UN SOCLE DE LA DÉMOCRATIE /

Le dialogue est une exigence éthique dans la gouvernance de la République et des affaires publiques. La confusion entretenue volontairement autour du dialogue politique relève d’une culture politique contestataire électoraliste bien sénégalaise. Elle nourrit l’impasse entre la majorité présidentielle actuelle et son opposition.

Les appels au dialogue du président de la République, Macky Sall, réélu au soir du 24 février 2019, se suivent et se ressemblent. Le dernier  appel remonte à  sa première déclaration politique de candidat- Président reconduit à sa propre succession. Peu de gens croient sérieusement à un dialogue qui serait concluant entre le pouvoir actuel et son opposition. La raison n’est point que les objets de dialogue feraient défaut.

Bien au contraire. La  raison majeure de ce scepticisme ambiant est  l’absence de confiance entre les acteurs du dialogue politique. Ce déficit, qui se nourrit des soupçons d’insincérité entre les acteurs, a atteint  son paroxysme après la publication des résultats de la présidentielle. Les quatre candidats- Présidents malheureux évoluant dans les rangs de l’opposition républicaine ne  reconnaissent, ni les résultats publiés officiellement par la Commission Nationale de Recensement des Votes et le Conseil Constitutionnel, ni la réélection démocratique du Président sortant. Ce scénario est devenu classique, voire du domaine de la routine  au Sénégal.

Il date de l’époque du règne des socialistes durant laquelle des franges importantes de l’opposition, conduite par le chef historique du Pds, Abdoulaye Wade, avaient bâti toute une stratégie électorale de résistance, suspicieuse sur un fond de  rejet systématique des résultats jugés préfabriqués ou imaginaires de la machine électorale socialiste. Cette culture de rejet et de contestation a duré des décennies.

DES DECENNIES DE CONTESTATION

Les citoyens croyaient avoir tourné cette page des contestations électorales systématiques. Il n’en est absolument rien. Les deux alternances survenues en mars 2000 et en mars 2012, n’ont pas  fait bouger les lignes défensives de cet esprit contestataire, peut- être même subversif  à des moments, des  années de braise de 1988, en 2007 et en 2019.

Il est ancré dans les mentalités et les comportements. Le dialogue de sourds, récurrent, sans lendemain depuis quelques années entre la majorité actuelle et son opposition s’inscrit dans cette longue trajectoire de l’histoire électorale sénégalaise des contestations des résultats d’élections organisées par le Ministère de l’Intérieur.

Ce climat de méfiance réciproque  ne pouvait conduire naturellement qu’à l’impasse présente du dialogue politique souhaité par le président de la République nouvellement réélu. Pourtant, les sujets de dialogue politique ne manquent pas. Le premier sujet de réflexion est précisément l’idée de dialogue politique. Ils  devraient revisiter en profondeur le sens et la portée de ce mécanisme de gestion des pulsions de la société et du jeu démocratique. Le dialogue politique constitue à bien des égards le socle de la République.

Le dialogue – social, culturel et / ou politique- est une exigence absolue des sociétés contemporaines que ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui aspirent à cet exercice, devraient intégrer dans leur approche de la gouvernance des affaires publiques. Nos sociétés modernes sont fondamentalement devenues des sociétés démocratiques, des sociétés de l’information et de la communication.

Le DIALOGUE, UN SOCLE POUR LA REPUBLIQUE

Elles exigent dès lors le dialogue permanent et la communication sociale inter active. On ne peut plus gouverner seul dans un système démocratique pluriel. On ne peut, non plus, abuser  dans l’adversité, des citoyens mieux informés du fonctionnement démocratique du jeu politique.

Rien n’évolue comme avant. Tout est en train de se modifier  dans les rapports sociaux et culturels. On peut  se rendre compte aisément du vaste chantier des aspirations à la liberté d’expression de l’enfant, de l’élève, du citoyen,  de l’individu et du groupe.

Ce besoins humain de plus de liberté d’expression et de créativité est un ressenti collectif et individuel de notre époque. Le besoin de parler, de communiquer, de  dire ce que l’on pense, de participer à la vie de groupe et  de la communauté existe et se développe sous des formes diverses : dans les réseaux sociaux, à travers les émissions inter actives, les relations inter professionnelles.

L’aspiration à l’expression démocratique n’est guère un simple plaisir névrotique de parler ou de  dire ouvertement ce que l’on ressent. C’est la vie moderne soumise au besoin de communication, de changement des mentalités et des habitudes qui alimente cette aspiration démocratique massive chez les individus et  au sein des groupes humains.

L’expression démocratique et sociale des citoyens et des acteurs de la société  est irréversible. Elle est lisible également dans les modes fermés et rigides des fonctionnements des partis politiques subissant le vent irrésistible de la démocratie interne, des menaces de scission et de recomposition. Le besoin de démocratie est une revendication au cœur de la société moderne.

Le fonctionnement de l’État, de l’administration publique, l’organisation des  élections, la vie politique et sociale, sont autant de questions de société qui interpellent et portent ces besoins légitimes des citoyens et des acteurs politiques. Ils veulent tous faire partie de la société. Personne ne veut plus être un citoyen résigné, écrasé, acceptant de subir les pesanteurs des hiérarchies verticales tuant la parole et l’esprit dans le ventre de la société.

Le citoyen actuel, engagé ou non dans la vie politique militante, veut lui aussi donner le plus normalement du monde son avis sur la marche de la République, de la  « Rue-Publique » même, de ce qu’il a en commun avec les autres membres de sa société et de la planète. Le dialogue politique est dans ce contexte de mutations des sociétés modernes une exigence éthique.

LE PRÉSIDENT DOIT ÊTRE À L’ÉCOUTE DE TOUS

Le Président de la République réélu doit intégrer l’exigence éthique de ce socle, de ce dialogue social libérateur du citoyen et du politique. Le dialogue entre le pouvoir et  les autres composantes de la société, est un indicateur de la santé d’une démocratie acceptant de marier les contraires dans une harmonie républicaine intelligente qui est et reste, par essence, dualiste.

Le Président a certes, la responsabilité de décider de la marche du Sénégal et des orientations stratégiques. Il lui incombe également le devoir d’être à l’écoute de tous. Il doit tenir compte de l’avis, contraire a priori, de l’opposition et des citoyens qui en portent. C’est le sens du dialogue dans une République à défaut de trouver des consensus nationaux au sujet des préoccupations communes.

Le premier président de la République, Léopold Sédar Senghor, a réussi par le dialogue politique, dans un contexte de tensions idéologiques et de déchirements des élites politique et intellectuelle, à inculquer à tous les acteurs et au peuple le respect des valeurs de la République, de la laïcité et de l’unité d’une Nation multiculturelle et multiethnique. L’ancien président de la République, Abdoulaye Diouf, a su par le dialogue, dans un contexte de crise sans précédent de l’État providence et de l’économie, construire les bases d’un Sursaut national et l’adoption d’un code électoral consensuel.

L’ancien Président de la République, Abdoulaye Wade, a contribué dans un contexte de tensions sociales explosives au renforcement de la démocratie pluraliste, par le dialogue permanent avec le pouvoir socialiste : il n’a jamais remis en cause de manière violente les équilibres institutionnels de la République et de la société.

SENGHOR DIOUF ET WADE ONT BALISE LE CHEMIN

L’actuel Président de la République, Macky Sall  qui entame son deuxième mandat, devrait inscrire son action politique dans la perspective de la préservation jalouse du dialogue politique et la consolidation des bases du régime démocratique.  Nous sommes dans un contexte marqué par les effets massifs de la mondialisation des politiques publiques sur les pays économiquement faibles et la poussée vertigineuse de l’intégrisme musulman, toujours plus violent, meurtrier et de tous les extrémismes.

Le dialogue politique n’est point un aveu de faiblesse de l’État ni un moyen de règlement de différends partisans. C’est plutôt un moment de renforcement de la démocratie pluraliste et du sens de l’appartenance à une communauté partageant un destin commun et des valeurs communes. Le dialogue politique est vital et redonne un souffle nouveau au fonctionnement de l’État. Il est fondateur d’une espérance commune,  partagée et voulue consciemment. Il doit être institutionnalisé et organisé par la puissance publique.

Le dialogue politique est, ce qui pourrait relier les citoyens entre eux et donner un sens à l’engagement collectif et individuel au service de la démocratie, de l’intérêt général et de la République au cours des prochaines décennies. C’est au président de la République en exercice, de décrypter ces messages diffus, inconscients et se servir du dialogue pour aller plus loin dans le renforcement continu de la démocratie pluraliste et des fondements de la République citoyenne.

Mamadou Sy Albert