Le Populaire (novembre 2009) Le mendiant aux habits de lumière

Par Pape Samba Kane

Empêtrée dans le gouffre financier qu’elle a creusé de ses propres mains, l’Europe, après avoir tendu la main au Brésil qui a dit niet, s’est humiliée devant la Chine, tenant même un sommet nocturne pour recevoir en temps opportun, pour cause de décalage horaire, la décision de la Chine de venir à son secours. Celle-ci aurait pu être du genre : « débrouillez vous avec vos propres folies boursières et autres jongleries spéculatives que vous appelez économie de marché et qui vous ont conduit à la mendicité internationale ! ». Mais les chinois sont plus subtils que ça. Ils vont casquer du cash, et immédiatement : 1000 milliards d’Euro, dit-on. Objectif, injecter à terme 3200 milliards dans les économies de 17 pays européens qui, ainsi, vont leur manger dans la main. Il faut dire que les fanfaronnades européennes pour passer pour des pays riches n’ont pas égaré que leurs populations (portugaises, grecques, espagnoles, en attendant d’autres pays, indigents non déclarés), mais aussi le monde entier, à l’exception peut-être des dirigeants chinois, comme je le crois.
Les soviétiques ont mené pendant près d’une moitié du XXème siècle, au nom du communisme, une guerre froide contre le bloc occidental à travers une escalade militaire, la course aux armement, la dissuasion nucléaire, sur fond d’espionnages en tout genres, de financements de guérillas indépendantistes ou autres ; une guerre coûteuse que les communistes russes ont fini par perdre, en 1989, se prenant sur la tête le mur de Berlin s’écroulant, entraînant la chute de l’empire rouge et sa dislocation. Un peu plus de vingt ans après la chute du mur, voici donc que l’arme économique chinoise, élaborée à partir de réalités sociale, économique et politique bien comprises, avec sobriété devant les tentations de la consommation, de modestie et d’humilité face aux autres peuples, de rigueur de réalisme et, enfin, de discipline, donne sa revanche au communisme face au capitalisme auto-satisfait, en réduisant l’Europe à la mendicité.
Premier créancier des Etats-Unis, chef de file du bloc occidental auquel l’Europe est arrimée, les Chinois avaient constaté avec le monde entier que l’Amérique, qui vivait sur sa capacité d’endettement, avait atteint ses limites, comme l’a révélé Standard and Poors en déclassant, pour la première fois la dette du pays de l’Oncle Sam de sa notation AAA. L’Europe, moins solidement structurée que les USA, mais vivant sur le même modèle économique, donnait depuis fort longtemps, en tout cas de façon évidente avec la dernière crise financière née des sub-primes, des signes d’essoufflement. Croulant sous les devises cash engrangées pendant des décennies, et pendant que les Américains s’agitaient autour de la sous évaluation supposée du Yuan, la monnaie chinoise, pour freiner son inéluctable ascension vers un leadership économique mondial, la Chine ne donne aux Européens que ce qui est en trop dans ses réserves en devises, pour, comme le dit le journaliste africain Jean-Paul Pougala dans son blog (www.pougala.org) : « s’offrir le plaisir de surveiller les budgets de 17 pays européens ».
Ça n’est déjà pas si mal, mais on peut faire confiance aux membres du Comité directeur du parti communiste Chinois pour aller plus loin que les petits plaisirs, non négligeables, certes, d’infliger cette humiliation aux Européens. Les conditions qui vont accompagner le coup de main financier des Chinois aux Européens seront telles que si cette dépendance économique de l’Europe vis-à-vis de la Chine durait, elle virerait à une dépendance politique aux conséquences prévisibles vertigineuses. Combien de temps et à quelle condition la Chine acceptera-t-elle de supporter les économies européennes pour que leurs populations continuent de vivre sur ce grand pied, évidemment au-dessus de leurs moyens ? On a déjà vu comment, habitués à un confort artificiellement entretenu par leurs dirigeants, les européens de Grèce refusent les mesures restrictives sur leur standing envisagés par ceux-là. Certes ces populations réclament une plus équitable répartition des biens entre classes sociales, le démantèlement des oligarchies financières locales et la fin de leurs privilèges indécents. Là, elles rencontrent certainement une préoccupation du bailleur qu’est devenu la Chine pour l’Europe, et qui ne laissera sûrement pas longtemps ses fonds dilapidés entre dividendes farfelues, dérogations fiscales et parachutes dorés indécents.
Pour le moment, il faut bien que les européens continuent de consommer les produits d’exportation chinois, qui vont encore devenir plus compétitifs, soutenus qu’elles seront, si nécessaire, par les intérêts générés par les fonds prêtés et par, toujours, la relative faiblesse au change du Yuan devant l’Euro que bien des spécialistes trouvent surévalué. Les vrais marrons ne seront tirés du feu par les Chinois que plus tard. Rien ne presse ! Wall Street est assiégé par des populations américaines mécontentes, ainsi que bien des places financières aux Etats-Unis, ces rassemblements virent à l’émeute parfois, laissant une impression de bégaiement s de l’Histoire…
1989 et ses suites, l’effondrement du bloc soviétique, donc, et le monde entier faisant la révérence devant le triomphe de la globalisation capitaliste, présentée comme une sorte de victoire sur les autres d’une civilisation occidentale jamais rassasiée de grandeur, n’étaient donc pas « La fin de l’Histoire » comme l’a cru Fukuyama et avec lui toute l’intelligentsia étasunienne bien pensante !

L’Europe mendie sa survie à la Chine, sur fond d’émeutes, là aussi… Le monde respire un bouleversement majeur. Et que fait l’Afrique ? Rien, elle regarde. Et pourtant, même si cette gifle infligée à l’Europe si peu attentive, du temps de sa splendeur, au sort des peuples anciennement asservis et pillés par elle, peut chauffer un cœur avide de justice, il ne faut pas qu’elle nous distraie trop. L’Europe ne restera pas les bras croisés devant ces menaces, et comme toujours, elle va se tourner vers l’éternelle vache à lait, l’Afrique, pour se refaire une santé économique, sinon consolider des positions politiques monnayables demain. De l’esclavage à la colonisation, ses méthodes brutales ne changeront pas, si nécessaire, pour mettre la main sur nos richesses.
Pendant que depuis plus de vingt ans la Somalie devient de plus en plus un « nolawsland » devant son indifférence totale, parce que ce pays ne dispose ni de pétrole ni d’aucune autre richesse stratégique, que la répression en Syrie vire au pogrom pendant qu’elle se gratte le menton (que faire ?), il lui a fallu le prétexte de deux rebelles anciennement collaborateurs de Kadhafi, pour sauter sur la Lybie imbibée de pétrole et tout en chantier, éliminer son chef incontrôlable, avant d’envoyer ses entreprises se disputer sa dépouille encore chaude. Kadhafi était pourtant devenu leur ami, mais il était trop imprévisible pour gérer les urgences auxquelles les Européens font face. On l’a vu, cela n’a pas épargné ses dirigeants del’humiliation de passer une nuit blanche à attendre que la Chine se décide à leur jeter quelques liasses qui ne mettront pas fin à leurs tourments, on le verra bien.