On aura tout vu en douze ans de régime dit de l’alternance !

Comme l’a clairement vu Amath Dansokho, c’est la toute première fois de toute l’histoire politique du Sénégal que le nom d’un membre du gouvernement sénégalais est mêlé à une histoire de drogue, comme avec ce câble de l’ambassadeur des USA au Maroc diffusé sur le site de Wikileaks, et révélé aux Sénégalais par le journal « Le Quotidien », dans son édition du 13 septembre. Ce câble, sous la plume de l’ambassadeur Robert P. Jackson (traduit de l’anglais par nos confrères), nous est présenté ainsi par le journal : … « Il a été rapporté à la mi-août –Ndlr : le câble datant de septembre 2009, il s’agit certainement du mois d’août de la même année-   qu’un officier supérieur de la Police à l’aéroport de Casablanca, a été brutalement affecté à un poste à Laayoune, au Sahara occidental. Les motifs invoqués étaient divers : un journal déclarait que c’était parce qu’il avait arrêté un proche d’un dirigeant africain, qui transportait de la drogue … Mais des informations de Police ont confirmé la première raison, et indiqué que le proche en question était Karim Wade, le fils du président Sénégalais Abdoulaye Wade ».

Bien sûr, Karim Wade, qui venait juste de pondre un communiqué démentant les révélations de « Tonton Robert », Maître Bourgi donc, voulant qu’il aurait remis un millions de Dollars à Dominique de Villepin, dans le cadre de l’huilage par les dirigeants africains des rouages de la Françafrique (affaire qui fait grand bruit en ce moment), a démenti l’information et menacé de plainte nos confrères du « Quotidien » et Wikileaks. Rappelons qu’en 2009 déjà, au moins trois journaux sénégalais, dont Le Populaire, avaient fait état du « fils d’un dignitaire sénégalais haut placé » épinglé au Maroc dans une affaire de transport de drogue. Les journaux, reprenant alors la presse marocaine, qui elle-même était restée vague sur l’identité du fautif, étaient aussi restés évasifs, cependant que dans les rédactions, circulait le nom de Karim Wade.

Bien entendu, la démarche était parfaitement compréhensible, leur source étant restée imprécise, les journaux sénégalais ne pouvaient aller plus loin, d’autant qu’à l’époque déjà, Karim Wade s’était fait une réputation de Luky Luke de la plainte, qui vous cite (devant les tribunaux) « plus vite que son ombre ». Or, ce coup-ci, nos confrères de Yoff, appuyés sur une source béton, ont barré leur une de ce titre : « Karim Wade arrêté au Maroc en possession de drogue », qui a sonné comme une taffe de trop, celle qui mène à l’overdose (de scandales), dans le corps social sénégalais.

C’est un coup de tonnerre dans le ciel déjà chargé de scandales du régime libéral, mais pas n’importe lequel, car il a déclenché un orage dont on ne mesure pas, me semble-t-il, au sein du gouvernement, les ravages possibles sur le pays. Que de questions vont se poser les Sénégalais, désormais. Sur l’insistance suspecte de l’Etat à revenir sur la criminalisation du trafic de drogue ! Sur les 2300 milliards supposés destinés au blanchiment dans l’opération de privatisation des parts de l’Etat dans Sonatel (même source que cette affaire de drogue : Wikipédia et ses câbles diplomatiques) ; de pareilles sommes destinées au blanchiment ne circulant généralement que dans le monde du narcotrafic ! Sur l’insistance du ministre d’Etat, fils de son père, à ne voyager qu’en jet-privé ! Un jet –celui de Karim Wade-, on l’apprend aujourd’hui du même « Quotidien », qui serait le seul avion, selon des douaniers, soustrait au contrôle de la douane à son arrivée à Léopold Sédar Senghor.

Sur même l’inhabituellement long séjour du président Wade au Maroc, qu’il n’a quitté qu’avant-hier, on pourrait se poser des questions. Parce que l’Etat sénégalais, par ses propres moyens, ou avec le support des services du royaume du Maroc, peut bien avoir été mis au courant de l’existence de ce câble et de sa diffusion possible par Wikileaks. Une quête possible d’un démenti royal peut bien valoir un déplacement présidentiel, là aussi, inhabituellement discret.

Et c’est là qu’il faut revenir aux dénégations et, surtout, à la plainte de Karim, ainsi d’ailleurs qu’à son argumentaire récurrent face aux critiques qui pleuvent sur lui : le harcèlement, dû à la haine ou au ressentiment inexpliqué de beaucoup de Sénégalais envers sa personne. La première source de cette information n’est ni « Le Quotidien », qui n’en  revendique d’ailleurs pas la primeur, ni même Wikileaks, qui s’est spécialisé dans la diffusions de câbles diplomatiques américains autrement plus sensibles, mais le département d’Etat américain, lui-même « sourcé » par His excellency  Robert P. Jackson, ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique au royaume du Maroc, pays important sur la plan géostratégique pour les States. Et les plénipotentiaires américains ne sont pas connus pour être des plaisantins. Et Mister Jackson ne peut être suspecté d’être partie-prenante dans le petit jeu sénégalais de la détestation systématique du prince héritier. Et puis, on allait l’oublier, personne, en Amérique ou ailleurs, n’a jamais remis en cause l’authenticité des câbles diplomatiques publiés par Wikileaks.

De ce point de vue, seul Mister Jackson devrait être attrait devant les tribunaux par Karim Wade et même l’Etat du Sénégal, si ce dernier estime, et il devrait, que cette affaire ternit son image. Au moins protester auprès du département d’Etat sur la légèreté de son ambassadeur, si, et seulement si, l’Etat du Sénégal est sûr que cette affaire est fausse, de bout en bout. Et ça, c’est assurément une autre histoire…

Par Pape Samba Kane