Videurs de fosses septiques

PAR GNADA ET AMATH

Y a du boulot dans ce Sénégal, avions-nous dit ici, l’autre semaine, avec un brin d’humeur et d’irrévérence, en offrant au président Macky Sall, en notre qualité de citoyen ordinaire, un bleu de chauffe au lendemain de sa victoire à la dernière élection présidentielle. Mes compatriotes aiment la politique et s’en délectent. Grain à moudre pour les millions de politologues que compte ce pays et florilège de petits meurtres entre amis et alliés : états d’âme des recalés du dernier remaniement ministériel, suppression prochaine du poste de Premier ministre, grogne des alliés oubliés, blues des frustrés du parti présidentiel, tam-tam endiablé organisé à l’honneur d’un nouveau ministre qui trainerait une casserole aussi grosse que le monument de la Renaissance, ministres d’État aux états de services jetés dans la corbeille, ancien ministre refusant, larme au coin de l’œil, d’être un simple meuble au sein du parti dont il est pourtant membre fondateur, etc.

A suivre tout cela, souvent sans le vouloir, les Sénégalais en arrivent à oublier, enfumés qu’ils sont en permanence, les détails qui offrent gîte et couvert au Diable, les mille petits riens qui font la différence et donnent le ton aux vrais changements tant attendus. Bref les petites mesures, les toutes petites mesures, essentielles et pas faciles à prendre, il est vrai, sont la marque de fabrique des grandes politiques et, peut-être aussi, des grands leaders. « Fast Track », entend-on désormais à tout bout de champ. Un malicieux écrivain public a traduit : « Bar Bakh ». Vite et bien fait, aurait dit un habitué – ou un personnage du cinéaste Djibril Diop Mambety – du mythique bar « Mapenda » de Colobane, bénéficiaire d’une énième tournée. Un tord-boyaux, ça se prend d’un coup sec. Comme les sanctions. « Fast track » !

Prenons ce qui s’est passé, récemment, à l’université Gaston Berger (UGB) de Saint-Louis. Petit rappel. Des étudiants exaspérés par leur cadre de vie grandement dégradé, disent-ils, envahissent le bureau du recteur, font peu cas de son autorité et de son statut, aspergent les lieux d’eaux tirées des fosses septiques, procèdent au sac des lieux. Et s’ils s’en glorifient. Le recteur dit connaitre ceux qui ont semé merde et bordel dans son bureau. Dans ce pays où tout fout le camp, le scénario est d’une désespérante banalité. Sauf que… sauf que l’université demande très vite des sanctions, les membres du syndicat des enseignants de l’université haussent le ton et se mettent en grève. L’opinion publique dit son indignation et s’en prend à des « enfants gâtés de l’université publique » que sont les étudiants. Les videurs de fosses septiques de Sanar – lieu d’implantation de l’UGB -, pas bêtes du tout, comprennent qu’ils avaient jeté le bouchon un peu trop loin. Ils reculent donc, présentent des excuses tout en essayant de sauver la face. Bourreaux et victimes à la fois ! Le jeu est trouble comme l’eau des fosses. Très sénégalais, tout cela !

L’enjeu de ce dernier quinquennat du Président Macky Salla peut aussi se jouer loin des travées de l’Assemblée nationale, du palais de la République, des fausses réconciliations des politiques à l’occasion du Dialogue national. L’incident de Sanar est un détail fort intéressant avec son diable de résident. Le Diable nous dit, narquois, que rien ne sera fait. Le grand dessein affiché de Macky Sall est de venir à bout de l’indiscipline, de l’anarchie et de l’insalubrité dans nos villes et villages. Il nous promet l’émergence à l’horizon 2035. Nous prendrions volontiers, pour le moment, une pincée de sanctions contre des sauvageons, videurs de fosses septiques, naguère coupeurs de routes. Pour l’orthodoxie administrative et pour le premier tome de l’histoire générale… et quotidienne des  Sénégalais du 21e siècle qui n’en peuvent plus du laisser-aller et de l’impunité.