Bour, Bouki et le pétrole

Par GNADA ET AMATH

Avertissement du procureur de Sa Majesté : dans le texte ci-dessous, toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

L’homme était meurtri. Il était accusé de la pire des infamies : avoir pris ce qui appartient à tous à l’insu de tous. Il avait beau se défendre, dire sa détermination à faire face, invoqué les esprits, rendre visite à ses voisins, éviter de se reposer à l’ombre d’un tamarinier quand le soleil est au zénith et d’être happé par le souffle d’un tourbillon en milieu de journée… Ses parents, ses amis, ses « sourgas », ceux de la classe d’âge s’étaient mis bruyamment à ses côtés.

Cependant, la meute, conduite par Bouki-l’hyiène, ne lâchait pas prise. Elle restait à ses trousses lui taillant régulièrement des croupières. L’homme avait promis de résister car, disait-il, il avait avec lui et le droit et la vérité et les esprits de la brousse. La meute n’en avait cure. Elle maintenait la cadence de la pression, et ses rangs grossissaient quand son camp à lui se fissurait.

Ce qui devait arriver arriva. Tout de rouge vêtu, une chéchia de la même couleur sur la tête, gris-gris bien en vue, une sagaie à la main gauche, il s’adressa au bon peuple rassemblé sur la Place des Réseaux sociaux. La main droite sur le livre Leuk-le-lièvre, il jura, à la fois d’un ton docte et solennel, qu’il renonçait à un de ses titres « pour laver son honneur sali ». Il mettait du coup à l’aise Bourba, roi de Ndoumbélane, le royaume où bêtes et hommes se parlent. Bourba s’empressa, devant la cour réunie, de dire sa détermination à faire jaillir la vérité. Du bout des lèvres, les yeux mi-clos, Sa Majesté décréta : « l’affaire sera diligentée et l’on saura où se situe la vérité ». Tel fut son bon vouloir !

A vrai dire, comme le veut la Charte de Ndoumbélane, inspirée, dit-on, de celle du Mandé, royaume suzerain, les saltigués (devins) consultés, avaient, auparavant, entendu, dans le bois sacré, des représentants de la meute. Un des plus déterminés, trompé et trompeur comme le camélion, au sortir du bois, a confessé qu’il avait eu peur de déférer à la convocation, pensant, à tort, qu’il ne sortirait pas vivant de ce lieu secret.

Un autre, hors système, ça devait être Leuk-le-lièvre, rapide et insaisissable, a préféré envoyer un courrier au lieu de se présenter au bois sacré. Caché dans un fourré, il buvait son petit lait, railleur.

Un dernier pourfendeur, bâtisseur de termitières comme Maakh-la-termite, a dit avoir dit ce qu’il savait. Il partît sans se retourner. Une taupe qui sait ce qui se passe en dessous et au-dessus, affirma, promettant l’enfer à tous les opposants, que le Bourba est bon, travaille bien et veille jalousement, sous l’œil bienveillant des anciens et des saltigués, sur la sécurité du royaume et le bonheur de ses sujets.

Un vieux lion déchu, fourbu, heureux et amusé, voyait son ancien royaume en ébullition, le nouveau roi embarrassé. Il ne disait rien, ne faisait rien. D’autres donnaient si bien l’impression de s’en charger. Et comme dit un de ses bouffons, singe hurleur : « celui qui a une cuillère ne se brûle pas ». Le vieux lion ne boudait donc pas son plaisir.

Ndoumbélane coule ainsi des jours pas toujours tranquilles. A trois coudées du grand marigot, buffles, antilopes, porcs-épics, girafes avaient, il y a trois hivernages, vu des hommes creuser. Les bêtes avaient entendu les coups de pioche des hommes et ceux-ci avaient fini par leur parler. Le bruit avait, ensuite, couru que du pétrole et du gaz avaient été découverts. Comme s’ils étaient possédés par les Djinns, hommes et bêtes étaient devenus presque fous, parlant seuls, guerroyant contre le souffle des anciens, n’écoutant plus les buissons leur dire la vérité des morts. La lampe à pétrole faisait son entrée dans la cour royale au grand dam des conservateurs. Le débat sur le pétrole et le gaz avait rendu l’atmosphère étouffante et explosive comme à la veille de l’arrivée des premières  pluies dans la savane. Le frère du roi, accusé à tort ou à raison, tel un ermite, était parti, à travers mornes et savanes, à la recherche de son honneur sali. La coupe nationale de yoté(1) avait débuté sans son parrainage. Avec le yoté, le temps était à la fête et aux joutes jusque tard dans la soirée.

La vérité sur le pétrole et le gaz promise par les uns, réclamée par les autres, jaillira-t-elle après le bon vouloir royal ou suite à une énième marche partie des sous-bois de la forêt urbaine de Colobane ? Observer est la meilleure des postures dans une assemblée ou face à une belle partie de yoté, dit Mor-le-fêlé, suivi par une meute d’enfants joyeux et chahuteurs d’un royaume qui avait perdu un peu de sa sérénité.

Fala lèep doxe, te tabbee gul gèej nak (Et le conte n’en finit pas de finir) !

 

(1). Yoté est un jeu de stratégie combinatoire abstrait d’Afrique de l’Ouest, où c’est un jeu populaire pour les paris en raison de son rythme rapide. Un joueur gagne en capturant toutes les pièces adverses. (Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Yoté)