Par Pape Samba Kane

« Le livre est toujours plus intelligent que son auteur ». On peut croire Milan Kundera, pour diverses raisons.

D’abord, il nous arrive, quand quelqu’un vient s’ouvrir à nous de son intention d’écrire un livre, de lui dire, comme nous avait enjoints, à nos débuts, une prof de littérature au British Institute : « start right now » ; et nous ajoutons toujours : « quand tu auras écrit quelques pages, c’est ton sujet lui-même qui commencera à te poser des questions auxquelles tu seras obligés de répondre pour avancer. C’est le livre qui te tireras, et non pas toi qui mènerais la danse. »

Et puis, un livre soulève toujours, surtout quand c’est un roman, des problématiques inattendues  pour son auteur.

Parce que, tout simplement, et pour s’en référer à l’autorité du Pr Amadou Ly, le lecteur de n’importe quel roman, comme il l’écrit dans la note critique faite sur Sabaru Jinne dès sa sortie, est, à côté du romancier, coproducteur de sens. A partir de sa propre culture, avons-nous compris, professeur, et de sa sensibilité propre, le lecteur perçoit dans le livre, des sentiments comme des émotions, des sensations et des effets qui, rapportés à son auteur, lui apparaitraient comme des révélations.

Personnellement,  nous n’avions jamais autant appris de la littérature que durant les neuf derniers mois, depuis la sortie en juin dernier, de « Sabaru Jinne »…

Mais n’allons pas chercher des explications savantes pour illustrer le propos de Kundera. Rien que notre présence ici, devant une si auguste assemblée d’universitaires, étant leur invité, est une preuve de cette assertion … C’est ce livre qui nous a ouvert les portes d’un cénacle comme le vôtre, l’intelligence dont il est porteur et que nous n’avons pas, qui nous vaut ce grand honneur. Grand honneur dont nous ne vous remercierons pas avant la fin de cet l’exercice, nous vous disons pourquoi tout de suite.

Nous sommes un quasi-complet autodidacte, et s’il vous avait fallu réclamer le moindre diplôme pour avoir le droit de prendre la parole ici, nous n’y serions  pas. Ainsi, vous vous seriez épargné le risque qu’à la fin de cet exercice vous eussiez perdu de votre temps si précieux. Et vous nous auriez rendu un  tout aussi précieux service, car en cet instant, nous serions ailleurs, mêlés à des choses de notre niveau… ceux qui ont lu « Sabaru Jinne » doivent comme moi penser à Seynabou Lô, cette condisciple, au collège, de Talla, dépourvue de talent oratoire, torturée par l’épreuve de la récitation, et qui tremblait comme une feuille avant d’ânonner quelque chant …

Eh bien,  nous ne sommes pas, présentement, mieux lotis qu’elle. Ça n’a pas dû échapper à beaucoup d’entre vous, en montant à cette tribune, nous étions transis de trac, et encore maintenant, la peur de mourir de trouille nous tenaille.

C’est pourquoi nous ne vous remercierons du grand honneur que vous nous faites que quand nous redescendrons d’ici vivant.

Nous allons donc parler de ce qui est à l’honneur, aujourd’hui, plus que ma personne, ce livre. Quoiqu’il en soit, l’exercice restera difficile.

Car, premièrement, il nous a semblé, chaque fois que nous avions été amené à parler de ce roman, que nous le faisions à la place d’autres gens : les critiques – universitaires ou journalistes – ses lecteurs, simples amateurs de fiction – qu’ils soient érudits ou pas.

Deuxièmement, nous ne sommes pas à l’aise avec les théories, en général.  Encore moins quand il s’agit de création littéraire, nous parlons de cette littérature œuvre de l’imagination bien évidemment : la poésie, le roman, la nouvelle ; travail que nous considérons comme une création artistique. Or, l’approche de toute œuvre d’art, sous toutes ses formes, c’est, pensons-nous, de la part de son créateur,  de la poser là, et de la laisser lire, regarder, contempler, parfois ignorer, en tout cas critiquer par les autres.

Et pour finir, il est généralement admis, peu ou prou, par toutes les écoles érudites, que l’œuvre reste la clé de son histoire, la seule suffisamment crédible, parce que, soutient un certain critique français M. Roy-Garibal « l’auteur est toujours suspecté de mauvaise foi ; et présumé engagé dans des stratégies de séduction à l’égard du public. » Toujours ? On peut discuter, mais cela peut arriver ; tout autant qu’il peut arriver que l’auteur lui-même soit tenté par ce que le même critique appelle « Le mensonge orgueilleux ».

 

Seulement, c’est l’usage qu’en des circonstances particulières, comme celle-ci, le romancier doive parler de son travail, en certains de ses aspects ; et d’une certaine manière, croyons-nous fermement, avec l’auteur tchèque cité à l’entame de ce texte : la manière du praticien de l’écriture poétique ou romanesque – manière qui n’est pas la seule possible, mais la plus prudente pour un non érudit. Et nous allons nous y plier ; parler donc de ce roman qui autorise notre présence ici, sans orgueil, ni stratégie de séduction, autant que possible humainement, sans être convaincu que ce que nous pourrions en dire sera d’un intérêt crucial pour vous.

Sabaru Jinne est une expérience, un exercice d’écriture d’abord. C’est devenu un roman, reconnu comme tel par les spécialistes que vous êtes, et c’est pourquoi, nous sommes ici à vous parler en tant que romancier, s’il suffit d’un roman pour se prétendre tel. Cependant, « Sabaru Jinne » est un roman, tout d’abord, parce qu’il y a plus de vingt ans, nous avions décidé de l’écrire. On va dire, plus précisément, d’écrire un roman, dont nous parlions comme d’une grande fiction avec un seul personnage, seul dans une chambre fermée, une nuit durant. Le roman devait commencer et se finir dans cette chambre-même, avec la survenue de l’aube.

On voit bien donc, que ce n’est pas « Sabaru Jinne » qui, lui, se termine en plein air, sous un soleil déjà haut. Même si le projet d’alors ressemble beaucoup à l’œuvre d’aujourd’hui, jusqu’à un certain point. En effet, ce « Sabaru Jinne » qui comporte 280 pages, se déroule sur 199 pages dans une chambre fermée, la nuit, avec un seul personnage, Massata, jusqu’à ce qu’il en sorte à l’aube. Toute la profusion d’autres personnages et décors, les évènements et situations, sont amenés au lecteur par les évocations et souvenirs de ce Massata, sinon par sa relecture de son roman « philosophique » à fort relent autobiographique, écrit sous le pseudonyme de Talla, et dans laquelle il entraîne ce même lecteur.

A une certaine époque, bien avant ce projet d’écriture, comme ce Talla qui est aussi Massata, le double personnage qui fait protagoniste principal dans « Sabaru Jinne », nous écrivions nous-mêmes à la main, dans un cahier d’écolier grand format à carreaux, ou sur des feuilles volantes de toute dimension, au feutre noir, ou bleu, ou rouge.

Feutre, pour mieux discipliner mon écriture manuscrite, exécrable comme celle de ce Talla/Massata, si c’était au stylo à bille ou au crayon –sans que d’ailleurs, le feutre n’arrangeât grand-chose dans l’illisibilité de cette écriture, véritable gribouillis.

Ce genre de détails, comme d’autres, moins anodins, tels que la fréquentation par Massata du métier de journaliste, le cadre principal du roman, cette Médina où, comme Talla, nous sommes nés et avons grandi, et encore quelques nombreux autres éléments dont le rattachement à notre propre vie apparaît évident,  ont alimenté l’idée, très répandue, que nous avions écrit un roman autobiographique.

Pourtant, nous avons bien pris soin de prévenir le lecteur, dans ce texte un petit peu malicieux qui sert d’avant-propos, que nous allions tout simplement nous amuser avec la réalité. Il est intitulé « TRAVERTISSEMENT » ; pseudo-néologisme forgé par un télescopage, que nous nous sommes permis de croire malin, entre travestissement et avertissement. Il est en page 5 du roman, en voici un extrait, en fait, son début et sa fin:

Ce texte est une fiction … avec des… repères autobiographiques si manifestes qu’il paraîtra tenir du réel. Ne vous y fiez pas !  … Toute correspondance établie dans ce texte … avec qui ou quoi que ce soit de connu est une réelle et pure fantaisie.

Avec qui que ce soit y compris ce Massata/Talla, qui me ressemble tant, et de tous les personnages qui habitent ce roman, figures historiques ou contemporaines; et avec quoi que ce soit, c’est-à-dire, pratiquement tous les événements autour desquels est articulé le roman – les lieux, les atmosphères -, nous nous sommes adonné à une représentation où la fantaisie et l’imagination ont eu beaucoup plus de place que le réel.

Elles se sont en même temps confondues avec celui-ci dans un écheveau tel qu’il sera impossible à quiconque de démêler, dans ce roman, le vrai du faux, du faux-semblant et, quand il s’est agi d’événements relatifs à « nous » – c’est-à-dire ce Massata/Talla – du faux-fuyant.

« Faux-fuyant » ? « Subterfuge pour éviter de s’expliquer, de s’engager », dit le dictionnaire. Assurément, le roman est un lieu magique, ce territoire singulier qui permet d’user du faux dans tous ses états, sans craindre de passer pour un escroc ou un… faussaire.

[Ici, à nos risques et périls bien entendu, nous engageons un duel, juste pour le taquiner, entendons-nous ! avec le professeur Amadou Ly, cet érudit, à l’esprit si vif, un de nos maîtres en écriture, le premier que nous nous sommes donnés en fait, autour de 17 ans, nous étions encore au collège…]

Dans le texte qu’il a écrit sur « Sabaru Jinne » auquel nous faisions référence tantôt, le professeur a ainsi évoqué la scène avec le magicien Mbileyoo qui couvre les pages 167 à 178, et il dit :  « Et voilà où l’écrivain, créant tout un monde avec de simples mots, des paroles incantatoires en quelque sorte, rejoint le « thaumaturge » qui, un soir, étonna tout un quartier, hommes, femmes, enfants, de tous âges, par des tours où il tirait pour ainsi dire du néant, des objets divers et variés, qu’il offrait aux uns et aux autres. »

Puis, Amadou de conclure son commentaire par cette phrase qui se termine par un point d’exclamation : « L’écrivain, métaphore du magicien … et, donc, faussaire, ou, en tout cas, susceptible d’en être un, même si on n’en peut apporter la preuve irréfutable ! ».  L’«écrivain… faussaire ou… susceptible de l’être » n’était pas une interrogation ; et sans être péremptoire, sa formulation portait une hypothèse sérieuse. Restait seulement qu’on n’en pouvait apporter la preuve irréfutable.

Mais si justement ! La preuve par l’écriture ! L’écriture créatrice, c’est mieux que la magie,  c’est une véritable diablerie. Charles Baudelaire, pour qui nous avons un attachement que vous connaissez bien grand-frère et maître, écrit dans une sorte de biographie et, en même temps, critique de l’œuvre littéraire de Théophile Gauthier que « Manier savamment une langue, c’est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire ».

Sans prétendre manier savamment quoi que ce soit, nous avons déjà dit ici que ce « Sabaru Jinne » était avant tout un exercice d’écriture, qu’il était donc parti pour s’autoriser toutes les acrobaties, toutes les  fantaisies, des tours et détours, et toute les métaphores.

Métaphores dont, pour encore parler comme Baudelaire, « le symbolisme universel » est le répertoire. La magie donc, celle-là que nous mettons  en scène entre les pages 167 et 178 est un symbolisme universel. Alors que c’est une réalité en même temps. De sorte que, de tous les événements que nous racontons dans ce roman, quoique pouvant être classée parmi les deux ou trois qui s’apparentent le plus au merveilleux, cette prestation du magicien Mbileyoo est, avec les événements qui s’y rattachent, celle où nous avons le moins travesti la réalité. C’est presque une chronique, « Chronique d’une nuit étonnante, dans un quartier étonnant ».

Ce sera difficile à croire pour le lecteur de « Sabaru Jinne », quand il n’a pas vécu ça. Nous sommes à peu près sûrs que c’est l’une des sections du livre où il pourrait se dire : « Quelle imagination ce raconteur ! ». C’est que, pour reprendre Albert Thibaudet dans sa préface de l’édition de 1972 (Folio classique) de L’Education sentimentale de Flaubert, le public « Demande à un roman de lui donner l’illusion de la réalité, et non de lui laisser entendre que la réalité est une illusion »

Alors que nos amis d’enfance qui ont vécu ça et lu ce roman, quand ils évoquent cette séquence, presque toujours s’étonnent : « Mais toi, on dirait que tu prenais des notes ! » ; ils disent ça le plus souvent pour cette séance de thaumaturgie et pour les événements mettant en scène les « Per bu xarr », Django, Bubu le singe, les émoustillantes danseuses de tam-tam… Des notes ? On avait 10, 11, 12 ans…

Certes, j’avais, comme eux, oublié tout ça. Là aussi magie, cette fois encore, de l’écriture : dès que nous avions commencé à écrire ce « Sabaru Jinne », les souvenirs avaient commencé, parfois avec une précision d’horloger sur des détails étonnants, à surgir, souvent avec fulgurance, la nuit, nous obligeant des fois à quitter le lit à trois heures du matin, pour gribouiller des notes, ou écrire des chapitres entiers, qui en appelaient d’autres ; quelquefois dans une certaine transe dont un ami nous a dit qu’il la sentait dans le livre.

Nous voudrions, ici, revenir à cette époque où nous écrivions sur ce cahier d’écolier, et sur d’autres supports encore. Y couchant cette esquisse de roman, qui deviendra sans vraiment le devenir, « « Sabaru Jinne »,  et des articles de presses, jamais publiés parce que refusés par le journal où  nous faisions des piges à l’époque, des nouvelles écrites pour le plaisir, quelques poèmes, des  essais inachevés, une masse de documents. Et quand ils ne pouvaient plus tenir dans ce sac que nous portions toujours en bandoulière, ces écrits étaient planquées dans une… valisette, cet accessoire indispensable au fourniment des nouveaux nés chez nous à une certaine époque.

-Et pas une malle, comme aurait pu s’y attendre le lecteur de « Sabaru Jinne » en quête de signes probants autobiographiques, Ah, ce désir de l’illusion de la réalité.

Ceci est un exemple type, un échantillon parlant, de comment nous nous sommes employés à essayer, on va oser dire poétiquement, de travestir certains objets, déguiser de la même manière des réalités invitées dans cette fiction, à côté d’autres laissées telles qu’elles étaient (et encore peut-être ne sont-elles dans le roman que comme ma mémoire me les a ramenées quand elle est allée ramasser du bois). Cependant, d’autres faits, objets ou personnages, complètement fictifs, inventés pour les besoins de l’alchimie romanesque, tout droit sorti de notre imagination, étaient habillées d’une vraisemblance qui leur a donné des airs de réalités vues et vécues.

Un jour, lors d’un de mes nombreux déménagements de célibataire, je perdis la valise de bébé, ma bibliothèque, mon bureau nomade. Envolée ! – Avec tout « mon  bagage intellectuel »… (Pour parler comme Massata, sous la pression ironique de Django, le fou de la plage de Kusum dans cette scène de « Sabaru Jinne » aux pages 207 à 212 et 216 à 220).

Les esquisses qui devaient devenir cette « grande fiction avec un seul personnage » de nos élans de jeunesse, ont été perdues de cette façon-là, et non brûlées sur une plage balayée par les vents, à l’aube, sur injonction d’un fou philosophe.

C’était il y a au moins trente ans aujourd’hui, 25 ans avant l’écriture de Sabaru Jinne.

Et durant tout ce temps, nous avons été poursuivis par cette idée de roman sans jamais nous y attaquer vraiment. Mais, ce que nous allons appeler son brouillon, s’enrichissait chaque jour, mais seulement dans ma tête, d’éléments fictionnels soit complètement nouveaux et sortis de mon imagination, soit qui surgissaient en tant que souvenirs. C’était devenu, au fil du temps, une obsession, qui s’est subdivisée en plusieurs obsessions dont la plus folle fut, pour nous, de vouloir, de mémoire, recomposer, autant dire réécrire à l’exact ces textes perdus plus de vingt ans auparavant.

Nous y avions couché quand-même quelque chose que personne ne souhaiterait perdre, son passé.

En tant que créateur, nous sommes très attachés au passé, qui nous parle, on va oser dire qui nous parle à nous les hommes, mieux que les deux autres séquences du temps. C’est presque des platitudes, en tout cas, des choses dites et redites : le futur, imprévisible et insaisissable, nous échappe parce qu’il nous est totalement inconnu ; le présent est trop présent pour nous parler – ce qui se passe à cette seconde, les sons que nous entendons comme les sensations physiques que nous éprouvons, les pensées qui nous traversent, tout en même temps, ne nous offrent aucun recul pour agir dessus.

En tant que créateur toujours, nous nous sommes livrés, avec ce roman, pour encore parler comme Kundera, à « une conservation imaginaire de ce qui n’est plus » : notre enfance, notre adolescence, notre jeunesses, notre quartier qui les a abritées, les amis qui les ont partagées, les hommes et femmes qui les ont protégées, les mœurs qui les ont habitées, les musiques qui les ont adoucies, les livres qui les ont nourries, les rêves qui les ont enchantées, les expériences qui les ont transformées. Dans cette Médina coincée entre un cimetière, la mer, et deux grands marchés,  véritables foires quotidiennes, un abattoir, tous lieux chargés de mythes et croyances, peuplés de toutes sortes de créatures fabuleuses, nocturnes ou diurnes, invisibles, avec lesquelles cohabiter est fertilisant pour l’imagination d’un enfant.

Il arrivait souvent qu’une jeune femme revenue du marché, subitement malade, prise de convulsions violentes, racontât qu’elle y avait croisé une dame, belle, trop belle, anormalement belle ; et qu’elle avait regardée celle-ci qui l’avait à son tour toisée, ses yeux dans les siens. Un frisson lui avait alors parcouru tout le corps sans qu’elle y prêtât trop attention sur le coup ; mais en y repensant, c’était là le début de son malaise. Alors le diagnostic tombait de la bouche d’une vielle dame, confirmé par un vieux guérisseur appelé en renfort : « Tu as vu une femme djinn… Elle t’a insufflé un vent néfaste ». La jeune femme était alors enduite de décoctions, sa tête ceinte de cordelettes faites de fils rouges et noirs, et recueillait des incantations avant de s’endormir d’un sommeil inattendu et étrangement court. Elle se réveillera très vite, et en forme.

Nous vous faisons toutes ces confessions, presque toutes reprises dans ce livre, or nous avons passé notre temps, concomitamment, ne serait-ce qu’entre les lignes, à protester que « non, nous n’avons pas écrit un roman autobiographique ». Bien sûr, nous ne savons pas, tout autant, pourquoi certains soutiennent que nous avons écrit un roman philosophique, pourquoi d’autres, ou les mêmes, disent-ils que c’est un roman de mœurs, roman psychologique, roman  d’initiation ou historique, roman-essai, dit mon éditeur en quatrième de couverture, mais en même temps, nous ne saurions rien leur opposer, et n’en éprouvons pas le besoin.

C’est la même chose pour ceux qui parlent plus savamment de « transmutation du réel » ou d’autofiction, et même de roman inclassable. Alors pourquoi m’offusqué-je de la qualification « Roman autobiographique » ?

C’est là que je vais finir.

Mon point de vue pour expliquer ma position peut être simpliste. Celui de mon critique littéraire préféré, Baudelaire, bien moins.

Je vais commencer par le mien : les romans autobiographiques, puisent, eux aussi, abondamment dans la réalité, pour la mêler à de la fiction. Cependant  leur objet est de faire connaître cette réalité-là. Métaphoriquement, nous disons que dans ce genre-là, la fiction sert d’écrin à la réalité qui est le joyau, le message central de l’œuvre. Pour notre part, nous avons voulu dans ce roman faire de la réalité un point d’appui purement créatif, essentiellement destiné à laisser s’envoler notre imagination vers un genre de fiction différent de tout ce que, personnellement, nous connaissions jusqu’alors. Ici, la réalité, certes, est bien présente, et vérifiable.

Car le Pr. Amadou Ly a bien raison quand il écrit :  « Qui n’a pas connu PSK à ses tout débuts,[ …], avec des dreadlocks (comme Massata) ne peut comprendre à quel point son roman Sabaru jinne est bourré de sa propre vie, raconte sa propre vie et, comme a dit il y a quelque cinq siècles un certain Michel Eyquem de Montaigne, combien il serait fondé à clamer : « Je suis moi-même la matière de mon livre ».

Oui, Mais je n’en serais la matière, s’il faut le dire ainsi, qu’immatériellement. Montaigne lui-même n’a-t-il pas écrit « Ce ne sont pas mes actes que je décris, c’est moi, c’est mon essence » (Essais, II, 6 De l’exercitation). Dans « Sabaru Jinne », notre réalité est dématérialisée. Comme ont écrit certains critiques, nous traiterions d’un réel « fictivisé ». Nous avons rencontré ce mot dans au moins deux des critiques écrites sur le roman, et ce néologisme paraît mieux aller à notre projet d’écrire un roman, certainement pas plus ambitieux qu’un autre, ou meilleur qu’un autre, mais, encore une fois, qui se veut différent.

Or, voici que, près deux siècles avant que nous ne soyions là à laborieusement tenter de théoriser notre embarras face à la biographie (auto ou pas), véritable modèle du roman d’aventure, que « Sabaru Jinne » n’est assurément pas, Baudelaire était venu à notre secours, qui écrivit : « « La biographie d’un homme dont les aventures les plus dramatiques se jouent silencieusement sous la coupole de son cerveau, est un travail littéraire d’un ordre tout différent ».

Cet homme ressemble beaucoup à Massata, seul avec ses drames dans sa chambre, sa tête aussi, enveloppée du silence de la nuit …

Par Pape Samba Kane