-cacique du parti dont la belle carrière fut stoppée par une séance de pugilat. Depuis, Diouf est estampillé intègre dans le cerveau de Babacar.
Bachelier en 1972, licencié ès lettres de l’université de Dakar en 1976, titulaire d’un diplôme supérieur de pédagogie, Babacar entre à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille en 1979, d’où il sort diplômé en 1981. Revenu enthousiaste dans un Sénégal dirigé par Son Intégrité Ndiolissime, il est engagé à l’ORTS. La rencontre décisive va se faire.
Jeune reporter, timide comme tout, Babacar se retrouve un jour en plein palais de la République pour y faire son travail. Ouf ! Un vent venu d’on ne sait où lui arrache sa feuille de notes qui virevolte avant d’atterrir il ne sait où.
Panique, sueurs. Et savez-vous qui, du haut de ses deux mètres, se baisse pour la lui ramasser ? Vous avez deviné ! Et Ndiol ajoute : “ Monsieur Diagne vous avez perdu quelque chose ”. Depuis ce jour-là, “ la courtoisie ”, “ la modestie ”, “ l’attention ”, “ la prévenance ” se sont ajoutées à “ l’intégrité ”. Secouez le tout et donnez à boire à un jeune reporter d’à peine trente ans… Ça vous le saoule d’admiration, ça vous le transforme en un Baay Faal zélé n’hésitant pas à aller boire la poussière dans les cours des écoles et sur les trottoirs des quartiers populaires pour rattraper les gaffes de Serigne
Diouf sur sa “ jeunesse malsaine ”.
Ce jeune homme, marié et père de deux enfants, qui a la manie de se lisser les moustaches, ne faisait ça et biend’autres choses pour Ndiol qu’en souvenir d’une feuille virevoltante dans un palais intimidant. Et si ça l’a mené au fauteuil de directeur de la Télévision offert par le même Ndiol, il n’y a là aucune malice.
Même si ça va l’encourager à nous tambouriner encore plus de superlatifs dioufisants tel qu’il en avait l’habitude quand il n’était que simple journaliste, chef de desk puis raide chef. Aujourd’hui directeur de la télébidon, il faut qu’il se renouvelle et essaie de briller de sa propre lumière.
Car à force de jouer les réflecteurs à Diouf, il risque de trop s’approcher de la lampe et de se brûler les ailes. Comme l’insecte.

Babacar Diagne restera Directeur général de la télévision sénégalaise jusqu’en 2000. Le nouveau DG de la Rts, Makhtar Silla en avait fait son conseiller. Consultant en communication pour le compte de chefs d’Etats africains dont Yaya Jammeh de Gambie, il a été, à la surprise générale, appelé par Me Wade dont il est aujourd’hui
le conseiller en communication.
A l’haure où ces lignes sont mises sur le net Babacar est redevenu Directeur général de la RTS.

N° 113 du 21 mars 90
Majmouth Diop
Le mammouth rouge est-il
“pérestroïké” ?

Ici, prenez “ pérestroïké ” comme irradié, comprenez que ce que je veux savoir, c’est si les vapeurs de la pérestroïka, façon Gorby, ont mis le vieux marxiste-léniniste groggy.
Maj est né le 30 septembre 1922. Trente-cinq ans plus tard, en septembre 1957, il fondait le PAI (Parti africain de l’indépendance), lui l’adepte du socialisme scientifique, professant aller au-delà de la lutte pour l’indépendance politique et économique et la défense des intérêts de la classe ouvrière
et de la paysannerie. Entre-temps, Maj qui est né à Saint-Louis fera, après
son bac, le cycle d’enseignement de l’Ecole de médecine de Dakar d’où il sort diplômé de la section de pharmacie. Puis, il fera la faculté des sciences de l’université de Paris, mais
surtout des études marxistes (ainsi est-il dit dans son curriculum) à Bucarest avant d’aller à Moscou y décrocher un doctorat en sciences historiques. Certes, il avait été ainsi bien préparé à venir prêcher le socialisme scientifique en Afrique où agonisait le colonialisme occidental, la forme monstrueuse
du capitalisme. Mais il y fallait quand même du courage, en 1957, en plein dans la loi cadre, quand la France colonialiste endurait les affres des guerres d’Indochine et d’Algérie, pour oser se proclamer marxiste-léniniste. C’est-à-dire, carrément, le diable dans certaines têtes.
Trois ans plus tard, juste après l’accession du pays à la souveraineté internationale, le PAI fut interdit. Son entrée dans la clandestinité était signée, contraignant Majmouth Diop et beaucoup de ses compagnons à l’exil. Seize ans de clandestinité qui ne prennent fin que le 14 avril 1976. Une époque, certes, où le marxisme-léninisme ne faisait déjà plus recette et que choisit Senghor pour reconnaître le PAI. Une reconnaissance sur laquelle le vieux communiste sauta les deux bras en avant. Avait-il perdu toute illusion ou bien croyait-il encore fermement à l’avènement dans son pays d’une société égalitaire telle que la conçoit l’idéal marxiste ?
Difficile de répondre. En tout cas, les épreuves n’étaient pas finies pour celui qui semble voué à on ne sait quel éternel ouvrage, tel Sisyphe. Car, dès l’instant où il accepta la légalité qui coïncida avec l’ouverture par ses soins d’une pharmacie sur un prêt bancaire qui fit jaser, beaucoup de ses
vieux compagnons se désolidarisèrent pour créer le PAI clandestin.
Une épreuve à laquelle il fait face depuis 14 ans, tranquillement,
méticuleusement. A la manière d’un… pharmacien. Et comme le pharmacien du coin, à qui l’on ne pense que quand on gobe une grippe, on allait oublier celui qui fut un héros pour la jeunesse prolétarienne du début des années soixante, quand naquit, sous la houlette de Mamadou Dia, mais à l’instigation certainement de Ndiombor, le cadre des huit (maintenant des neuf).
On revit Maj, bien après sa dernière sortie publique (lors des élections de 83 avec son “ Boxe sa réew ” quand il voulait dire “ Bokk sa réew ”) aux côtés d’un libéral, Ndiombor, d’un socialiste islamisant, le père Dia, d’un populiste, Mbaye Niang et de quelques “ incernables ”. Mais il ne desserra pas les dents trois heures durant.
Pourtant, il ne boudait pas. Au-dessus de sa barbe roussie (si, si, peut-être les effets d’une préparation chimique dans son labo ?), ses yeux rêvassaient absents. Peut-être songeait- il, désemparé, à tout ce que ce fichu Gorbatchev est en train de ficher par terre avec sa pérestroïka et dont le moins important n’est pas son histoire, à lui, Maj. Trente-deux ans de combat pour être “ pérestroïké ”, y a de quoi être groggy !
Aux élections de 1993, il choisit de soutenir Abdou Diouf et le Parti socialiste. En 1996, avec l’avènement du défunt Sénat, il en est le 2ème vice-président jusqu’à sa dissolution par le président Wade.
Entre l’écriture des notes ci-dessus et aujourd’hui, Majmouth nous quitté en 2006 pour l’Eternité.

N° 116 du 11 avril 90
Bassirou Ndao
Il rate
la cagnotte

Après cinq ans à la tête de ce qui est très vite devenu l’une des sociétés les plus rentables du pays, Bass avait fini par s’identifier à Sa Lonase. Et il y a de quoi ! Quand, lors d’une cérémonie où l’on avait remarqué le costard rayé de mafioso du partant et les airs perdus du promu, Thierno Birahim Ndao remettait la Lonase entre les mains de Bassirou Ndao, on ne payait pas cher de la peau de cet inspecteur principal de classe exceptionnelle des Impôts et Domaine qui entrait dans sa quarante-cinquième année. C’est que, sous tous les cieux, les jeux ne sont pas affaires de tendre, de col blanc non initié. Pas affaire de saint, surtout. Dans ces univers d’argent liquide dégoulinant au quotidien, rester propre relève de la prouesse. Bass l’éprouva très vite : dès la première année de son règne : un scandale lui échoit entre les mains. “ Le faux gagnant du loto ” dont Le Politicien d’alors fait ses choux gras. Il en tire les leçons : on ne l’y reprendra plus.
Derrière son énorme bureau, ses yeux intelligents de Baol-Baol fuyant derrière d’énormes lunettes pas racontables, Bass arbore encore ses sabadoor d’exodé rural, mais il a compris, il va le prouver. D’abord travailler. Il s’y met en innovant par la diversification des jeux. Il avait trouvé la Loterie traditionnelle et le Loto, il ajouta le Jooni-Jooni, Bii ak Bii, le Loto sport, mais le coup de collier extraordinaire, l’illumination allait être l’introduction du PMU au Sénégal. Le phénoménal succès obtenu par le pari sur les courses de chevaux allait être une aubaine pour la Lonase qui commençait à s’essouffler mais surtout pour Bassirou Ndao et … disent les mauvaises langues, pour ses proches. La Lonase exsangue retrouva une belle santé financière. Le chiffre d’affaires du PMU atteignit 22 milliards pour l’année 88. Bass qui bouclait ses trois ans à la tête de la boîte fut sûr d’y rester encore un temps et il fut fait Oscar du management. Pour ce qui est de ses proches, quand on dit à Bass
qu’il y a trop de Ndao dans la boîte, en bon Sunugalien, il répond que dans ce pays, on ne peut pas ignorer ses parents pourvu que ceux que l’on promeut aient les compétences requises. Puis il ajoute : “ Il ne faut pas oublier que mon prédécesseur est aussi un Ndao… ”, avec le sourire adéquat.
Né à Mbacké, le 23 décembre 1940, il y fit ses études primaires avant de débarquer au lycée Van Vo d’où il décroche son bac. L’université lui ouvre ses portes et il y obtient une licence en droit. Bassirou Ndaw est également diplômé de l’Ecole nationale des impôts et domaines de Paris, il a été inspecteur régional des Impôts et Domaines des régions du Fleuve, du Sine-Saloum et de Tambacounda, Receveur du 2ème Bureau d’enregistrement, directeur adjoint des Domaines. Quand il accédait à la direction de la Lonase, cette machine à sous géante, il abandonnait les fonctions de chef de la division de la Législation du contentieux et des Etudes de la direction générale des Impôts et Domaines.
Un fonctionnaire tout ce qu’il y a de modèle qui, aujourd’hui, comprend certainement mieux que quiconque qu’il ne pouvait y couper – à la disgrâce – après le passage de ses pairs cols blancs de l’inspection d’Etat. Le rapport peu tendre de ces gens-là sur certaine nébulosité de gestion lui a été fatal.
Ainsi Bassirou Ndao est tombé sur l’obstacle, comme cela arrive toujours un jour à ces vieux chevaux de classe qui, ainsi, perdent à jamais leurs inconditionnels. Bass va-t-il perdre les innombrables amis qu’il s’est fait durant les années qu’il a été gardien du fleuve d’argent ? C’est presque sûr.

L’ancien Directeur de la Lonase, jusqu’en 1993, est devenu un consultant et un opérateur économique discret.

N° 130 du 18 juillet 90
Amadou Abdoulaye Dieng
Un vrai-faux gouverneur militaire

Mon Général-Gouverneur de la Région de Ziguinchor est une star. Je ne vous apprends rien, me direz vous, il a suffi de le voir plastronner devant les caméras, la main sur le genou, l’épaule avantageuse, pour le comprendre. Certes, mais saviez-vous que, de surcroît, ce général en retraite a incarné au théâtre le rôle de Lat-Dior Diop ? C’était pendant la courte parenthèse civile dans sa longue carrière militaire, en 1966, dans la pièce de l’ex-président de l’Assemblée nationale Amadou Cissé Dia : Les Derniers Jours de Lat-Dior ? En cette période, il avait été détaché de l’Armée pour servir l’ancêtre de la Sotrac, la Régie des transports du Sénégal (RTS).
RTS ? Il y a des signes comme ça dans le destin d’un homme, sans signification particulière mais que l’on ne peut manquer de noter : quatorze ans avant la Régie des transports, en 1952, Amadou Abdoulaye Dieng avait été incorporé dans l’Armée, au 7è RTS : Régiment de tirailleurs sénégalais,
cette fois. C’était trois ans après ses études au collège d’agriculture de Louga d’où il était sorti agent d’agriculture, fonctionnaire à 16 ans. A partir de son entrée dans ce régiment où il était parmi les premiers Africains à intégrer l’élément blindé, son destin était scellé. A la fin des 18 mois réglementaires, il se retrouvait sergent-chef et choisit de rempiler, débutant ainsi une carrière dans l’armée française qu’il ne quittera qu’à l’indépendance avec le grade d’adjudant chef.
Puis il est admis à Saumur, en France, où il fait un stage d’un an, et passe sous-lieutenant (ce grade avec lequel on sort des écoles militaires) après avoir rampé plus de dix ans, de la coloniale à la nationale sous les ordres, très certainement, d’adjudants gueulards et pète-sec, les uns plus durs que
les autres.
Mais pour celui qui pense (d’après les indiscrétions de certains amis avec qui il a passé son enfance à la rue Bancal, à Saint-Louis) “ qu’on entre dans l’Armée comme on entre en religion ”, cela ne dut poser aucun problème de s’adapter aux uns et aux autres. D’ailleurs, passé lieutenant le 1er août 1965, il allait prouver ses capacités à s’adapter aux situations avec la parenthèse civile dont on a parlé tantôt.
Il s’adapta si bien à la vie civile que, oubliant la rigueur militaire, il alla, comme on l’a déjà dit, jouer les comédiens de théâtre. Après deux ans, pâte à modeler modèle, il se recoula dans le moule militaire si facilement qu’il devient capitaine en avril 1970. C’est la même année qu’il est
nommé aide de camp du président de la République, Papa Léo à l’époque. Il le restera jusqu’en 1974, et passera commandant en 1976, puis colonel, sept ans après, le 1er octobre 1983. C’est à cette époque que A. A. Dieng a été porté à la tête du commandement de la zone militaire Sud, après les premiers incidents du séparatisme casamançais. Parlant de cette période, Mon Général avait fanfaronné en ces termes : “ Durant les 24 mois que j’ai passé là-bas, il n’y aura pas eu la moindre alerte ni le moindre coup de feu ”.
Grand copain du Général Seck, qui l’a choisi comme adjoint (sous-chef d’état-major général des Armées) en juillet 1988, le général à la retraite, actuel gouverneur (civil ! On l’oublie trop souvent, même au Cafard) de la région de Ziguinchor, ne peut pas en dire autant. Et ce n’est pas la seule chose qu’il ne peut pas : Mon Général ne peut même pas, et c’est décevant pour celui qui, comme la cire chaude a su se glisser dans tous (toutes) les pots (peaux) – s’adapter à son statut de gouverneur civil d’une région sous tension. Pour son interview du mois dernier à la télé, il est apparu en treillis, les manches relevées sur des biceps sans complexe, le langage dru et anti-salonnard. En vrai adjudant pète-sec.
Il a d’ailleurs dû se rendre compte de lui-même qu’ainsi, il se fourvoyait et est allé chercher du côté de la mystique sacrée comment se couler dans cette Casamance rétive (l’histoire des voyantes et du bois-sacré). Au résultat, il serait complaisant de dire que Mon Général-Gouverneur a réussi son coup. Aujourd’hui, on lui colle un colonel (un vrai, un actif), en treillis et tout le bazar, qui trône en son palais.
A quand un vrai gouverneur militaire pour Ziguinchor ? Et pas un interprète de quelque rôle…

Le général Dieng, après son remplacement à la tête de l’exécutif régional ziguinchorois, a commencé à jouir de sa retraite d’officier supérieur. En activité dans une association d’anciens militaires qu’il préside, il sera sorti de ce relatif anonymat à la veille de l’élection présidentielle par sa nomination à la présidence de l’Observatoire national des Election (Onel). Nomination contestée par l’opposition à cause d’une supposée adhésion du général à un mouvement de soutien au président Diouf, candidat à sa propre succession. Le général dut démissionner sous la pression de l’opinion publique.

N° 139 du octobre 90

Mata Sy Diallo
Faut-il supprimer Mata-qui-rit ?

Faisons-nous comprendre avant de nous faire accuser d’incitation au meurtre. La Mata qu’il s’agirait de supprimer ici, est celle-là qui, en mars-avril dernier, est entrée sur la scène du Cafard, par la grâce de Ndiol qui la fit entrer au gouvernement, suscitant en nous (metteur en scène) au Cafard les plus grands espoirs. D’ailleurs, pour la ménager et soigner son image déjà chérie, nous avions écarté les sobriquets Mata-Hari et la vache-qui-rit (le premier nous ayant paru méchant plus qu’il n’en fallait, le second, plutôt vache) au profit de Mata-qui-rit.
Eponyme poétique, à la limite de la complaisance, son nom de scène, espérait-on, allait la pousser, la galvaniser. Elle nous ferait rire, ferait des apparitions (des entrées) fracassantes, originales, serait présente, ferait mieux que Mantou Kajoor et Super Der. Las ! Mata Sy Diallo, ministre délégué chargé des Émigrés avait peut-être, jusque il y a deux mois (et encore), des raisons de se terrer, de se taire. Mais aujourd’hui, le Golfe, le Liberia viennent s’ajouter au train-train des Francenabé (venant de France) aiguisant les problèmes à un niveau tel que l’enfant de Ndiolé (hameau perdu dans le département de Kaffrine) ferait bien d’arrêter son cinéma et de se
montrer un peu plus sur la scène. Cinéma ???
Eh oui ! Mata et son département sont en train de chercher un financement pour réaliser des films sur l’émigration. Et ceci n’est qu’un aspect d’un vaste programme dont un projet de recensement-enquête sur l’émigration (qui émigre ? Pourquoi ? Où ? Comment ? etc), la communication, et que sais-je encore.
Des dossiers, qu’on vous dit ! qui demandent autre chose que des shows, même si, après l’histoire du Koweït qui a vu Lord CEE (NDA: Seydina Oumar Sy, ministre des Affaires Etrangères de l’époque) parader, Mata a discrètement rappelé qu’elle existait. Ce qui fit qu’on lui laissa le champ libre au
retour des Sunugaliens du Libéria.
Née à Ndiolé dans la communauté rurale de Ndianké (une kaw-kaw), elle fit ses études primaires à Koungheul où elle se fit remarquer par sa propension à fréquenter les garçons de son âge plutôt que ses semblables, les filles jacassant et pleurnicheuses. C’est peut-être de là que s’est forgé ce tempérament de battante qui lui a beaucoup servi sur le terrain politique.
Et pas seulement que là d’ailleurs.
Si l’on en croit certaines théories, les garçons seraient plus doués pour les maths que les filles. Mata est de celles qui viennent démentir avec véhémence ces préjugés. Matheuse réputée durant son cycle secondaire, elle entra à l’École normale supérieure d’où elle sortit prof de mathématiques.
Pendant qu’elle enseignait, elle fit deux choses essentielles pour sa vie : elle se maria à un instituteur et fit sa maîtrise en sciences économiques. Défis ? Son instituteur de mari est devenu
magistrat (par l’Enam). Il cumule actuellement les fonctions de commissaire du gouvernement près de la Haute Cour et de procureur général de Thiès. Mata, elle, est devenue ministresse. Ministresse qui,
tous les soirs, va dormir à Thiès, chez son cher époux.
Ses amis affirment qu’elle n’échangerait rien contre son ménage. Même pas ce poste ministériel qu’elle est cependant loin d’avoir volé, récompense d’une combativité politique hors du commun. Pendant dix ans, elle s’est battue à partir de la section de Ndianké pour la conquête du département de
Kaffrine en dépit de l’opposition des féodalités maraboutiques hostiles au leadership d’une nana.
Elle misa sur les masses. Et ses partisans qui sont en train de goûter aux délices… disons du pouvoir, se souviennent des moments épiques vécus sous la houlette de Mata. Des tournées dans les hameaux les plus reculés, avec des meetings en pleine nuit devant des villageois ébahis, réveillés à coups de klaxon. Lors de ses meetings, il arrivait que l’on restât une journée sans manger. Un rythme imposé par cette mère de six enfants qui n’hésitait pas à entreprendre
ses tournées avec, dans les bras, un nouveau-né dans ses langes. Et personne ne l’a jamais entendue geindre (Mata, pas le bébé). Mieux, l’histoire que se racontent les témoins de ces grands moments en rigolant, c’est que, en fait, personne ne l’a même jamais vue aller au petit coin. La relâche,
Mata connaît pas. Ainsi, forcément, il devait arriver un moment où les résistances céderaient. Mata eut la pudeur d’attendre jusqu’après le décès de son principal rival, feu Momar Talla Cissé qui couvait une longue maladie pour arracher la coordination à son successeur. Mais alors, pourquoi nous fait-elle le coup de celle qui n’existe pas, la matheuse ministresse déléguée chargée des Émigrés ? Et qu’on ne nous ressasse pas l’histoire des dossiers qu’elle potasserait et de la travailleuse de l’ombre. Pourquoi la battante au style bulldozer deviendrait-elle subitement une timide ?
Il faut qu’elle bouge, sinon nous la supprimons de notre casting !

A sa sortie du gouvernement, Mata dut, sous la poussée de la rénovation en cours au Ps, batailler ferme pour garder ses positions au sein du parti socialiste. Des péripéties qui ont dû la rendre amère et un certain sens des opportunités ont fait le reste. Mata Sy Diallo a rejoint la parti de Moustapha Niasse après l’alternance. Elle y est toujours et a été élue aux élections locales de mars 2001 présidente du Conseil régional de Kaolack.

de moyens matériels faisant défaut.

N° 152 du 04 janvier 91

Youssou Ndour
une étoile

Voici un profil cadeau de nouvel an, celui de You. Youssou Ndour, l’enfant de la Médina, celui par qui l’inespéré est arrivé : la réhabilitation d’un genre musical auquel une frange importante (non par le nombre mais par l’influence) des Sénégalais avait tourné le dos: le mballax.
Le Number One historique, le Baobab des grands jours n’ont rien pu y faire, l’héritage du “ Xiridang xitidang ” des SuperStars et autres semblait avoir définitivement condamné la musique sénégalaise à végéter dans un ghetto sous prétexte de contexte socioculturel défavorable, sinon
Né le 1er octobre 1959 à Dakar, Youssou Ndour n’a pu accéder à la sixième secondaire que par le privé : Askia Mohamed. Sinon à 13 ans, il remportait son 1er prix de chant avec la chanson Faye Biram Penda Wagane. Evidemment, les études, c’était pas son truc.
Le Number One des Pape Seck, Lynx, Doudou Sow avait connu le sort de tous les orchestres qui ont pu faire illusion,emportant avec lui les individualités qui l’avaient composé,quand la voix encore enfantine mais fort entraînante de Youssou Ndour se fit entendre au Miami de Ibra Kassé. Finie l’insouciance d’une enfance passée à chasser les lézards, juste en face de la demeure familiale, dans la réserve naturelle des Eaux et Forêts aujourd’hui disparue, ou à cueillir les baies sauvages poussant entre les tombes du cimetière situé derrière la réserve ; si ce n’était à déloger des oursins entre les rochers des criques que surplombe la Corniche. Finis aussi, les kasak au feu de bois dans la Médina. Bonjour la galère d’un musicien de cabaret, voué certainement, comme les autres, au piétinement,
à l’éphémère gloire d’un pilier de bar, de clochard potentiel, mais quelle voix !
Une voix chantant Xaalis, Absa Guèye Massar et en laquelle certains crurent déceler déjà une étoile. Cependant que d’autres restaient sceptiques. Aujourd’hui, les sceptiques d’hier sont les plus enthousiastes fans de la star qu’est devenu Youssou Ndour.
L’énumération du travail que ce garçon a accompli pour devenir You tout court, de New Orléans à
Amsterdam, en passant par Paris, Londres, Tokyo, Hararé ne pourrait tenir dans un journal.
Il s’est arraché des tentacules de Ibra Kassé, de la tutelle pesante et intéressée de Mass Diokhané de manière quasi
systématique : attendant toujours son heure comme avec Badou
Ndiaye de l’Etoile de Dakar qui voulait en faire tout simplement
une voix dans son orchestre. Mais à Médina (Bo weddee
laac ko sama mak), il faut qu’on vous désigne du doigt. Et ce
n’est pas seulement une sublimation auto-satisfaisante. Chez
You, c’est un plan de carrière savamment mené. Libération systématique
de toutes les tutelles, création du Super Etoile, achat
du matériel de sonorisation, professionalisation des musiciens
payés au mois, création d’une société de production. Et puis,
mise en vedette de sa personne : Youssou Ndour et le Super
Etoile.
199
Seconde étape : après avoir conquis le public sénégalais
avec Taaw, Wondéelu, Médina et autres titres fétiches,
You se tourne vers l’extérieur. Quel meilleur véhicule que la
lutte anti-apartheid ? Youssou chante Nelson Mandela ! Et à
chaque mois de carême, prend congé du Sénégal pour aller se
produire en Europe dans les petites boîtes. La chose devient
sérieuse et le déclic se fait avec l’invitation par Amnesty
International à Hararé et à Londres pour chanter en faveur
des Droits de l’homme. En compagnie de qui ? Peter Gabriel,
Tracy Chapman, Michael Jackson, Whitney Houston. Les
voyages formant la jeunesse, Youssou étonne tout le Sénégal
en venant s’exprimer dans un français correct au journal
parlé (pourtant l’école …) aujourd’hui, il lit l’anglais. Quand
il est l’invité de Boulevard en Musique, il parle de Prince, de
ses rapports avec Bruce Springsteen, Peter Gabriel avec qui
il entretient des relations professionnelles et amicales. C’est
une star parmi les stars.
Mais alors, est-ce que ça lui est monté à la tête ? Ne
gère-t-il pas aussi bien sa situation au sommet qu’il en a géré
l’ascension ? Il a défrayé la chronique ces derniers temps,
c’est propre aux stars de défrayer la chronique. Mais ses
réactions n’ont pas été, de l’avis unanime, à la hauteur des
exigences attendues de lui. Même si certains propos ont frisé
l’excès, You doit accepter l’idée qu’il ne s’appartient plus
tout à fait.
Il a des limites objectives, mais il nous a habitués à
se surpasser. Et il ne va certainement pas nous faire le coup
du gamin boudeur de la rue 15, poussant, la morve à la lèvre,
son “ corsaire ” (vélosolex sans moteur). C’est-à-dire le coup
de s’en fiche complètement de ce qu’on pense de lui. Ce
serait donc très Boy Médina, mais n’est-ce pas lui-même qui
disait dans l’émission citée tantôt, qu’il fallait dépasser cet
aspect de l’image. Allez ! Ngoné, puisque vous semblez être
l’égérie, secouez-le !
Le roi du Mbalax continue d’occuper son fauteuil
avec le même bonheur. Il s’est aussi lancé dans de
multiples affaires dont l’édition, la radiodiffusion et
l’informatique.

Mantoulaye Guène
Mantou
jusqu’au bout

Jusque-là, deux personnalités ont, par leur décès,
forcé les colonnes de cette rubrique : Thomas Sankara et
Ruhollah Khomeyni. Mantoulaye Guène est le troisième
membre de ce cercle restreint. Avec Thomas, l’ex-ministre
du Développement social partageait la fougue, le culte du
don de soi, et cette charmante naïveté qui rapproche l’homme
de l’ange. Avec Khomeyni, la forte personnalité, sans
parler de la croyance au Dieu de l’Islam…
N° 155 du 19 janvier 1991
Mantou n’était pas un ange, c’était un caractère. Et ça,
un prési de l’Assemblée nationale, un alors ministre de
l’Intérieur et un membre du conseil municipal de Thiès, devenu
maire, l’ont éprouvé un jour. Dans son bureau de président du
conseil municipal de fait, où ces personnalités étaient venues se
livrer à des marchandages politiques qui l’énervaient, elle s’est
levée, joignant le geste à la parole, pour leur dire : “ Sortez de
mon bureau ” ; oubliant complètement qu’elle s’adressait à la
deuxième personnalité de l’Etat et à son super flic. Un caractère
entier, sans calcul, qui “ ne savait pas tricher ” comme en a
témoigné Boubacar Sall (Le Soleil du lundi 21 janvier) député
du PDS dont je peux témoigner de la sincérité du propos car
ayant eu à l’entendre quand Mantou était encore en vie.
Pourtant, si elle a pu vider “ l’Etat ” dans un mouvement
d’humeur, personne n’a souvenir de l’avoir vue vider une
de ces humbles personnes qui assaillaient sa demeure du quartier
Takhikaw à Thiès, les week-end où elle y descendait (la plupart).
Fidèle, sa dernière descente, elle le fit aussi un week-end,
dans un corbillard suivi par beaucoup parmi les princes qui nous
gouvernent qui la livrèrent à sa terre et s’en retournèrent à
Dakar. Fidèles, les humbles gens étaient encore là au troisième
jour de son décès, dans sa demeure de Takhikaw, pleurant encore.
Ainsi de cette vieille femme assise au pied de la fille de
Mantou vidant toutes les larmes de son corps.
Née il y a 51 ans, Mantou a hérité la générosité de son
père, propriétaire de périmètres maraîchers qui nourrissaient les
pauvres gens lors des temps de disette de la deuxième guerre
mondiale.
Fidèle au Parti socialiste où elle est entrée en 1963 par
le MJUPS, Mantou sera récompensée une première fois vingt
ans plus tard, quand elle devint député. Trois ans après, en 1986,
elle deviendra ministre. Son passage au gouvernement, au
ministère du Développement social, est une page d’histoire…
qu’il appartiendra à l’histoire de remplir.
Institutrice de formation, de la promotion des
Fatoumata Kâ, elle préfère mettre en avant ses références
acquises à “ l’école de la vie ”, rude école où s’est forgé ce
caractère en acier trempé qui n’a en rien entamé cette sensibilité
qui lui faisait materner tous ceux qui ont 15 ans (ou plus) de
moins qu’elle : de son directeur de cabinet au ministère du
Développement social, Cheikh Tidiane Diop, à Ousmane
Ngom, député du PDS, en passant par votre serviteur qu’elle
appelait “ mon fils ” malgré toutes les irrévérences que vous
savez. Explication objective (pour les imperméables au sentiment)
? Elle est donnée par “ la mère ” (comme j’ai fini par
l’appeler) elle-même : “ Au premier degré, on peut être
impressionné par votre ton, mais moi je vous lis au deuxième
degré. Et je sais qu’au-delà des moqueries, vous faites du
bon travail pour nous ”. Nous ? Ne vous y méprenez pas, ce
“ nous ” n’était pas du genre petit, clanique ou personnel.
C’était un grand “ nous ” quelque chose du genre nous les
politiques, nous le pays.
Ces grandes idées pour lesquelles elle était prête à
griffer, mordre… mourir ; ce qu’elle fit quelques heures
après avoir assisté à une séance de l’Assemblée nationale (où
elle était président de la commission Communication et
Culture). Séance où il était question, entre autres, d’une guerre
dans laquelle notre pays est impliqué.
Elle a été de toutes les batailles, jusqu’au bout… la
Mantou.

Mantoulaye Guène repose au cimetière de Keur
Mame Aladji à Thiès.

N° 156 du 30 janvier 91
Sidy Lamine Niasse
La mine
de l’Islam
Si l’Islam avait une tête, elle ne serait pas éloignée de
celle de Sidy Lamine. C’est, en ces temps de Jihad irakien, ce
que doivent avoir pensé les services consulaires français qui
ont refusé le visa au directeur de Wal Fadjri, invité du Panos,
à l’instar de tous ses pairs dirpub, pour un colloque à Paris. Ce
revers (en fait, le mot est trop gros pour Sidy qui en a vu
d’autres, nous le verrons) même s’il annonce d’autres refus de
visas, d’autres tracasseries, n’a en rien troublé Sidy : «Les
Occidentaux n’ont pas de principes. Ils n’ont que des intérêts
». Sous-entendu : «Le jour où il sera de leur intérêt de
m’embrasser, ils le feront».
Pour le moment, celui dont les amours déroutent
plus d’un Sunugalien, c’est Sidy. Sa passion soudaine pour
Saddam, Saddam qu’il traitait de petit Satan au service du
grand (les Usa), au plus fort de la guerre Iran/Irak, il n’y a
pas si longtemps, paraît aux yeux du Sunugalien moyen,
commandée par on ne sait quel gros, très gros intérêt. Mais
le Sunugalien a-t-il compris quelque chose au frère de Ahmet
Khalifa Niasse ?
Né le 15 août 1950 à Kaolack, Sidy est entré au
daara très jeune, comme il sied à un «fils» de Baye Niasse,
dont il est en fait le neveu selon l’entendement toubab. Né
d’une mère mauresque, son père (frère de Baye) est décédé,
il n’avait que neuf ans. L’enfant, malgré l’ambiance familiale
très islamisée, a-t-il vécu quelques injustices qui lui ont
fait à jamais abhorré les inégalités ? On ne va pas le psychanalyser,
il n’y a d’ailleurs pas besoin. Le résultat est là, donné
par Sidy lui-même : «J’ai très tôt pris mes distances avec le
mode de vie des marabouts, cette façon de vivre de la sueur
des autres. En fait, je conçois l’Islam comme une philosophie
de la répartition égalitaire des richesses, je me suis toujours
senti des affinités avec des gens de la gauche. Tout ce que je
fais, je le fais dans le sens de la lutte contre les inégalités».
Et il en a fait, des choses ! Très impliqué dans les
activités politiques d’une gauche alors clandestine, il se fait
fracturer le poignet en 1966 lors d’un débat où l’on voulait
empêcher Mbaye Diack (celui de la Ld/Mpt) de prendre la
parole. Il a seize ans ! Deux ans plus tard, mai 68, Sidy participe
à la fête : police, et pas plus loin. 1970, fin de ses études
au collège franco-arabe, mais il fait partie d’un groupuscule,
«Sunugal», qui réclame la libération de Mamadou Dia entre
autres incongruités. On lui refuse sa bourse pour la Tunisie et
on l’affecte à Kédougou. Une mesure disciplinaire qui ne le
discipline nullement, car il soutient un fonctionnaire du
contrôle économique contre les commerçants inflationnistes.
Un autre esclandre. En 1976 (le fait-on pour l’exiler ?), il
obtient une bourse pour l’université Al Azhar en Égypte.
Il y est fait président de l’association des étudiants
sénégalais en langue arabe et dénonce les pratiques d’un
ambassadeur qui, affirme-t-il, gonflait le nombre des boursiers
pour s’approprier la différence dans le budget.
206
Résultat de son agitation, quand il vient en vacances en 1978,
«On» ne le laisse pas repartir. Il milite dans un mouvement
islamiste, Hezbollah, jugé subversif et créé par son frère
Ahmed. Le 2 novembre, il se fait arrêter («à la place de mon
frère», précise-t-il) pendant que son mentor de frangin,
copain comme coquin avec Khadafi, est en Libye. Cette fois,
c’est sérieux, ça a à faire avec la sécurité de l’État. Il restera
exactement un an en prison.
Asa sortie de prison, il va à Paris où il fraye avec des
gens comme Wahid Gordji, ce membre de l’ambassade iranienne
qui sera, plus tard, soupçonné d’attentats terroristes
meurtriers (notamment la tentative d’assassinat de Chapour
Bakhtiar, ancien PM du Chah) et que la France laissera partir
de manière peu glorieuse, après qu’il s’est emmuré plusieurs
mois dans son ambassade. Sidy se familiarise avec les
idées de la révolution iranienne avant d’aller carrément en
Iran les épouser. A son retour, il attend la visite de François
Mittérand à Dakar, pour, dans un geste spectaculaire, brûler
le drapeau français. Cela lui vaudra un second séjour en prison,
pour dix mois.
A sa sortie, en février 1983, c’est en France qu’il se
rend, avec déjà l’idée de créer un journal, idée qui a germé
dans sa tête à la vue de la manière dont la presse, à l’époque,
avait rendu compte de ses aventures.
Wal Fadjri naîtra en janvier 1984, avec un allié, Latif
Guèye qui, aujourd’hui, vole de ses propres ailes dans l’Eden
financier des Émirats et imamats.
Quand on évoque cet aspect sonnant et trébuchant
dans lequel baignent tous les engagements sunugaliens drapés
du manteau de la religion de Mahomet, celui qui est fier
de Baye Niasse et qui a été l’objet d’une confiscation de passeport
pour avoir fait des déclarations en faveur de Nkrumah
en 1966, a l’air franchement désolé. Dans tout ce qu’il fait, il
met l’intérêt de son pays en avant. Pourtant, il ajoute pensif :
«J’ai des amis, certes». Dont Satan (oh pardon) Saddam ?
«Saddam est un chef d’État comme un autre» ; et il répète
comme une litanie, «l’intérêt de mon pays…»
Mais enfin, Sidy Lamine Niasse serait-il un plénipotentiaire
surréaliste, une sorte de Salvator Dali de la diplomatie
qui ne se soucierait que des formes ?
On raconte que Ndiol a voulu en faire son ambassadeur
en Iran et que c’est le Roi Fahd d’Arabie qui n’aurait
pas goûté la plaisanterie. Ceci expliquerait-il la saddamisation
de Sidy ?
Il semble que le Sunugalien moyen renonce à y comprendre
quelque chose à Sidy-la mine (d’or) de l’Islam…

Sidy Lamine Niasse fera du journal Walfadjri un quotidien
avant d’ajouter au groupe du même nom une
radio. Son ambition est de créer une chaîne de télévision.
Chroniqueur sur les ondes de sa radio, il défraie
régulièrement la chronique par des sorties osées. Son
engagement islamiste se conforte et ses propres interventions
sur Walf FM en sont le principal vecteur. Sa
radio, très professionnelle par ailleurs, est la plus
écoutée actuellement sur la région de Dakar d’après
les derniers sondages.

N° 158 du 13 février 1991
Kéba Mbaye
Une
nomenklatura
Entré dans l’histoire en même temps que Ndiol,
c’était à l’occasion de la prestation de serment de celui à qui
Senghor venait de confier le destin des Sunugaliens, Kéba,
alors président de la Cour suprême, ne s’y est pas projeté en
catimini. “ Les Sénégalais sont fatigués ”, fut la forte formule
qui le propulsa dans le coeur desdits Sénégalais.
On était si fatigué et Kéba en avait tellement
conscience qu’il nous planta là quelques mois après et s’en
alla à La Haye. Candidat de Ndiol, il avait été élu juge à la
Cour internationale de justice.
Avant de faire ses valises, et six mois seulement
après qu’il eut servi au tout nouveau président sa forte formule,
son fils Abdoul Mbaye était placé au poste de président-
directeur général de la Banque de l’habitat du Sénégal.
Un fatigué de moins : BHS, ça ferait une belle marque de fromage.
Abdoul n’a que 29 ans. Et il n’est pas fils unique, Kéba
ayant une ribambelle qui, d’ailleurs, ne chôme pas.
Né à Kaolack le 5 août 1924, ce natif du signe astrologique
du Lion sait rugir (on l’a vu avec son impressionnante
sortie sur les Sénégalais fourbus amadouer le tout nouveau
chef d’Etat), mais il sait aussi ramer. Pour lui comme
pour ses proches. Pendant 17 ans (1966-1981) président de la
plus haute juridiction du pays, il aura loyalement servi l’ancien
président. Cependant, l’actuel n’aura pas à se plaindre
de lui.
Lui (Kéba) ne se plaint tout simplement pas. Abdoul
Wahab Talla, délégué à l’organisation du sommet de l’OCI
est son gendre, de même qu’Ousmane Blondin Diop, directeur
général de Scat-Urbam et aussi Abdourahim Agne,
député PS et homme d’affaires. Quel père ne rêve pas de si
beaux partis pour ses filles ? Surtout qu’Aminata Mbaye
(Mme Agne) est avocate, Ndèye Mbaye, directrice commerciale
d’une grande société et l’autre est, avec sa jumelle,
pharmacienne. Leurs deux autres frères, Tidjane et Ibrahima
sont, respectivement, directeur général de la Sonatel et architecte
décorateur. Ne concluez pas trop vite sans savoir que
l’architecte a été adjudicataire du marché de la décoration
intérieure de l’hôtel de l’OCI sis aux Almadies. “ Les
Sénégalais sont fatigués ” certes, mais les Mbaye s’en sortent.
Ainsi d’ailleurs, on l’a vu, que leurs alliés.
Ancien élève de l’école normale William Ponty, liton
dans son curriculum vitae, on n’y voit pas que Kéba a été
instituteur. Instit, ça fait pas chic ? Peut-être que non, quand,
par la suite, on devient licencié en droit, diplômé d’études
supérieures de droit privé, puis de l’Ecole nationale de la
France d’Outre-Mer.
Ces diplômes que Kéba Mbaye a obtenus, plus ses
fonctions les plus importantes et la quinzaine de publications
dont il est l’auteur, feraient un honorable curriculum qui tiendrait
sur deux feuillets normalisés. Le CV de Kéba en compte
cinq non normalisés qui n’omettent rien. Des présidences,
de vagues commissions, la mention de qualité de membre de
conseils d’administration, d’associations, de titres mirifiques
anodins dont celui-ci : “ Officier de l’Ordre du Mérite
Gambien ”, remplissent ces pages qui comportent même un
chapitre intitulé “ Quelques participations à des colloques et
réunions ”.
Celui pour qui Le Cafard hésite encore à choisir un
sobriquet entre Ewing et Carrington (noms de célèbres
patriarches des séries américaines) ne laisse rien au hasard.
Et ce souci du détail ne s’arrête pas à son CV. Après neuf
années passées à la Cour internationale de justice de La
Haye, et à 66 ans et des poussières, on pourrait penser que
Kéba Carrington (ça sonne mieux que l’autre) songerait à la
retraite. On lui prête l’intention, sinon d’ouvrir un cabinet, du
moins d’aller prêter main forte à celui déjà pas indigent de sa
fille avocate. Y aurait-il quelque lointain neveu à caser, ou
Carrington aurait-il simplement plus gros appétit que
Pantagruel ?
Questions sans objet ! Les Sénégalais sont à la limite
de l’épuisement, neuf ans après le diagnostic de Kéba et il
veut simplement être là… pour (de près) voir la fin.
Imagerie exagérée ? Peut-être ! Certains de ses pairs
sont étonnés, au contraire, de la belle réputation faite à cette
nomenclature personnifiée qui, même après neuf ans d’absence,
compte encore dans la magistrature et dans d’autres
sphères de décision des hommes qui lui permettent de tirer
certaines ficelles. Dans l’unique but de tirer la couverture à
lui, et à ses proches. On pourrait dire à celui qui est fier de sa
qualité de membre du Comité olympique internationale, ce
n’est pas sport ? Mais il répondrait peut-être que ça peut perpétuer
une dynastie. Et c’est important, ça !

Kéba Mbaye, président de la Cour internationale de
justice de la Haye et par ailleurs vice-président du
Cio, a dirigé l’enquête sur la corruption de membres
du comité exécutif de son organisme sur le choix de
Salt Lake City (Usa) pour les jeux d’hiver de 2002.
Auparavant, en 1992, il a dirigé la commission de
réforme du code électoral avant de démissionner, en
1993, de la Présidence du Conseil constitutionnel,
avant même la proclamation des résultats, à la suite
de contestations sur le déroulement des élections. Et,
personne ne peut l’oublier, peu avant l’assassinat de
Me Babacar Sèye qui lui succédera au poste de président
du même Conseil constitutionnel. Kéba mbaya décédera en 200

Léopold Sédar Senghor
Incommensurable

Né le 9 octobre 1906 à Joal, hors des quatre communes,
donc sujet français ou “ citoyen à statut particulier ”,
Léopold Sédar Senghor, pour cause de non-citoyenneté,
n’avait pas droit à une bourse d’études supérieures au
moment où il y prétendait. Grâce à l’entêtement d’un abbé,
le père Carde, qui réussit à forcer la main à l’administration
qui lui offrit une demi-bourse, Senghor devint plus tard le
premier agrégé en grammaire d’Afrique. Aujourd’hui, il est
académicien. S’il avait eu une bourse entière qu’est-ce qu’on
n’aurait pas vu ?
Or donc, ce qu’on a vu au demeurant, nous en
bouche plus qu’un coin.
Personnalité politique hors pair, immense personnalité culturelle,
poète, conteur (on l’oublie souvent), auteur d’ouvrages
scientifiques et littéraires, penseur politique et homme d’action,
Léo de la grande Khâgne du lycée Louis-le-Grand des
années vingt et trente a souvent été à la fête en ce qui concerne
les choses de l’esprit, mais aujourd’hui, il devrait retrouver
une autre jeunesse.
Planant, Léo l’a souvent été, mais quand la
Francophonie, dont il est le père, ainsi qu’elle est vécue
aujourd’hui (c’est-à-dire en tant qu’espace de liaison culturelle
entre les peuples parlant français) vient se baigner les pieds
sur les plages de Ngor, humer le souffle proche de Mama-
Guedj, il doit être aux anges. Près des Muses inspiratrices, l’inventeur
de la négritude, qui est avant tout un poète, devra nous
composer un chant. Chant, puisque dans sa langue maternelle,
on emploie le même mot gim (au singulier), kim (au pluriel)
pour désigner à la fois le chant et le poème. Or Léopold Sédar
Gnilane Senghor est enraciné dans ses valeurs (propres) de
civilisation. Même si son ouverture – “ aux apports fécondants
des autres civilisations ”, en a fait le seul black (oh ! pardon
pour l’anglicisme) de l’Académie française, féru de dissertations
latines et qui, un jour de 1981, a regretté comme
Jacques le Cornec, que le français ait perdu son latin.
Le fils de Gnilane, lui, ne perd jamais le Nord : il a un
certain nombre de préoccupations dont il a condensé la substance
dans quelques formules chocs. Ainsi, à la chapelle
Mazarine de l’Institut de France où se déroule sa consécration
à la place laissée vacante par le décès du Duc de Levis
Mirepoix, Senghor, dans un discours en hommage à l’historien
disparu, ne manque pas de souligner : “ Cependant, en réaction
contre le positivisme attardé, notre historien s’est fait,
encore une fois, une vision intégrale de l’humanité. C’est
pourquoi il ne se fie pas à la seule raison discursive. La révolution
culturelle de 1889… lui a rappelé, en son temps, que les
anciens grecs, fondateurs de la raison albo-européenne, accordaient
plus d’importance à l’intuition qu’à la discursion et
autant à la sensibilité qu’à la volonté ”.“ Vision intégrale de l’humanité
? ” Civilisation de l’universel bien sûr ; “ intuition? ” émotion
nègre et “ discursion ?” raison hellène, bien entendu.
214
Et Senghor pouvait continuer son laïus sur la spiritualité des
Celtes qui s’est greffée sur l’esprit de méthode et d’organisation
des Latins ; la sensibilité des Germains qui apportera ce
lyrisme lucide à l’art français ; les troubadours et leurs
emprunts à l’héritage ibère, etc. Un grand esprit que ce petit
Sérère, même pas né dans une commune mais qui a du sang
portugais dans les veines (une goutte, a-t-il un jour précisé).
Et c’est important pour cet illuminé du métissage. Culturel et
biologique, a-t-il préconisé, mais aussi, même s’il ne l’a pas
crié sur tous les toits, caractériel. Car, personne n’illustre
mieux le métissage ou la symbiose de deux caractères différents
que Léopold Sédar Senghor soi-même.
Prisonnier de guerre, il découvre “ qu’il existait une
véritable prosodie négro-africaine, et pas seulement une
prose poétique ”. Cela, il l’avait découvert en écoutant
“ attentivement les poèmes psalmodiés par des prisonniers
sénégalais… ” Prisonnier de guerre qui s’occupe de “ prosodie
” et de “ métrique ”, de syllabes accentuées et de vers, il
faut le faire. Et Senghor l’a fait.
Une symbiose encore plus osée, celle du poète et du
politicien. Membre de la SFIO jusqu’en 1948 et leader du
BDS jusqu’en 1956, Senghor est co-fondateur et directeur
politique de la Convention africaine jusqu’en juillet 1958,
directeur politique de l’UPS, section territoriale du PRA, cofondateur
et président du PFA et secrétaire général de l’UPS,
conseiller municipal et maire de Thiès en 1956, on n’en finirait
pas. Notons qu’il aura été député du Sénégal à
l’Assemblée nationale de la République française, membre
de deux Assemblées constituantes françaises, président de
l’Assemblée fédérale du Mali avant d’être élu pour la première
fois, président de la République du Sénégal le 5 septembre
1960. La grande affaire !
Le Sénégal, on l’a vu sous cette même rubrique dans
le numéro 70 du Cafard Libéré, est un pays de liberté.
Senghor, en bon politicien (il excelle en tout, ce Sérère), laissera
à ses rivaux la liberté de choisir entre lui et le néant politique.
Le temps de bien s’asseoir, un temps qui sera bien long
à venir, jusqu’en 1974 ; ouverture démocratique mais limitée
à quatre courants de pensée, et toc !
215
Cependant, aucun carcan trop pesant n’aura menacé fondamentalement
les libertés durant ces quatorze années de règne
qui verront le Sénégal gagner en prestige ce que la nature lui a
refusé en richesses. Le premier Festival mondial des arts nègres
sera le grand moment culturel du règne de Senghor. Son retrait
volontaire du pouvoir en janvier 1981 en sera le grand moment
politique. Michel Jobert écrira à ce propos dans J.A. n° 1014
du 17.12.80 : “ On saluera donc le courage ou le calcul avisé
du président sénégalais, familier de la tragédie antique où le
choeur investi de sagesse donne à la cantonade de judicieux
conseils et rappelle les sévères vérités de l’histoire. Voilà donc
un homme qui ne s’est pas aveuglé au point de se croire indispensable
”.
Senghor, à 83 ans, a gagné de son parcours poéticopolitique,
une étiquette d’humaniste. Une seule tache au
tableau, mais une tache rouge sur son manteau immaculé d’humaniste
: l’exécution de Moustapha Lô qui tenta de l’assassiner
en 1967. Si Senghor qui fut tenté de le gracier, a, comme on
veut le faire croire, cédé aux faucons de son entourage de
l’époque, voilà qui apprendra à un grand esprit, soucieux
d’éternité, à écouter des rustres soucieux seulement d’immédiateté.
Post-Scriptum : Senghor a dit, en 1981 : “ on ne parle
bien que de ce que l’on connaît, de ce que l’on a vécu ”. Quand,
à l’âge de 61 ans, en 1967, il était déjà Docteur Honoris Causa
de 12 universités, votre serviteur avait 12 ans. C’est dire…
Décédé le 20 décembre 2001, l’ancien président du
Sénégal a vu son héritage politique revendiqué par
même certains de ses adversaires politiques les plus
irréductibles. Son legs culturel au Sénégal, lui, fait
induscutablement une quasi unanimité.
NDA:
Nous avons tenu à clore par le Profil de Senghor ce tome 1
de Mémoire corrective. Une manière d’hommage à Léopold
Sédar Senghor. On remarquera que ce texte n’est pas daté,
nous n’avons pu en trouver la date exacte de publication
même si nous sommes sûrs qu’elle se situe en 1989. Le
hasard a ainsi, peut-être, voulu nous rappeler que Senghor
est éternel, en tout cas, dans l’entendement de l’Académie
française.

Pape Samba Kane