Par Pape Sambe Kane

« A l’heure où les poules sommeillent dans les cases et où les bouches des bébés sont encore suspendues aux seins de leurs mères, un cri perça la nuit étoilée du hameau endormi. Une adolescente mettait un enfant au monde. Elle n’avait jamais été à l’école et voyait sa destinée vouée au martyre et à l’inconfort intellectuel. L’homme qu’on lui avait choisi attendait plutôt avec impatience le fils qu’elle était en train de lui donner. Déjà, il pensait aux mille petits soins dont il faudrait l’entourer et il avait même oublié les railleries de ses proches.
Pris dans une sorte d’enthousiasme rageur, il se sentait grisé par les moments privilégiés qu’il allait enfin connaître. Aussi, se surprit-il à fredonner une chanson qui disait la détresse d’attendre.
 »

Le texte que je viens de lire est extrait d’un roman africain. Et cette prose, si on n’en connaît pas l’auteure, n’est ni féminine, ni masculine, elle est belle tout simplement, on doit l’admettre – dans cette assemblée il se trouve certainement des lecteurs qui connaissent le roman et donc son auteur. Ce pourquoi j’ai choisi de commencer ainsi l’article oui, le petit texte, que je vais vous présenter, apparaitra très vite dans mon propos.

L’analyse littéraire, la critique de la démarche créatrice, surtout, dans les œuvres des romancières –ici africaines et francophones- devraient prêter une attention particulière au danger d’un assujettissement excessif à une topique féministe, voire tout simplement féminine. Je fais partie de ceux qui, depuis longtemps, et pour toute démarche créatrice, dans tous les domaines de la création artistique, pensons qu’hommes et femmes sont soumis aux mêmes lois naturelles. Et donc aux mêmes exigences et obligations dans la réalisation des œuvres de création, des œuvres donc de beauté.

Et c’est pourquoi, l’épithète « féminin » m’a toujours inspiré une certaine méfiance quand elle était associée à une activité créatrice. Peinture féminine, cinéma féminin, littérature féminine, etc., me sont toujours apparus comme des singularisations quelque peu malvenues. J’y ai perçu, certaines fois, une sorte de stigmatisation, peut-être pas intentionnelle, ni toujours ni chez tout le monde, mais au moins inconsciente chez certains hommes.

Or, si l’écriture (il faut bien aller vite …) en elle-même – sauf s’il faut jouer au psychanalyste et en même temps généticien du texte -, relève de techniques et procédés devant lesquelles hommes et femmes créateurs – je veux dire écrivains- sont logés à la même enseigne – strictement -, le choix des thèmes, en dehors de la différence biologique si évidente, intervient, me semble-t-il  de façon centrale, dans la différenciation qui est voulue entre la Littérature tout court, et la littérature féminine. On notera, ici, qu’on ne parle jamais, en tout cas jamais en tant que genre ou courant littéraire, de littérature masculine. Elle serait donc, cette dernière, le territoire premier de La Littérature « Grand L », avec comme province la littérature féminine qu’elle soit africaine et francophone, ou universelle tout simplement, et de tous les temps. Ce serait bien sûr, un malentendu de penser ainsi, la littérature féminine, ne saurait être entendue, n’a jamais été entendue, comme la littérature enfantine (…).

Mais tout cela, qui bien sûr n’est pas nouveau, prend racine dans un mouvement, une dynamique humaine où l’homme, je veux dire le mâle humain, a joué un rôle central. Nous ne reviendrons pas sur toute l’histoire qui nous a menés à une délibération comme celle d’aujourd’hui – parce que, dans la littérature, comme ailleurs dans d’autres activités humaines, la même histoire a déterminé bien des situations problématiques. Elle a engendré, progressivement, chez les femmes –femmes d’abord avant d’être créatrices, africaines, francophones- des démarches, attitudes et postures ayant enfanté « les mouvements d’émancipation », multiformes, que l’on pourrait regrouper aujourd’hui sous l’appellation générique de féminisme.

Pour contrer donc les tendances phallocentriques d’un monde comme fait pour les hommes, en tout cas fait par les hommes d’une certaine façon, les femmes, en littérature également, ont pris des postures et attitudes qui les installaient dans ces batailles émancipatrices. D’où, comme suggéré plus haut, quand l’écriture restait l’écriture, le choix des thèmes, essentiellement, avait fini par distinguer, singulariser, nommer la littérature féminine ; au risque de l’isoler, malheureusement ! L’isoler d’un tout que, personnellement, je préférerai voir rester un tout. Mais que sont mes choix et préférences face à une réalité si tangible qu’elle fait l’objet d’études poussées, et de débats comme ceux qui vont survenir en ce lieu tantôt, certainement après que les sommités universitaires ici présentes auront fini de prendre la parole – parce que je suis bien conscient des fragilités de mes échafaudages théoriques.

Alors ! Que valent donc mes choix et préférences ? Rien du tout face à la complexité des affaires de la création littéraire, même quand on en a isolé une thématique relativement circonscrite. Mais j’ai quelques hypothèses en armature pour tenter de soutenir mes constructions ; et, de façon quelque peu inattendue, elles nous introduisent dans le vif du sujet si j’ose dire, parce qu’à partir de là, je vais devoir convoquer des œuvres d’écrivaines (…) africaines francophones, en illustration de mes propositions, que je qualifierai plus humblement de suggestions.

Les thèmes de roman, essai ou autres œuvres écrites dans lesquels se sont enfermées bien des auteures africaines francophones, sont les mêmes qui ont leurs racines dans cette révolte des femmes contre un ordre masculin oppressant, agressif, violent même, très souvent. A cette violence, cette oppression, cet étouffement, les auteures africaines francophones répondront par la dénonciation des mœurs politiques et sociaux, dégradants pour la femme, la révolte, l’affirmation-revendication du droit à disposer de leur corps, la défense de ce corps contre les mutilations et autres marquages, et même, ouvertement le droit au plaisir.

Mais ne nous emballons pas, la littérature en général, dans nos pays, reste une activité marginale pour cause d’analphabétisme massif, et au sein même des populations lettrées, un infime pourcentage s’intéresse à elle, or, face à cette minorité, la cherté du livre reste un obstacle non négligeable à son accessibilité.

Cependant, les acquis sont là, et aujourd’hui, rien qu’au Sénégal, depuis près de quarante ans, des pas de géant ont été faits dans la conscientisation à « La problématique genre », comme on dit maintenant, pour fédérer toutes les tendances du féminisme, nées après ou avant l’idéologisation du féminisme. Mais certainement aussi pour prendre ses distance d’une terminologie dont on commence à trop s’intéresser à la signification première, qui serait dit-on, un terme médical désignant une pathologie masculine assez stigmatisée.

Ces acquis, bien des écrits de femmes y ont contribué, parfois dans la douleur pour leurs auteures. Je commencerai par Awa Thiam pour finir par Nafissatou Dia Diouf, en passant par Mariama Ba, Ken Bugul, jusque et y compris Aminta Sow Fall (Oui, oui !) ; avec une petite incursion ailleurs, pour parler d’Axelle Kabou, et de la gabonaise Honorine Ngou.

Au début des années 80, Awa Thiam, féministe jusqu’à l’énervement, publie « La parole aux négresses » qui est un recueil de témoignages collectés chez des femmes en 1978, pour proposer une critique bouleversante de l’excision.

Quand Mariama Bâ, que l’on ne peut pourtant pas classer féministe exaltée écrit dans Une si longue lettre : « Alors que la femme puise, dans le cours des ans, la force de s’attacher, malgré le vieillissement de son compagnon, l’homme, lui, rétrécit de plus en plus son champ de tendresse. Son œil égoïste regarde par-dessus l’épaule de sa conjointe. Il compare ce qu’il eut à ce qu’il n’a plus, ce qu’il a à ce qu’il pourrait avoir. », elle est dans le sillage, dans un autre registre, certes, d’Awa Thiam, une continuité dans la violence du verbe opposée à la violence phallocentrique historique polymorphe des hommes. Ken Bugul, au cours des mêmes années 1980, en optant pour une confession de son vécu, sans tabou, presque sans retenu, dit aux hommes : « Je suis maîtresse de mon corps et donc de ma vie ». Sacrilège qui lui vaudra bien des inimitiés et stigmatisation.

Plus mesurée que même Mariama Bâ, Aminata Sow Fall, qui d’ailleurs se tient loin, explicitement de ce tout ce qui s’apparenterait au féminisme de combat, dans un roman doucereux au premier abord, n’en insuffle pas moins son fiel aux hommes, dont, comme l’auteur d’une si longue lettre, elle souligne le manque de sensibilité, l’orgueil, qui les déshumanisent. Ainsi écrit-elle dans « Douceurs du bercail », à la page 112 : « Un enfant qui pleure ne sera pas un homme » Yakham avait marqué le pas : « Oui, mère… Mais je ne suis plus un enfant … Je suis devenu un homme … Il faut apprendre à pleurer en devenant un homme. Ce monsieur-là et ceux qui m’ont volé le fruit de mon travail … Mon mérite … s’ils avaient appris à pleurer, ils n’auraient pas été des monstres ».

Elle, Mariama Bâ, Honorine Ngou, la Gabonaise, ne sont ni dans la révolte, ni dans la violence ouverte, mais participent clairement au combat par ce que l’on a appelle la valorisation de la femme, parce que bien sûr, comme on l’a vu, au passage, les hommes prennent quelques baffes. Honorine Ngou, qui est l’auteur de la citation lue en exergue de mon texte, tiré de son roman Féminin interdit. Voici ce qu’en dit la partie la quatrième de couverture : « Dzila, quinquagénaire, n’a jamais été père. Il épouse une adolescente et espère avoir un garçon. Mais sa jeune femme accouche d’une fille. C’est la consternation. Dzila rejette tout ce qui est féminin en sa fille et lui donne un nom mixte : Dzibayo (cela vaut-il la peine de lui donner un nom ?). Il lui inculque les qualités morales habituellement considérées comme viriles et lui interdit les tâches féminines. »

 

Même sorties des thématiques féminines habituelles, les écrivaines africaines francophones restent dans le ton de la révolte anti-machiste. Ne serait-ce que par ricochet. Si Axelle Kabou avait été un homme, j’en suis persuadé, son « Et si l’Afrique refusait le développement » aurait suscité moins d’indignation, et n’aurait pas valu à son auteure la volée de bois vert qu’elle a reçu à la parution de son pamphlet. Ce coup de pied dans la fourmilière des hommes que sont les affaires sérieuses, donné par une femme, avait affolé le petit monde des hommes.

Je vais finir en revenant au corps de la femme, et à ce tout littéraire que je voudrais voir unir hommes et femmes écrivains autour de ce qui reste le but ultime du roman, comme de toute création, le beau, l’éblouissement émotionnel. Dans un recueil de nouvelles toutes écrites par des femmes, publié sous la direction de Léonara Milano, intitulé Volcanique : une anthologie du plaisir, et où, soit dit en passant, notre compatriote Nafissatou Dia Diouf a contribué par un texte très beau, douze auteures africaines racontent une expérience érotique singulière, assez osée, à ma connaissance, un projet inédit en Afrique. Et que tous les hommes devraient lire.

La littérature féminine, francophone et africaine, en tant que champ littéraire discernable, était inévitable, en très grande partie parce que les femmes du monde entier, quelle que soit leur activité, font face aux manifestations de cette dynamique humaine machiste, et se révoltent contre elles ; soit ouvertement soit de façon souterraine.  La littérature féminine francophone et africaine ne pouvait être en reste. Quel rôle pourrait jouer la francophonie, qui peut permettre de toucher un public plus vaste, dans sa promotion ? Peut-être saura-t-on à l’issue de ces journées…

Cependant, je me permettrai une mise en garde contre l’isolement, et surtout l’oubli de ce qui fait avant tout une œuvre d’art : sa beauté. Or, il faudrait garder à l‘esprit que les préalables, les intentions idéologiques, les prérequis  de toute nature, contiennent le risque de voir l’intention briller au détriment de l’œuvre.