Sanctionner proprement

Pour une fois que des Sénégalais font ce qu’ils avaient dit, ne boudons pas notre plaisir. Un petit rappel. Sous cette plume, il y a quelques mois, était relaté l’incident survenu dans le bureau du recteur de l’université de Saint-Louis (UGB). Des étudiants en colère y avaient déversé des eaux usées. Le corps professoral, les syndicats et l’opinion étaient scandalisés par un tel manque de respect. Des sanctions sévères étaient réclamées par les uns et promises par les autres. Les mois ont passé et le train-train a repris son cours. Bien que sceptique, l’auteur de cette chronique gardait un œil sur l’UGB. Et la nouvelle est tombée : quatre de ces sauvageons ont été sanctionnés et exclus de l’université.

Enfin ! Sanctionner (positivement ou, surtout, négativement), les Sénégalais en ont une peur bleue. L’UGB l’a fait. C’est bien.

Pour rester dans le même registre, l’autre jour, le chef de l’Etat a présidé une importante réunion où il était question de propreté, de cadre vie, etc. Une grand-messe, ou plutôt un superbe « thiant » (séance de remerciements). En plus du président de la République, plusieurs personnes, dont beaucoup d’experts, ont pris la parole. Tous ont redit ce que tout le monde sait et vit : on ne peut pas continuer à avoir des villes aussi sales. Une fois cela dit, que faire ? Dans le flot des paroles de ces experts et autres, je n’ai retenu qu’une chose sortie de la bouche de je ne sais qui : « ce pays a soif de sanctions ». J’ai également entendu cela sur les ondes des radios quand le micro a été tendu à des auditeurs anonymes. Le Sénégal est apparemment donc prêt. On ne doit plus communiquer sur les sanctions. On en prend note, et tout le monde le constate, et on évite, quand elles sont négatives, d’en faire les frais.

Le pays est prêt à changer parce que nous avons atteint le fond du trou. Il ne reste qu’une seule possibilité : remonter vers la margelle par la force des poignets. Sans l’aide de personne. Cette remontée dépend de nous. C’est notre affaire.

Vous ne croyez pas qu’on ait atteint le trou ? Je vais vous raconter ce que j’ai vu l’autre soir  à la télévision. Un policier de la brigade routière – ça doit être l’incorruptible Amoul Yakaar (Sans Espoir) – procède au contrôle d’un véhicule de transport en commun rempli à ras bord, apprenti et quelques jeunes passagers sur le marchepied, tout cela en pleine ville. Le chauffeur tend au policier les papiers du véhicule. Sa licence l’autorise à transporter… des marchandises. En somme, un taxi-bagages rempli de braves Sénégalais, colis ballottés dans un cercueil roulant. Cela, c’est le Sénégal que nous n’aimons pas.

Ce que les Sénégalais veulent, c’est, une fois ce constat fait, cette faute constatée, que le fautif subisse les rigueurs de la loi, que le véhicule soit retiré de la circulation, que… bref, que la chaîne de complicités soit démantelée. Proprement. Sans bruit. Les services compétents de l’État n’ont pas besoin de parler ou de communiquer – mot fourre-tout à la mode. Ils doivent agir. En appliquant ce que dit la loi. Sans parti pris. Sans intervention de Paul ou de Ngagne. Sans peur non plus, parce qu’ils savent qu’ils portent, comme de preux chevaliers, l’armure sans faille de l’État. Ceux qui sont sanctionnés se chargeront d’en faire, eux-mêmes, une large publicité.

Les petites gens ne doivent, cependant, pas être les seules personnes à subir l’ire de la puissance publique quand les règles prescrites ne sont pas respectées. Les cols blancs et les autres dits bien nés, bien réseautés, bien nantis doivent, eux aussi, lorsque la faute est avérée, subir une sanction à la hauteur de leur faute ou délit. De façon routinière. Sans que cela étonne. La performance et le respect du bien public doivent être valorisés, ceux qui les portent au quotidien, tout le long de leur carrière, donnés en exemples, récompensés.

Oui, il y en a parmi vous qui disent, en leur for intérieur, que je radote, que je rêve. Tout cela est possible, pourtant. On nous parle beaucoup du Rwanda. J’ai visité ce pays. Je ne suis pas sûr que tout ce qui est réussi là-bas peut l’être ici. Nous n’avons pas le même rapport aux libertés, pour ne pas dire plus. C’est à nous de trouver notre chemin, sans refuser les emprunts quand ils ont produit ailleurs de bons résultats. Nettoyer les villes ne suffit pas. Notre objectif plus ambitieux, à travers cet acte anodin, citoyen, devrait être de transformer et le pays et le Sénégalais. C’est ce gisement de pétrole de gaz et de pétrole qui devrait, avant tout, nous intéresser.

Pour finir, je vous fais lire ce qu’un écrivain japonais renommé répond à un journaliste de l’Observateur (hebdomadaire français). Question : (…) Qu’est-ce qui vous étonne le plus chez vous ? Réponse de l’écrivain : « La douceur de vivre ! La conscience professionnelle, le sens du devoir, le respect des règles prescrites, l’efficacité des services dans l’administration aussi bien que dans les commerces font que la vie quotidienne marche comme sur des roulettes, sans frustration (…).» (1)

Le Japon a un empereur qui règne et un Premier ministre qui gouverne selon les règles de la démocratie. Ce pays a pu s’ouvrir tout en gardant et son âme et ses traditions. J’y ai rencontré un important personnage de la coopération nippo-africaine. Après notre entrevue, il m’a invité à visiter un petit temple shintoïste logé au milieu des gratte-ciel. Nous nous sommes assis en tailleur au bord d’un étang avec des poissons rouges et des nénuphars. Il n’a rien dit. Moi non plus. Silence et méditation. Murmures des feuilles d’arbres. Un thé servi avec lenteur et raffinement. Croassements d’un crapaud. Une demi-heure plus tard, nous étions dehors, happés par l’effervescence tokyoïte. Je n’ai jamais revu cet homme. Je pense encore à ce moment magique qu’il m’a offert.

Relisez donc ce que dit cet écrivain nippon. Est-ce vraiment au-dessus de nos forces si nous nous y mettons comme les autres ?

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-(1). Interview de l’écrivain Akira Mizubayashi –  L’Observateur  N° 2343 – 02/2019 – Page 34.