LE TRAVAIL A LA FÊTE

L’Afrique distancée par les Tic

Par MAMADOU SY ALBERT

 Les travailleurs célèbrent le premier mai à l’échelle du monde. Les africains également. Un événement important dans la vie des sociétés modernes entrant progressivement dans des mutations profondes. Le travail ne pouvait être épargné par les changements nourris par l’industrialisation et les révolutions technologiques et culturelles. L’industrialisation a profondément transformé les sociétés européennes.  Elle  a produit, à des échelles de masse, les biens et services,  le progrès technologique, des sciences, des modes de vie urbains, l’épanouissent individuel et collectif. La technologie accompagnant l’industrialisation produira l’ère des Tic et son corollaire, la modification multiforme et significative du travail, sa nature et même son sens. Le virtuel dessine l’horizon…

L’apparition et l’usage massif  de l’ordinateur constitue un réel déclic de changements dans les sociétés occidentales modernes. L’économie, le savoir technologique, le système éducatif, la culturelle subissent  l’influence grandissantes  des Tic, singulièrement, les impacts de l’usage généralisé de l’ordinateur. Le travail manuel et/ou intellectuel est devenu fortement dépendant des usages multiples de  l’ordinateur.

L’ère de l’économie numérique et du virtuel

Certes le travail manuel et le travail intellectuel existent toujours, mais le travail, en tant qu’activité de production des biens matériels et immatériels et de reproduction de la vie,  connait en soi, des transformations extraordinaires sous l’influence des Technologies de l’Information et de la Communication.

La présence au bureau n’est plus  indispensable dans certains métiers. On peut travailler à partir de chez soi, au café du coin, dans l’avion. On peut livrer une marchandise sans connaître le client. On peut faire des transactions financières à distance. On peut faire la guerre à un pays, sans jamais y mettre le pied et sans perdre la vie d’un soldat. On peut soigner son patient à distance. L’ordinateur réduit la distance et crée un lien nouveau entre le travailleur et la machine, entre la production et la livraison. Le travailleur gagne en temps de travail. L’entreprise est encore et toujours plus rentable et plus performante.

Le paradigme du travail, longtemps polarisé entre le manuel et l’intellectuel, est remplacé par le virtuel. Ce dernier prend le dessus sur ces deux formes de travail, devenues des formes classiques, sinon dépassées du travail. Toute la vie sociale, économique, culturelle est soumise à l’impact  et à l’influence  de l’économie numérique triomphante. L’Afrique est cependant laissée à la marge de cette tendance technologique et numérique se globalisant.

Inventer un modèle de société préservant l’âme panafricaniste des africains

Les africains accuseraient  de nouveau un retard, cette fois numérique et technologique énorme, si on n’y prend pas garde ! Le fossé se creuse entre l’Afrique, l’Occident et les pays émergents. Les africains  n’ont connu ni l’ère de l’industrialisation, ni l’ère de la technologie. Ils ne sont pas non plus,  au cœur des nouvelles mutations sociales, culturelles et économiques secrétées par les nouvelles (déjà plus si nouvelles que ça !) Tic.  L’Afrique vit une véritable fracture numérique et technologique comparativement aux pays développés.

Le Sénégal est un exemple concret de l’expression de ce retard industriel, technologique et virtuel. La volonté de la puissance étatique d’introduire les Tics existe. Elle est affirmée depuis quelques décennies. Mais la réalité de ce retard est manifeste. Elle est lisible.  Le Sénégal  vit encore au rythme du travail manuel. Le virtuel tarde réellement à prendre une place importante dans l’économie nationale dominée par le secteur informel. L’organisation de la société et les modes de vie des populations demeurent fortement influencés par la culture traditionnelle du travail. Le travail manuel occupe une place prépondérante. Le virtuel point à peine le nez.

L’administration sénégalaise n’est pas suffisamment entrée dans l’économie numérique. Le système de production des biens et des services répond difficilement aux normes de l’industrialisation et des mutations numériques. L’organisation de la société  concilie difficilement les modes de vie occidentales  et les traditions  culturelles quasi ancestrales.

Le système éducatif de base, la formation technique et professionnelle sont fortement marqués  par des méthodes traditionnelles d’enseignement et de transmission des connaissances, en l’occurrence le livre et la présence physique de l’enseignant éducateur. Le travailleur sénégalais est peu préparé à l’usage des Tics. L’économie numérique n’est pas entrée dans les habitudes du travailleur et des ménages. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard qu’on veut tout reporter sur la jeunesse, alors que si nous entrons dans cette ère sans l’apport des compétences avérées chez les seniors, nous y entrerions avec un handicap certain.

Évidemment, il faudra éviter  l’erreur de vouloir rattraper l’Occident dans sa course folle vers le progrès technologique, l’industrialisation aveugle  et la déshumanisation de l’humanité. C’est aux Africains d’inventer un modèle de société capable de marier intelligemment le progrès produit par l’industrie, la technologie et les sciences à l’environnement et à la culture des populations. Il  s’agit de créer une société à la hauteur des enjeux de l’économie numérique et des aspirations des travailleurs et des populations. Et l’ordinateur est un outil à la portée des Africains et de leur génie créateur de civilisations et de modes de vie sociale et culturelle préservant l’âme panafricaniste.

                                                                                                   Mamadou Sy Albert