Par Pape Samba Kane

… Macky et Obama, égaux face aux idées

Ma position sur la question de l’homosexualité telle qu’elle est posée aujourd’hui à travers le monde y compris donc chez nous, c’est que ce débat n’est pas le nôtre. Il n’est tellement pas le nôtre qu’aussi bien ceux qui veulent brûler les homosexuels, et refusent de les voir enterrer dans nos cimetières que ceux qui pensent qu’il faut « éliminer» les homophobes (comme ils disent), ont tous torts. Dans le camp des premiers, on trouve ceux qui veulent introduire chez nous un Islam qui n’est pas celui que nous pratiquons tous depuis la nuit des temps, que l’on soit adepte d’une confrérie ou d’une autre, ou que l’on ne soit d’aucune confrérie (musulman né et vivant au Sénégal, c’est tout). Dans celui des seconds, on trouve ceux qui pensent, comme les Occidentaux, qu’il faut laisser les homosexuels manifester leurs penchants dans la rue, se marier s’ils en ont envie : c’est une question de Droits de l’homme – ce qui me paraît trop simple.

Bien sûr, quand deux positions aussi opposées s’expriment dans un espace social ou national quel qu’il soit, elles ne peuvent engendrer que chocs et violences. Or, chez nous, où l’on pratique l’Islam depuis la nuit des temps, les hommes efféminés (je préfère cette appellation qui rend mieux la réalité dont je parle) ont toujours été partie intégrante du jeu social, ils avaient, je veux dire, un rôle et une place dans la société qui ne dérangeaient personne jusqu’il y a très peu de temps ; et c’est avec le surgissement, dans la fureur, du débat sur le mariage gay, en Europe essentiellement, en France surtout, puisque quand celle-ci tousse, nous nous croyons obligés d’éternuer, quitte à faire semblant. La place et le rôle de nos « Goor-jigéen », les hommes efféminés, quiconque est né avant 1970 (et je veux être large) les connaît bien, parce qu’il a vu ces hommes, habillés parés et parlant de cette façon si singulière, au cœur de nos dispositifs et manifestations sociales et religieuses centraux : mariage, baptême, obsèques et autres.

Ce que je veux dire, c’est que tout le monde ou presque, qui a cinquante ans plus ou moins, a déjà vu un baptême où, après avoir donné son nom au bébé, l’imam ou tout autre équivalent, s’est vu servir une bouillie de mil (laax) ou un sachet de beignet par un homme efféminé, déjà vu un de ces hommes que certains veulent égorger aujourd’hui, tendre ses mains comme tout le monde et recevoir les prières des érudits. Ils avaient, comme vous et moi, leur marabout, chez lequel ils se rendaient solliciter bénédiction comme vous et moi. Ils faisaient tout cela, et ils étaient presque invisibles. Alors qu’est-ce qui s’est passé entre ce temps pas si lointain et aujourd’hui, quand il est possible qu’un talibé d’un jeune marabout qui connaît bien pourtant le Sénégal, se jette en pleine cérémonie traditionnelle et religieuse sur un homme pour le tabasser, au prétexte que le pauvre avait des manières de femme ? Des manières de femme. C’est tout !

Et ce n’est pas tout ! Personne, ni dans la société civile, défenseuse impénitente des Droits, ni chez les politiques, ni dans la presse, autant que je sache, n’a daigné dire ou écrire que ce n’était tout simplement pas juste, et que c’était inacceptable. Ce que cela traduit, c’est la peur bleue que nous avons tous à même paraître défendre ces gens-là, différents en rien d’autre que cet efféminement. Encore qu’ici, il semble seulement que le monsieur avait des manières de… Si ce n’est pas la porte ouverte à l’exclusion de nos écoles des jeunes garçons à la voix un peu fluette, au physique androgyne ou à la virilité pas suffisamment apparente, ou peut-être à leur lynchage, simplement, c’est que je ne m’y connais pas ! Bien sûr, ma position personnelle sur une question aussi grave n’a qu’une utilité relative, mais j’ai tenu à la proposer pour deux raisons.

Premièrement, un espoir m’habite, peut-être naïf, qu’elle pourrait inciter à réfléchir chez les hommes de bonne volonté ayant plus de « voix » que moi, pour faire entendre à tout le monde que ce n’est pas en réagissant de façon inconsidérée devant les peurs réelles induites dans notre société par les initiatives homophiles occidentales, ce militantisme activiste pro-mariage gay, que nous y apporteront une réponse pertinente. Il est clair que ce n’est pas en lynchant des homosexuels qu’on trouvera réponse à nos angoisses devant les défis des temps modernes, cette mondialisation (qui touche aux mœurs) portée par la télévision, internet, l’émigration, le brassage des peuples… Mais il existe des solutions, cherchons les sereinement !

Deuxièmement, je voudrais attirer l’attention sur l’attitude pas seulement courageuse de Macky Sall devant Barack Obama sur la question de la Dépénalisation de l’homosexualité, première étape, dans l’agenda occidental, vers le mariage homosexuel (devant lequel je n’ai pas à être pour ou contre : ce n’est pas notre débat, ai-je dit). Si l’on devait résumer ce que monsieur le président de la République a dit devant Obama, mais sous le regard intéressé de la presse occidentale qui fout généralement la frousse à nos dirigeants, ce serait assez justement ça : « Ce n’est pas notre débat ». C’était devant l’homme le plus puissant du monde qui venait d’envoyer (en tant que militant du mariage gay) un tweet pour se réjouir que la Cour suprême de son pays ait autorisé un Etats, la Californie, à mettre en pratique la loi sur le mariage homosexuel, quoiqu’elle ait été rejetée par référendum.

Ce qui porte la position exprimée par Macky Sall à un niveau supérieur au simple courage –parce qu’on pourrait dire qu’il n’avait pas le choix-, c’est qu’il a dit sa position sans véhémence, sans invective ni forfanterie, avec un didactisme et une pédagogie qui n’ont pas échappé à la grande intelligence d’Obama. La vérité –parce que c’est tout ce qu’a dit notre président à celui des USA-, la vérité, donc, n’a pas besoin de poing fermé et de bave aux lèvres pour être entendue. Macky a dû, par la même occasion, révéler à cet homme ouvert, qui dirige le pays le plus puissant du monde, qu’il lui reste, malgré ses moyens d’information colossaux, à mieux connaître ce même monde, s’il a pu croire un seul instant qu’il pouvait venir dans un pays comme le Sénégal et dire devant son président qu’au fond l’homosexualité (telle qu’ils l’entendent chez eux, avec mariage et tout) ce n’est pas si grave que cela !

La preuve qu’Obama a retenu la leçon, c’est que, malgré la pique de Sall lui rappelant que chez lui la justice tuait encore, alors que chez nous la peine de mort a été depuis longtemps abolie (j’espère que ce message subliminal a été entendu par ceux qui veulent ramener la peine de mort chez nous, les mêmes, généralement qui veulent enterrer vivants les homosexuels), le président américain lui a passé la main dans le dos pendant qu’ils regagnaient les appartements du palais après la conférence de presse ; ils en sont partis la main dans la main, dirait-on. En égaux, devant les idées : chacun ayant défendu les siennes.

Et c’est comme ça que doit marcher, le monde !