Par Pape Samba Kane

Mon grand frère, un de mes maîtres en journalisme, et maître en écriture, Abdou Salam Kane, Asak, qui nous fait l’honneur et le grand bonheur d’animer une rubrique au Pop, a déploré les railleries de la presse au détriment de notre Premier ministre sous haute pression ces jours-ci ; railleries au motif qu’Abdoul Mbaye ne savait pas dire les chiffres en wolofs. Pour ce faire Asak a soutenu, en substance, qu’au Sénégal, rien n’obligeait un Premier ministre à bien parler wolof, surtout si, comme le nôtre, il avait des racines Hal Pulaar de par son père. C’est juste, comme la plupart des choses que dit le doyen. Seulement, n’importe quel lecteur ordinaire, a bien vu que, Toucouleur lui-même, Asak plaidait un peu pour sa chapelle. Et puisque l’humour lui est familier en tant que chroniqueur, comme tout bon satiriste, il a convoqué l’autodérision pour rappeler aux wolofs –les railleurs du PM-, qu’eux-mêmes savent bien que les Pulaar ont des difficultés plus élémentaires avec leur langue, tant qu’ils leur rappellent toujours qu’ils ne savent même pas dire « Xottu saaku ».
Et savez-vous comment Asak a écrit « Xottu saaku » ? Eh bien, c’est ainsi : « Xott saak ». Ceci pour dire à tous ceux qui avaient remarqué que la corde avec laquelle le chroniqueur de talent soutenait le PM sur la question de la langue, dans la première partie de son article, avait, dans la deuxième, tous les airs de la corde qui soutient le pendu, que cela n’enlevait rien à sa sincérité sur la question. En écrivant ça ainsi, Asak démontre que non seulement les toucouleurs ne savent pas dire Xottu saaku, mais qu’ils ne savent même pas l’écrire…
-C’est grave, docteur ?
-Bien entendu non, ce n’était que pour rire !
Mais pas seulement, à la vérité ! Les critiques de notre chroniqueur, portées aux explications fournies par Abdoul Mbaye lors de sa conférence de presse sur le recyclage de l’argent de Habrè, en 1989, sont, à l’instar des nombreuses autres lues dans la presse, chez d’autres analystes, parfaitement recevables, et même bien plus que ça. Et pour cette raison, nous ne nous y arrêterons que très peu, le plus important étant, à nos yeux, et très humblement, ailleurs. Arrêtons-nous-y, cependant, le temps qu’il faut. Le Premier ministre a semblé dire aux journalistes présents que ce n’est pas à travers les banques qu’on blanchit de l’argent (NDLR, si la loi n’existait pas encore, le blanchiment, lui, demeurait). Et ce n’est pas exact de suggérer cela. Ce sont les banques qui sont les lessiveuses par excellence de l’argent sale.
N’importe quel récolteur de yamba de notre sous-région qui vendrait quatre tonnes de sa production une fois au large de nos côtes, pourrait se retrouver avec des valises de dollars, d’Euros ou de francs CFA d’Afrique centrale. Une fois débarqués à Yene, il se retrouverait avec un argent bien encombrant. Si on est en 1989, il a un problème, si on est en 2012, il a un problème : aucune banque ne prend autant d’argent de qui que ce soit sans s’assurer de sa provenance, depuis bien longtemps dans le monde libre ; et c’est depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Mais laissons tout ça, et admettons qu’il y a bien un problème, et à mon sens, bien plus important que de savoir si monsieur Abdoul Mbaye, simple banquier, avait été ou non en faute, en prenant l’argent d’Hissen Habré en dépôt, en 1989. Ce problème, Abdoul Mbaye, Premier ministre en est au cœur.
La complication en question, c’est que le Sénégal du président Macky Sall, porté par la vague de la deuxième alternance intervenue au Sénégal en douze ans, sous la bannière de la Gouvernance vertueuse, avec une pointe de fierté nationale, avait répondu à la grave question que la Gouvernance judiciaire mondiale posait au Sénégal depuis quelques années, à propos d’Hissen Habré. Allez-vous le juger ou l’extrader ? Ce n’était assurément pas une question à « Oui ou non ? ». Il fallait prendre une décision, faire un choix, et Macky Sall avait vigoureusement choisi, pour l’honneur du pays, de juger Habrè, plutôt que de l’extrader chez Léopold II, en Belgique. Il n’y eut pas un seul Sénégalais pour ne pas applaudir cette option.
Et il ne s’en est pas arrêté là, le gouvernement du Sénégal a signé avec l’Union africaine, où, avec Madame Zuma souffle un vent de révolte contre la mainmise occidentale sur la Gouvernance judiciaire mondiale, un accord portant instauration au Sénégal de cours africaines chargées de juger les crimes commis au Tchad sous le règne de Habré et relevant de la justice internationale (Le Populaire du vendredi 09-11- 2012). Habré ne sera peut-être pas jugé en décembre comme le Président s’y était engagé, mais le processus est bien parti pour qu’il le soit dans le premier semestre de 2013.
Que ce soit demain ou après-demain, l’affaire de l’argent de Habré s’est d’ores et déjà invitée dans ce procès et n’en sortira plus. Or, au centre de cette affaire, se trouve le Premier ministre du pays qui a souverainement décidé de juger l’ancien président tchadien. Parmi les juges et procureurs qui vont instruire et siéger lors des audiences, il y aura, comme le prévoit l’accord entre le Sénégal et l’Union africaine, des magistrats étrangers bénéficiant d’immunités de juridiction et de privilèges diplomatiques divers. Si les avocats de Habré, avocats de la défense, appelaient notre Premier ministre, lors de ce procès, comme témoin, ou pire, à la barre, personne ne pourrait empêcher les juges d’y répondre favorablement. Et ça ferait assurément désordre. Ça ferait encore plus désordre, si, le cas échéant, le Sénégal refusait de se soumettre à la demande.
Le principe de base de la Justice internationale, dont la Cour Pénale Internationale (CPI), à laquelle le Sénégal a refusé de livrer Habré est la juridiction représentative, c’est qu’elle ne se saisie que si le ou les pays concernés par le cas à juger sont incapables de le faire. Incapables, entendu ici comme incompétence ou désorganisation, ou refus. En décidant de juger Habré plutôt que de l’extrader, le Sénégal prétend être capable de mener cette opération à bien. S’il le fait, il relève la tête, et relève la tête de l’Afrique aussi. Il doit donc se donner tous les moyens de mériter cette responsabilité historique qu’il a demandée et obtenue, avec le soutien de l’Ua. L’une des premières personnes qui devraient aujourd’hui se soucier que le Sénégal réussisse l’organisation de ce procès, devrait être le chef de son gouvernement, monsieur Abdoul Mbaye. En tirant la conséquence directe de l’inconfort dans lequel, il plongerait l’Etat qu’il sert.
Il lui suffira, à Abdoul Mbaye, de s’appliquer la « jurisprudence » qu’il voulait que Me Augustin Senghor s’appliquât, après leur séance d’explication telle qu’il nous l’avait décrite lors de sa conférence de presse, c’est-à-dire qu’il se démette. Pour mettre tout le monde à l’aise devant la CAF.
Dans son cas, la CAF, c’est l’Ua.

Pape Samba Kane