LES NOUVEAUX HABITS DE LA FRANC’AFRIQUE

Depuis quelques années déjà, le  franc CFA est  l’objet de vives critiques de nombreux spécialistes monétaires africains et de pans entiers de l’élite politique et universitaire du continent noir. Ces différents acteurs de l’économique ou du champ des idées ont réussi à créer un vaste courant de pensée revendiquant sous des formes diverses la mort du franc CFA frappé du statut de monnaie coloniale. L’annonce de la création future d’une nouvelle monnaie (ÉCO) devrait ainsi mettre fin naturellement à cette vague de protestation persistante contre l’influence de l’ancienne puissance colonisatrice de l’Afrique. Elle devrait également rassurer les opérateurs économiques et les investisseurs de plus en plus attirés par l’avenir prometteur de l’Afrique. Paradoxalement, c’est l’effet contraire que les présidents de la République de la Côte d’Ivoire et de la France ont provoqué dans le continent noir et dans la diaspora africaine. Il ne pouvait en  être autrement.

Indignation. C’est le sentiment le mieux partagé  dans les rangs de la mouvance panafricaniste revendiquant depuis quelques années une monnaie commune africaine à l’annonce de la mort du Franc CFA par les Présidents ivoirien et français. Ces intellectuels et universitaires africains, spécialistes monétaires ou non, invitent fréquemment  la France et les  chefs d’État africains à tourner définitivement la page de la Franç’afrique.

Ce courant, devenant de plus en plus politique, a fait naître sur ses flans un mouvement d’idées plurielles dans le continent noir et dans les rangs de la diaspora africaine établie dans les capitales occidentales, singulièrement en France, en Allemagne et aux États-Unis. Intellectuels, universitaires, acteurs de la société civile et militants des droits humains ont ainsi fini par introduire, par les idées et par les marches assez souvent, cette problématique dans les débats publics français et occidentaux.

Les gouvernances des Présidents François  Mitterrand, Jacques Chirac,  Nicolas Sarkozy, François Hollande ont toutes subi des pressions de l’influence de ce mouvement panafricaniste hétérogène. L’arrivée du président de la République française actuel, Emmanuel Macron, n’a point affaibli la poussée de cette pression panafricaniste. Tout laissait  croire que ce dernier, issu des rangs du Parti socialiste, un des pôles historiques de la gauche française, aurait  su intelligemment tisser  des liens  de complicité et de collaboration entre ce courant de pensée panafricaniste et son ambition politique présidentielle.

Cette  approche de la relation entre la France et l’Afrique aurait nourri  une certaine confiance dans les rangs des intellectuels et des acteurs de la société civile. La création par le Président Emmanuel Macron d’un cadre de réflexion et de proposition dans le sillage de ses orientations stratégiques de coopération entre la France et l’Afrique témoignait apparemment de la volonté du Président Macron de se rapprocher de l’élite africaine,  de la société civile et de la diaspora africaine.

Il semblait afficher la volonté de prêter une oreille attentive au discours et aux préoccupations de ces Africains. Probablement, c’est cette  approche de proximité en intelligence avec l’élite politique et intellectuelle africaine  qui explique les attentes optimistes qui ont accompagné ses premiers pas en Afrique. Le séjour de M. Macron en terre africaine, au Burkina Faso en particulier, a été un des moments forts de l’expression de ce franc-parler, de cette sensibilité et de cette approche de rupture avec la Franc’afrique. L’annonce de la fin du franc CFA pouvait être inscrite dans cette dynamique de rupture.

Paradoxalement, l’annonce a secrété un effet contraire. Emmanuel Macron est pris apparemment  dans son propre piège, celui  de la France’afrique éternelle. Les symboles de cette France-là ont un sens et une incarnation. En annonçant avec son homologue ivoirien la mort du franc CFA, le président de la République française a joué et incarné, de fait, l’expression culturelle de la France coloniale. Elle a de nouveau  dicté ses intérêts et sa loi de dominatrice  dans la zone Afrique. L’Eco ne modifiera  point  la relation de domination politique, économique et financière. La France reste la garante d’une monnaie de pays indépendants.

Aussi longtemps que les pays africains dépendront de la France qui  garantit  la monnaie africaine en Europe et dans le monde, il sera illusoire de faire croire que les pays africains sont indépendants dans le commerce avec l’ancienne puissance colonisatrice et le reste du monde. Le pire dans cette affaire monétaire réside dans la   fuite en avant de ses responsabilités historiques par la  France. Un  jeu dans lequel se meuvent la France et les États postcoloniaux africains. Comment faire croire aujourd’hui que les États africains n’ont pas suffisamment de banquiers, de cadres et  d’experts  de la gouvernance de la monnaie, qui soient aussi capables que les Français dans le domaine monétaire !

Les banques centrales africaines constituent un argument de taille pour s’inscrire en faux contre une quelconque carence technique. Que dire des cadres politiques africains ? L’Afrique a suffisamment de ressources humaines capables  de penser un système monétaire africain, de le gérer dans les règles de la gouvernance mondiale. Ce qui manque par contre, c’est la volonté politique. La France et les États africains actuels n’ont pas simplement une volonté commune de rompre avec la Franc’afrique. Cette carence notoire va toujours affronter à la vague panafricaniste. Les Africains accepteront difficilement d’être toujours les dominés de la terre.

Mamadou Sy Albert