Comme à leur habitude, et très dans leur rôle, Gnada et Amat, pendant que tout le monde verse dans la gravité avec le rappel à Dieu d’Ousmane Tanor Dieng, nous en proposent un commentaire, une analyse, conclus par une révélation… Le tout dans la grande tradition de l’école satirique, relativiste et très distanciée et donc mentalement hygiénique. Mais alors, quel est donc ce secret révélé par OTD le taiseux ?

CE SECRET RÉVÉLÉ PAR OUSMANE TANOR DIENG

Par Gnada et Amat

Ousmane Tanor Dieng a été rappelé à Dieu. Prions pour le repos de son âme. Ce qui suit n’est pas un témoignage. Le défunt n’était pas de nos intimes. Nous n’avons rien à dire de spécial sur lui. Mais en homme d’Etat et politique, il a laissé des traces dans l’espace public. Les suivre, c’est aller à la rencontre d’un homme. Les témoignages ont été nombreux. Certains convenus, d’autres plus émouvants. Ancien maire de Dakar, Khalifa Sall, de sa geôle, se dit « profondément bouleversé ». Ousmane Sonko, opposant sans concession, présente ses plus sincères condoléances au peuple sénégalais et au président Macky Sall. Même Abdoulaye Wade s’y est mis. Beaucoup de Sénégalais et de politiques ont souligné la retenue, l’humilité et, surtout, le verbe rare du disparu.

Tanor parlait donc peu alors qu’il en savait tellement ! Sur beaucoup de choses et sur énormément de monde. Pendant le long règne d’Abdou Diouf, il a été au cœur de l’Etat, aux manettes du parti majoritaire et l’incontournable interlocuteur des opposants. Les socialistes l’appelaient avec déférence Monsieur le Premier secrétaire ; les hauts fonctionnaires – la colonne vertébrale aussi souple qu’une gaule en bambou vert – lui donnaient du Monsieur le Secrétaire général, Monsieur le Ministre d’Etat, etc. Les politiques, eux, redoutaient cet homme mystérieux, peu bavard, qui ne disait rien même à ceux qui, publiquement, s’en prenaient à lui alors qu’ils étaient ses visiteurs du soir. C’était un politicien sénégalais atypique. On l’oublie souvent : pendant douze ans – de 2000 à 2012 – il s’est barricadé à la maison du Parti socialiste et, en « opposant républicain », a mené son combat d’opposant sans outrance, mais sans rien lâcher jusqu’à la deuxième alternance en 2012. Wade a certainement voulu l’avoir dans son gouvernement comme lui-même, après tant d’âpres combats contre Abdou Diouf, avait fini par s’installer à la table du conseil des ministres.

Le fils de Nguéniène n’était pas cependant un saint. Il avait – comme tout humain – ses qualités et ses faiblesses. On n’arrive pas, en politique, au niveau où il en était sans avoir des cicatrices sur le corps et quelques tourments tenaces dans l’âme. Au sein du Parti socialiste, ceux et celles qui, pour diverses raisons, ont, un moment, contesté son leadership, voire les règles du parti, ont été poussés à la sortie. Avec méthode et organisation. Avec dextérité, il organisait, ces temps derniers, pas à pas, le retour des bannis d’hier dans la famille socialiste. Enfin, on le dit. Au fond, rien de nouveau sous les manguiers du Sahel. La politique est ainsi faite. Et les politiques le disent eux-mêmes : ne jamais dire jamais en politique.

Il ne faut donc rien exclure. Pas même une amnistie pour Khalifa Sall. Avec cette ambiance de deuil et de retrouvailles qui flotte à Colobane, à la maison du Parti socialiste ; peut-être, dans quelques mois, on y verra l’ancien maire de Dakar, Khalifa Sall, tout de de blanc vêtu, flanqué de Bamba Fall. Après un séjour purificateur à Rebeuss, il devrait donner son pardon à tout le monde et, sous les vivats des Verts, prendre place à la table du bureau politique. Voilà pour les socialistes orphelins de Tanor et au creux de la vague alors que la bataille pour 2024 est lancée.

Restent les autres, les politiques notamment. Beaucoup sont sans doute soulagés de voir l’homme partir sans révéler un secret, leurs petits secrets. Certains ont dû suivre le corbillard jusqu’à Nguéniène pour être sûr qu’il n’a rien dit. Ousmane Tanor Dieng n’a rien dit. D’autres doivent d’ailleurs se dire, in petto, la peur au ventre, que, peut-être, le vrai Tanor est resté à Paris auprès de son mentor Abou Diouf pour écrire ses mémoires. Qui sait… On ne sait jamais.

Des leaders politiques ont soutenu qu’il était un serviteur de la république, un grand commis de l’Etat sorti de l’Ecole Nationale d’Administration, compétent et discret, détecté par Senghor, poussé au-devant de la scène par Abdou Diouf, opposant déterminé d’Abdoulaye Wade et, enfin, solide allié de Macky Sall. Tout cela est vrai. Mais le plus intéressant est qu’avec un tel parcours, on finit par connaître les hommes, par savoir à quoi s’en tenir avec les Sénégalais. On apprend à pardonner, à ne pas s’épuiser à polémiquer avec ceux qui ne sont pas informés, à parler peu.

Sous Abdou Diouf, Ousmane Tanor Dieng était au cœur de l’Etat et à la tête du parti aux affaires. Il était informé, craint, respecté, et volontairement loin des lumières. Mieux encore, il dispensait des avantages, aidait à obtenir des postes importants, faisait et défaisait des carrières au sein du parti. Il était également au chevet des veuves et malades et pas seulement dans son village. Il gérait aussi, dit-on, une cassette qu’il aurait d’ailleurs personnellement remise aux nouvelles autorités aux premières heures de la première alternance. Rappelez-vous cette fameuse phrase qui aurait résonné dans les couloirs du palais de la république : « souñuy coono xalis jeex nañ !!! » (Nos soucis d’argent sont derrière nous !!!).

Sous Me Wade, Tanor n’avait apparemment que son bureau à la maison du Parti socialiste, ses dossiers, ses secrets et ses convictions. Il a été une fois convoqué par la police. Au sortir de l’audition, il avait promis de revenir le lendemain comme on le lui demandait, mais cette fois avec ses dossiers tirés de son fonds documentaire. Personne ne l’a plus jamais convoqué. Il n’en a plus reparlé.

Aux côtés de Macky Sall, l’actuel président, Ousmane Tanor Dieng est devenu encore plus taciturne. Pourtant, tout le monde savait qu’il avait l’oreille du président de la République et patron de la coalition au pouvoir. Décidément, cet homme n’aimait pas les bavardages. Il s’est fait d’ailleurs enterrer dans son village – comme Jean Collin, ancien ministre d’Etat, Sénégalais d’ethnie française qui repose à Ndiaffate – loin de Dakar et de sa classe politique dont beaucoup de ses membres ne savent pas garder des secrets. Le pire est que certains en sortent sans qu’on le leur demande. Pour « tuer » un adversaire.

Ousmane Tanor Dieng a tout même révélé un grand secret sans ouvrir la bouche : il a servi le Sénégal et son Etat pour mieux aimer Nguéniène, son village, son royaume d’enfance et lieu de son repos éternel.