L’ÉTAT OUBLIÉ DES FONCTIONNAIRES PATRIOTES

Par Mamdou Sy Albert

La fonction publique sénégalaise constitue une des pièces-maîtresses de toute gouvernance de l’État central. Elle est à l’image des fonctionnaires au service de l’État. Entre le sacerdoce étatique de la première génération des fonctionnaires de l’époque post- coloniale et celle de nos jours, désormais  au service des agents fabriqués par une culture libérale mal comprise, il est difficile d’accepter ce qui passe sous nos yeux au cœur de la machine étatique. Presque aucun service public n’est plus en mesure de satisfaire la forte demande sociale des populations les plus déshéritées.

Servir dans la Fonction publique aura été assurément un privilège. Être payé par l’État est probablement un des soucis majeurs de la génération post- indépendance, fortement influencée par ce prestige d’être au service d’une nation émergente. Pendant deux à trois décennies après les indépendances politiques africaines, l’État du Sénégal a fonctionné au rythme d’une administration publique dévouée au service public et à l’intérêt supérieur du pays.

Peu importaient les faibles moyens, les niveaux des études, les profils, les compétences et les capacités techniques de servir, ces hommes et femmes recrutés dans la fonction publique, avaient un grand  respect pour la fonction publique et leur engagement de servir à toutes les échelles de l’administration, un idéal fortement partagé par tous les serviteurs de l’État. Le travail de l’État fut un sacerdoce pour les administrateurs, pour les enseignants, pour les travailleurs et pour les populations. L’État nation a créé un sentiment fort de servir sa communauté et son pays.

Cette époque a produit naturellement de hauts cadres de l’État, des hommes et des femmes d’État dans un Sénégal multiculturel, multiethnique et multiconfessionnel. Elle a produit aussi des travailleurs disciplinés, méticuleux et respectueux des horaires de travail et des missions publiques. On se souvient  avec un plaisir certain encore de cette époque, et de ses acteurs réalisateurs d’une grande œuvre nationale. Ils  ont porté l’État et ses symboles au plus haut niveau des responsabilités publiques. Ce souvenir du passé est bien contrarié aujourd’hui.

La poussée du  fonctionnaire corrompu

A chaque fois que le Sénégalais évoque les pages de cette belle époque de l’engagement du fonctionnaire au service du peuple, le seul souverain et bénéficiaire des politiques publiques, c’est pour mettre le doigt sur une plaie administrative grandissante. L’État a connu des mutations profondes et terribles au cours de ces dernières décennies. Le fonctionnaire est désormais celui qui empêche l’État de fonctionner, par son comportement et sa conduite dans la gouvernance des affaires publiques nationales et locales. C’est lui la source première de la corruption, de la mal gouvernance, des détournements des biens communs et du service public. C’est lui, inconscient, et compromis  qui dirige un pays dans lequel  tout est en état d’urgence.

L’état des édifices publics de l’administration centrale, du système éducatif, de la santé se dégrade d’une décennie à l’autre. Aucun des services publics sénégalais nationaux ou régionaux n’est capable de satisfaire les besoins fondamentaux pour lesquels il a été mis en œuvre.  Tous les services publics de base sont déficitaires en termes de budget et dans un état  environnemental comateux. Pendant que le service public se dénude, tombe à terre sous le regard de l’autorité, des ministres, des députés, des hauts cadres de l’Administration centrale, certains fonctionnaires de la haute hiérarchie deviennent paradoxalement, plus  riches, plus influents, et plus côtés dans l’exercice du pouvoir étatique. Certains  sont des millionnaires.

 

Réussir socialement par l’État

D’autres  sont des milliardaires. Ils changent de voiture au gré de leurs envies. Il a toujours le portable du dernier cri. Il s’habille à l’étranger. Il est virtuellement dans le monde des affaires et des modes de vie les plus actuels du moment. L’ancienne génération de fonctionnaires qui a porté sur ces épaules un pays  pauvre en construction, n’en revient pas à l’idée d’entendre un milliardaire au service de l’État ou un fonctionnaire qui vit au- dessus de ses moyens officiels. Bien des anciens cadres de cette époque tombent  de haut face aux nouvelles réalités de l’administration.

Ils se sont sacrifiés au nom de l’État et des populations. En retour, certains d’entre eux n’ont  pas, simplement eu  la reconnaissance de la puissance et des populations. D’autres ont fini dans la pauvreté.  Évidemment, ce passé pourrait expliquer ce qui se passe à l’intérieur de l’État. Certains des jeunes  des générations  actuelles parmi les fonctionnaires ne veulent plus  travailler pour se retrouver demain dans la rue sans maison, sans comptes bancaires fournis. Ils veulent, ici et maintenant, réussir socialement.

Et, cette réussite passe nécessaire  dans l’entendement de ces franges des fonctionnaires par l’Etat et la fonction publique. La fausse culture libérale triomphante ouvre les portes de  l’enrichissement par tous les moyens. Ce qui était impensable dans le projet politique de l’État d’inspiration socialiste ou communiste est devenu imaginable, accepté et encouragé. Être libéral signifie pour des franges importantes des fonctionnaires, utiliser la posture du fonctionnaire pour accéder légalement  à des ressources financières publiques.

La commission, le pot de vin, le détournement du bien commun participent à  la performance admise par une certaine pensée libérale de l’État. Elle est trop étroite. C’est cette culture de la réussite sociale du fonctionnaire, du haut cadre, qui se transforme progressivement,  en un moteur du fonctionnement de l’État, de la Fonction publique et de la gouvernance des marchés publics. Certes, il n’y a pas de bon fonctionnaire, sans bonne gouvernance ; mais l’inversion de la maxime est tout aussi admissible également.

Elle est présente dans les  transactions financières, dans la passation des marchés publics de gré à gré et dans la spoliation du foncier, la livraison des infrastructures routières, ferroviaires, maritimes et dans tous les secteurs modernes porteurs de la croissance. Cette culture dérègle tout le fonctionnement de l’appareil d’État,  sa culture et sa finalité ultime. Le fonctionnaire devient alors le cancer d’une machine étatique grippée et impuissante à satisfaire les besoins les plus élémentaires des populations démunies et sans porte-parole audible.

Mamadou Sy Albert