HÉRITAGE DU POUVOIR

Le président-poète inspire-t-il le président-géologue 

PAR MAMADOU SY ALBERT

La reconduction du président de la République, Macky Sall, en février 2019, suscite déjà la question de l’héritage de son pouvoir en 2024. Le second mandat est ainsi placé sous le signe de la succession. Celui qui exerce le pouvoir, pour cinq ans encore, se prépare à modifier de fond en comble le régime actuel, faiblement parlementaire, avec la suppression de la fonction de chef du gouvernement.  L’héritage du pouvoir n’est pas, toutefois, une problématique récente dans l’histoire politique du Sénégal. Elle fait son irruption dès les premières années de l’accession du pays à la souveraineté internationale.

LES SOURCES DES CONFLITS DE L’HÉRITAGE POSTCOLONIAL

Le conflit  de 1962, entre le premier président de la République, Léopold Sédar Senghor et le président du Conseil Mamadou Dia, résulte de  la compréhension divergente des deux hommes de la séparation des pouvoirs et de la place du parti présidentiel dans l’Etat. Au-delà les conceptions de l’État et de la démocratie, il s’agissait là des sources de la problématique de  l’héritage du pouvoir pour le modèle étatique post- colonial sénégalais. Deux hommes, deux approches, deux projets politiques ! Son adversaire potentiel ira en prison pour près d’une dizaine d’années.

Léopold Sédar Senghor,  décide alors de modifier la Constitution et la nature du régime politique. Tout le pouvoir revient au président-poète. Ce conflit inattendu entre deux acteurs majeurs de la politique postcoloniale – que tout devait unir du reste, en raison du respect réciproque et de la considération énorme que les deux fortes personnalités se vouaient – va modifier le cours de la trajectoire politique du Sénégal.

LE PRÉSIDENT A. DIOUF, HÉRITIER DU PRÉSIDENT- POÈTE

C’est cette conception de Senghor du pouvoir et de l’État qui est le fondement du régime présidentiel au Sénégal. L’héritage du pouvoir politique du président Senghor sera au centre de sa gouvernance, du  début des années 1970 à son départ en 1981.  Le président de la République, Abdou Diouf, hérite du pouvoir de son maître à penser et père fondateur de la nation et de la république. Par son expérience accumulée sur plus de dix ans à côté de Senghor dans la gestion de l’État, et aussi par son intelligence du jeu politique de l’époque, Diouf a su profiter de l’encadrement éminemment politique du maître du jeu avant d’accéder à la charge suprême.

L’HÉRITAGE IMPROBABLE DES ALTERNANCES

Depuis cette expérience d’un héritage préparé et conduit de main de maître avertie des conflits internes aux pouvoirs et des équilibres sociaux, le Sénégal n’a pas connu une succession par le canal d’une passation en douceur du pouvoir. La première alternance politique a duré plus d’une décennie, précisément douze ans. On a prêté  à l’ancien président de la République, Abdoulaye Wade d’avoir pensé transmettre le pouvoir à son fils, Karim. Le scénario de cet héritage n’a pas abouti. Celui qui avait le profil répondant le mieux à la logique de l’héritage institutionnel sera contraint de quitter le Parti démocratique sénégalais ; il s’agit de l’ancien Premier ministre, Idrissa Seck. Il choisira son propre cheminement pour la conquête du pouvoir. Après lui, un autre ancien Premier ministre du Président Abdoulaye Wade sera lui aussi obligé de quitter le Pds. Macky Sall et Idrissa Seck ont vécu l’amère expérience d’un conflit personnel et politique au sommet de l’État, avec un enjeu de taille : l’héritage du pouvoir.

LES PARADOXES DE L’HÉRITAGE DU GÉOLOGUE

Le Président de la République, Macky Sall, vient d’être reconduit à la tête de l’État en février 2019. Il devra exercer le pouvoir durant les cinq prochaines années. Paradoxalement, la succession à la tête de l’État se transforme subitement en un enjeu central dès le début de ce second mandat. En décidant de supprimer la Fonction de Premier ministre, le Président de la République se mue en un super président de la République, à l’instar de tous ses prédécesseurs. Cette décision de haute portée politique, à l’entame d’un dernier mandat, signifie certainement que le président Sall se prépare à organiser, ou tout au moins à peser de tout son poids politique et institutionnel sur sa succession.

Une double lecture du processus de concentration du pouvoir présidentiel se mettant en place est du domaine du possible. Première lecture : le Président de la République, Macky Sall, deviendra l’unique décideur, dès que la suppression de la fonction de chef de gouvernement sera en vigueur. Il définira et conduira alors sa politique. Il aura à ses côtés son ancien Premier ministre, devenu ministre d’État, Secrétaire général de la présidence de la République. Ce dispositif étatique est, apparemment, un retour à l’époque du couple tout puissant, Abdou Diouf – Jean Collin.

La seconde lecture résiderait dans l’enjeu politique de cette forte concentration du pouvoir. Pourquoi, le président si puissant, déjà, par ses prérogatives constitutionnelles réelles, souhaite-t-il avoir plus de pouvoirs personnels pendant qu’il se prépare à quitter la fonction dans cinq ans ? Cette concentration du pouvoir ne mettrait- elle pas en perspective le positionnement stratégique masqué d’une personnalité susceptible de devenir l’héritier potentiel du pouvoir ? Le besoin de renforcer sa position personnelle, son autorité sur l’exécutif et le choix précoce d’un héritier, tout au début d’un mandat de cinq ans, ne sont  point antinomiques.

Bien au contraire ! Il avait fallu dix ans à Senghor pour imposer Diouf (autres temps autres mœurs certes) ; et « cinq ans, c’est très court », le président Sall le répète tous ces derniers temps. Un héritier du pouvoir, on le prépare politiquement. L’une des manières les plus efficaces est probablement de l’associer à la gouvernance de l’État. Il faut aussi isoler et protéger l’héritier des groupes de pression multiformes, de l’influence des coteries internes à la majorité au pouvoir, etc. Senghor est, peut-être, une source d’inspiration insoupçonnée du géologue. L’héritier idéal serait celui qui a l’expérience administrative, qui maîtrise l’appareil d’État et le parti présidentiel. Il ne doit pas être influençable. L’expérience du président de la République, Macky Sall, sous le règne du président de la République, Abdoulaye Wade, a d’une certaine façon, et d’autre part,  instruit le Président sortant en 2024 de la gestion des conflits au sommet de l’État et à l’intérieur du parti présidentiel.

                                                                                                                       Mamadou Sy Albert