ISSA Cissokho, fondateur et chef d’orchestre en 1972 du mythique orchestra Baobab est mort dimanche soir. Personnellement, j’ai appris la nouvelle sur la page Facebook  de Kibili Demba Cissokho, journaliste à l’Agence de Presse sénégalaise, blogueur, critique littéraire et militant acharné des arts et de la culture.
Pourquoi la mort de certaines personnes réveille-t-elle en nous de la colère, en plus des sentiments courants en pareille circonstance que sont la tristesse, la désolation et, toujours, parce qu’on ne s’habitue jamais à la mort, la surprise ? La grande roue du deuil qui tourne dans le monde, comme Friedrich Hölderlin décrit la mort, et qu’évoqua un de ses amis à l’occasion des nombreux hommages rendus au regretté Bruno Diatta a encore frappé le Sénégal. Comme le défunt diplomate sans pareil, Issa Cissokho est parti septuagénaire, mais jeune au physique et dans son esprit, après plus de quarante ans d’une brillante carrière musicale, il était ascétiquement mince, de teint clair et grand de taille. Là peut-être devraient s’arrêter les comparaisons entre ces deux hommes aux parcours professionnels et choix de vie – les premiers commandent les seconds- si différents.
Mais non, elles ne s’y arrêtent pas. Les deux étaient reconnus maîtres dans leur art ; et de leur vivant, déjà, célébrés comme des monuments par ceux qui partageaient leur passion comme au-delà de ces cercles professionnels. Ainsi donc, en lui rendant hommage sur les réseaux sociaux, Moriba Magassouba, journaliste Sénégalo-ivoirien révèle que lors de leur dernière rencontre, l’idée d’une biographie du maestro avait été évoquée. Suite à sa mort, j’ai eu le privilège d’être destinataire de la première réaction d’un des plus grands critiques musicaux du Sénégal, sinon le plus grand, Bicaise Diop. Il fut mon collaborateur immuable dans trois quotidiens successifs, que ce docteur en musicologie, qui enseigne aujourd’hui en France, alors professeur de musique à Thiès, avait marqué de son empreinte.
Voici en quelques fortes lignes ce qu’il écrit du défunt saxophoniste de génie et de son art. Je le cite :
“C’est un grand maître du saxo ténor qui disparaît. Il avait maîtrisé tous les arcanes de l’improvisation plus que tout autre musicien de variétés au Sénégal. Animateur sur scène, Issa Cissokho savait faire le luron et tenir en haleine le public par les chorus fluides dont il avait le secret. Le souffle de Dexter Johnson en héritage et en bandoulière,  ce virtuose des anches savait flirter avec le pathos qui donnait une couleur unique à son langage musical. La musique sénégalaise perd aujourd’hui un grand maestro.”
Fin de citation. Et fin de cette rubrique. Parce que je ne dirai pas pourquoi la mort d’Issa Cissokho, ce “baobab léger” comme on l’a également qualifié, me met en colère. Ce serait trop demander à une société qui a l’argent pour colonne vertébrale, où le talent véritable n’est jamais rien qu’une fantaisie ; et où, comme dirait le poète, un patrimoine financier écorné, fait plus de bruit et de fureur que tous les musées sabordés et que toutes les virtuosités négligées.
À la place, nous présentons nos condoléances, par-delà Le Baobab, à tous les musiciens du Sénégal, et aux habitants de la Gueule Tapée auxquels manquera l’élégante silhouette d’Issa Cissokho et son grand sourire bienveillant.

Par Pape Samba Kane