De l’affaire de la cargaison d’armes iraniennes saisie au Nigéria et destinée à la  Gambie, selon les versions officielles nigériane et sénégalaise, l’on ne saura jamais tout. Diverses sources proches des milieux diplomatiques, à la fois sénégalaises et iraniennes, soutiennent – et cela tient parfaitement la route-, que ces armes, quelle que fût leur destination, n’étaient pas sous le contrôle du gouvernement d’Ahmedinejad. La complexité des relations entre les diverses forces politiques en Iran, leur poids sur l’échiquier national ou leur influence sur la place de l’Iran dans le jeu diplomatique mondial ne sont pas toujours d’une limpidité cristalline pour les observateurs et même pour les Etats partenaires ou adversaires de l’Iran.

Il apparaît que les Gardien de la Révolution, par exemple, seraient à l’origine de cette affaire que nous n’avons pas, ici, la prétention de décrypter pour la raison que nous avons invoquée en introduction de ce papier : on ne saura jamais tout de cette histoire d’armes. Il est juste utile de dire que, parmi les forces en présence sur l’échiquier politique iranien, les Gardiens de la Révolution, qui ont grandi et ont polarisé autour d’eux des intérêts au-delà des frontières du pays, sont les plus turbulentes et les plus incontrôlables pour un pouvoir central pris entre plusieurs feux aux plans intérieur et extérieur.

De toute évidence, cette affaire des « armes de Jammeh » relève des services secrets, la diplomatie servant, ici, comme souvent, de paravent honorable et policé à ces guerres chaudes ou froides, jamais éteintes, toujours féroces que se livrent les Etats, les Grandes et moins grandes puissances en tête. Leurs enjeux étant multiples : économiques, géostratégiques, culturel entre autres.

Mais alors, parlons de ce que l’on sait – plus ou moins, bien évidemment !- d’une affaire qui met notre pays en situation face à l’Iran, puissance émergente dissidente d’un Ordre mondial dominé par un Occident fort préoccupé présentement à contenir l’Inde, la Chine, le Brésil, pourtant tous bien sages comparativement au régime d’Ahmedinejad, véritable poil à gratter pour les puissances occidentales et leurs alliés de tous les coins du monde, parmi lesquels, traditionnellement, notre pays est compté. Ce statut de trublion de l’Ordre mondial est notamment illustré par la question du nucléaire iranien, véritable épouvantail brandi par l’Occident devant les yeux apeurés de nos Etats-moineaux dès qu’ils entendent s’approcher des champs de l’Iran, très riches grâce au pétrole  en biens et équipements fort utiles à nos pays pauvres.

Or, depuis dix ans, notamment, reprenant et dépoussiérant un dossier de coopération entre le Sénégal et l’Iran vieux du temps du Chah Reza Pahlavi et de Léopold Sédar Senghor, Abdoulaye Wade a su construire avec le régime présenté comme sulfureux des mollahs des relations chaleureuses, quasi- exceptionnelles comparées aux liens entretenus par Téhéran avec d’autres Etats africains. Bien entendu, c’est avec un bonheur indicible et un volontarisme jamais démenti que les Iraniens ont saisi la main chaleureuse tendue par Dakar.

Entre Dakar et Téhéran s’est instaurée une coopération multiforme sur laquelle il n’est pas besoin de développer des tonnes de théories fumeuses, ni d’égrener quelque chapelet des réalisations économiques concrètes qu’elle a permises. Nous allons juste rappeler quelques évidences instructives sur ce qui commande au Sénégal, suite bien sûr à un inventaire minutieux, de gérer cette crise avec l’Iran dans toute perspective, en dehors de celle de la rupture avec Téhéran.

En diplomatie, malgré quelques succès réels, souvent un peu gonflés (c’est apparemment de style), les autorités libérales sénégalaises ne se sont pas toujours montrées d’une finesse exemplaire ; une seule preuve suffira pour en convaincre : la gestion désastreuse d’un avantage évident pris sur tous les pays africains et autres au début de la crise ivoirienne, en étant le principal constructeur de la fin de la guerre civile par l’obtention du premier Cessez-le feu entre les belligérants. Aujourd’hui, tous les observateurs ont noté l’isolement du Sénégal -pourtant parmi les deux ou trois « puissances » diplomatiques de la CEDEAO – sur la scène politique ivoirienne qui s’est à nouveau embrasée.

Ce n’est pas bien grave, d’autres ont pris le relais et travaillent à notre place pour un objectif commun. Ce ne sera pas le cas pour ce qui concerne nos relations privilégiés avec l’Iran dont nous sommes seuls comptables de la destination, désormais interrogée de partout, de façon d’ailleurs assez peu diplomatique, par notre seul fait : le spectacle organisé autour du rappel « pour consultation » de notre ambassadeur à Téhéran par notre ministre des Affaires étrangères n’avait aucune raison d’être. En plus, cela ressemble fort à ce que l’on qualifie familièrement de charrue avant les bœufs. Ne fallait-il pas appeler et consulter l’ambassadeur avant toute annonce devant la presse ?  Soyons clair, avec la Casamance à côté, le Sénégal a un devoir de vigilance sans limite face aux agissements de quelque régime installé en Gambie, et devra veiller à se donner toute garantie dans ses relations avec n’importe quel Etat que rien ne se fera sur le plan militaire avec la Gambie dont notre pays serait totalement exclu.

Cela dit, et pour revenir sur le caractère privilégié et surtout utile pour nous de relations diplomatiques et économiques continues et fructueuses avec Téhéran, avant d’en venir aux évidences instructives évoquées tantôt,  ne cédons pas aux pressions occidentales, ainsi que de trop bonnes volontés qui, au fond, n’ont jamais vu d’un bon œil le flirt poussé entre Wade et le régime islamiste iranien, notamment nos autres amis, les Israéliens, qui auraient aussi discrètement alimenté le feu qui couve … Les succès obtenus par le président sénégalais dans le dénouement d’affaires politico-judiciaires gênantes pour l’Occident sont paradoxalement des indicateurs alarmants sur la qualité de l’axe Dakar- Téhéran.

Abdoulaye Wade, avec la faconde qu’on lui connaît, conscient de ce que l’Iran tient à avoir le Sénégal comme partenaire privilégié, joue de cette partition pour peser même sur des choix diplomatiques iranien en dehors de nos relations propres, et est crédité d’une certaine influence sur les dirigeants iraniens. Il a beaucoup contribué à l’intégration de l’Iran dans l’Organisation de la conférence islamique.  Téhéran tient à sa relations avec le Sénégal, tellement qu’il multiplie les gages de bonne foi, et de bonne volonté dans cette affaire. C’est presque  si les Iranien n’ont pas supplié Dakar de laisser notre ambassadeur sur place le temps de dénouer la crise.

Venons-en maintenant aux évidences historiques instructives.

Evacuons d’abord cet épouvantail nucléaire, principal argument voulant que l’Iran soit un « Etat voyou » dont il faut se méfier. D’abord, il faut prouver que le nucléaire iranien est militaire. Ensuite s’il l’est, expliquer ce que l’Iran irait en faire qui vaut de l’enfermer dans une cellule diplomatique. Les bombes nucléaires d’aujourd’hui sont, il faut juste visiter quelques sites internet, de 300 kilotonnes (celle qui a détruit Hiroshima était de 15 kilotonnes seulement). Ceux qui en détiennent ne les utiliseront jamais, sauf à admettre – ils seraient fous en ce cas -, l’éventualité d’en souffrir des contrecoups.

Ensuite, nous expliquer pourquoi il est plus urgent de veiller sur l’Iran en cette matière plutôt que sur les milliers de têtes nucléaires qui se sont répandues dans le monde enter après l’effondrement de l’Union soviétique.

Et enfin ! Nous sommes une ancienne colonie de la France, pays plus riche et technologiquement plus avancé que l’Iran. Depuis notre indépendance, il y a cinquante ans, nous entretenons des relations de coopérations dites privilégiées avec l’ancien colonisateur ; la France étant le premier pays pourvoyeur de fonds destinés à la coopération. Cependant,  en trois cent-cinquante ans de présence, les Français n’ont pas installé une usine de montage de vélo au Sénégal – pourtant ce pays a eu des dirigeant férus d’histoire et de civilisation, notamment Charles de Gaulle, qui savent très bien que plutôt que de lui offrir du poisson, il faut apprendre à pêcher au nécessiteux. Mais ça, il faut le vouloir, en avoir la générosité… Oui, c’est possible même en affaire, y compris les affaires d’Etat, après que les intérêts bien compris auront été défendus.

Après seulement dix ans de coopération bilatérale avec l’Iran, le Sénégal produit des voitures iraniennes parfaitement fiables, les projets foisonnent  et devraient normalement se développer. Les voitures Samand qui ne posaient quelque problèmes aux taximen que parce qu’elles ont un moteur à essence super ont fait l’objet d’une révision et bientôt vont sortir chez nous avec des moteurs Diesel. Pour sept millions de francs un Sénégalais peut se payer une voiture. Devant les nouvelles demandes d’installation d’usines iraniennes de montage de voitures faites par des pays d’Afrique de l’Ouest, l’Iran répond « non », et indique à ses interlocuteurs que la capacité de production sénégalaise de Samand et d’autres modèles de voitures, va passer à 30 000 véhicules et plus par an afin de fournir le marché de l’Afrique de l’Ouest.

Si un pays, parmi ceux qui essaient de pousser  le Sénégal à s’éloigner de l’Iran, pouvait même envisager un tel engagement vis-à-vis de nous, il pourrait alors prétendre à une écoute plus attentive de notre part.

Ce qui est une certitude et devrait le rester c’est que, dans cette affaire, le Sénégal a fait la preuve de sa souveraineté en signifiant à un pays ami l’Iran qu’il n’acceptera pas tout au nom de l’amitié. Sa sécurité et son renom n’ont pas de prix. A ceux qui voudraient qu’il calque l’exercice de sa diplomatie sur la leur, il saura sûrement montrer qu’il est le seul à déterminer ses choix diplomatiques selon ses intérêts propres.

Editorial Pape Samba Kane