LA DECHE DES LENDEMAINS ELECTORAUX EXPLIQUEE

Par Demba Dia

(ECONOMISTE, DOCTORANT AU LAREM (FASEG – UCAD)

Les fins de campagnes électorales ressemblent à s’y méprendre aux lendemains de fêtes bien arrosées, quand, après avoir tout claqué comme une cigale en fin d’année, les fêtards se retrouvent sans un sou pour commencer le long mois de janvier.
A chacune des alternances que le Sénégal a connues, l’équipe entrante insiste lourdement sur les difficultés budgétaires et de trésorerie qu’elle aurait héritées de ses prédécesseurs, criant à qui veut l’entendre qu’« Il n’y a plus rien dans les caisses » ! Sans recourir à l’hypothèse nihiliste d’une razzia malveillante des sortants, heureux de laisser leurs remplaçants sans moyens d’action, cette chronique montre que la dèche budgétaire des lendemains électoraux s’inscrit dans l’ordre naturel des choses, telles que les prévoit la théorie économique dans un environnement africain.

1. l’analyse économique des élections

Dans sa grande offensive, lors de la dernière moitié du 20é siècle, pour investir différents domaines des sciences sociales avec le paradigme de la rationalité et de l’homo œconomicus, la discipline économique s’est saisie de réalités aussi prégnantes que le mariage mais aussi du principal objet de la science politique : les élections.
Selon la théorie des choix publics, développée notamment par le prix Nobel James Buchanan, les élections, qui organisent la dévolution du pouvoir dans les démocraties modernes », font partie d’un marché politique. Sur ce marché, les électeurs, qui recherchent des faveurs et des privilèges du gouvernement, sont les acheteurs. Les politiciens, qui sont les offreurs, promettent ces faveurs et privilèges aux électeurs, dans le but de satisfaire les intérêts de la majorité. James Buchanan explique ainsi que les politiques ont plus intérêt à flatter l’opinion dominante qu’à vouloir la faire évoluer.
En portant l’analyse au niveau du processus de prise des décisions publiques (d’où l’appellation de « Public choice » ou « théorie des choix publics »), cette théorie en arrive à nier la possibilité même de l’existence d’un intérêt général ou collectif qui correspondrait au bien commun, puisque les hommes politiques qui prennent ces décisions et les électeurs qui les ont choisis doivent être considérés comme des gens ordinaires, qui cherchent à maximiser leur propre intérêt et non comme des personnes désintéressées, au service d’un hypothétique bien commun.
Dans cet effort de maximisation de leur intérêt personnel, les hommes politiques feront les promesses qui leur semblent les mieux à même de satisfaire les attentes, là encore intéressées, des électeurs, qui voteront pour les porteurs des promesses les plus proches de leurs attentes.
Ainsi, le marché politique est une foire aux promesses électorales, dans lequel les hommes politiques offrent des promesses sensées répondre aux attentes des électeurs. Or, pour qu’existe et perdure tel un marché des promesses, il faut que les acheteurs aient confiance, notamment dans la volonté et la capacité des hommes politiques à réaliser leurs promesses une fois élus.

2. commerce des promesses et clientélisme politique en Afrique

Parlant de confiance et de marché des promesses, on entre en plein dans l’univers de la finance, qui justement constitue, par excellence, le commerce des promesses. Dans son ouvrage : Le Commerce des promesses : Petit traité sur la finance moderne (Paris, Seuil, 2001), Pierre-Noël Giraud montre que toute la finance globalisée moderne n’est finalement qu’un entrelacs de dettes et créances, qui ne reposent que sur la confiance des acteurs. Quand celle-ci vient à manquer, c’est alors la crise financière, parce que tous les acteurs, particulièrement les acheteurs, n’ont plus confiance dans les titres qui représentent ces créances, ils veulent de l’argent liquide ici et maintenant, et en conséquence vendent leurs actifs dont les cours s’effondrent, selon la vieille loi de l’offre et de la demande. Comme disent les financiers, l’horizon de placement des investisseurs se rétrécit brutalement à zéro.
Ce détour par la finance permet de comprendre pourquoi le commerce des promesses électorales prend la tournure du clientélisme dans les marchés politiques africains. En raison du niveau élevé du risque dans ces pays, notamment celui de non réalisation par les élus des promesses électorales, l’acheteur/électeur africain veut lui aussi être payé comptant, si possible en espèces sonnantes et trébuchantes. La rationalité semble telle que si les promesses n’engagent que ceux qui y croient, alors autant réclamer tout de suite les desiderata aux hommes politiques, surtout ceux qui sont et veulent rester au pouvoir. Car, une fois élus, vous ne les verrez même plus !
Les réponses qui sont à la disposition de ces derniers vont mener aux caisses vides des lendemains d’élection : les réalisations de fin de mandat, les dépenses de campagne et les achats de conscience.

3. horizon immédiat et déficits de fin de campagne

Tout d’abord les « réalisations » qu’il faudra bien présenter, ou mieux « inaugurer » en grande pompe de préférence avant ou pendant la campagne, même si leur livraison n’est pas encore à l’ordre du jour. Peu ou prou, les efforts des gouvernements sortants pour avoir des « réalisations » à exhiber se traduisent par une augmentation des dépenses de l’Etat en dernière année de mandat.
Pour les dépenses de campagne, en l’absence de tout dispositif d’encadrement, tout se fait dans l’opacité la plus générale. Tout le monde constate que des dépenses sont certainement effectuées aux fins de soutenir, notamment, le candidat sortant, mais rien n’est prévu ni dans le budget de l’Etat, ni dans les textes légaux et les budgets des institutions, des administrations et des entreprises publiques, dont les responsables rivalisent dans la dilapidation de l’argent en période de campagne.
Une mesure salutaire, qui permettrait en même temps de mettre fin aux achats de conscience, serait de limiter les dépenses de campagne et d’interdire les achats de conscience, sous peine d’invalidation de l’élection. C’est le cas par exemple en France où le gagnant d’une élection peut voir sa victoire invalidée si des preuves d’achats de conscience sont avérées.
Ce serait certes un sevrage brutal de de la clientèle électorale qui attendent de pied ferme leur part (généralement des miettes) des budgets de campagne, et probablement un point de rupture d’avec nos grands électeurs qui reçoivent des « droits de seigneuriage » conséquents.
Devant l’ampleur de ces défis, il est plus simple de fermer les yeux et de dépenser à-tout-va aujourd’hui … Quitte à se retrouver dans un casse-tête financier sans précédent : pour un déficit prévu de 476 milliards en décembre, par exemple, on emprunte 1200 milliards en mars … Et tous les créanciers de l’Etat se plaignent de ne pas être payés !?