DEVOIR D’ADAPTATION

“The Internet is the first thing that humanity has built that humanity doesn’t understand, the largest experiment in anarchy that we have ever had.”

 Erich Smith*

L’usage d’Internet dans l’industrie de la presse et son impact sur les pratiques journalistiques est à exploiter à fond. Les stratégies de fusion des rédactions classiques avec les rédactions en ligne sont une piste intéressante. La gestion couplée de l’offre publicitaire sur les deux supports (papier et virtuel), de nouvelles techniques d’écriture, même de nouveaux protocoles de collecte de l’information, ainsi qu’une relecture des conventions déontologiques sont devenus nécessaires; peut-être une législation plus adaptée également. Ailleurs, ils sont déjà de pratique courante. Chez nous, les autorités étatiques – comme du reste les organes de régulations des médias, institutionnels et professionnels, laissent tout se faire dans une presque totale anarchie. Avant de se mettre à courir derrière les incendies, tels des pompiers, pour éteindre des feux dangereux, certes, mais au risque de passer pour une tutelle liberticide, autoritaire, antidémocratique. En instituant des lois hâtives, non concertées, qui créent plus de problèmes qu’ils en résolvent.

Ce petit article, cependant, s’adresse moins aux autorités qu’aux professionnels des médias qui ont, ou pas choisi la toile pour exercer un métier à réinventer, certes, en certains de ses aspects, mais non à dénaturer pour le pervertir. Internet, c’est la possibilité offerte d’audiences plus vastes et de revenus importants pour les entreprises de presse classiques qui sauront s’y adapter. Garantissant plus d’indépendance aux médias, et aux journalistes également, si ces derniers en saisissent les véritables enjeux et défis.

Mais les mauvaises pratiques sur les supports papier sont transférées sur les sites d’information en ligne où sont nées d’autres tares spécifiques au traitement de l’information sur la toile. Notamment cette instantanéité devenue possible, de la diffusion de tout type d’information. Elle a, pour ne prendre que cet exemple, rendu la course au scoop aventureuse, et dangereuse pour la société ; mais elle avait d’abord écorné l’image de la profession de journaliste.

En attendant de régler toutes les questions liées directement à l’exercice du métier, il urge de résoudre un problème tout aussi sérieux, parce que tout aussi dangereux, voire plus. Ce sont les interventions extérieures à la profession qui tendent à transférer les débordements notés sur les réseaux sociaux vers les sites d’information professionnels. Essentiellement à travers le Forum !

Celui-ci, qui devait être un instrument efficace d’approfondissement de la démocratie participative, d’élargissement et de promotion des libertés individuelles et collectives, est devenu une sorte de foire à la délation, aux injures et à d’autres dérives inquiétantes. Malheureusement encouragée par certains pionniers de l’information web qui entendaient ainsi comptabiliser des « clics » destinés à attirer les annonceurs. Ce qui était de très courte vue et le demeure semble s’être imposé comme règles chez beaucoup de journalistes, même parmi les mieux formés. Nous scions ainsi, la branche sur laquelle nous sommes assis.

Les conséquences en sont nombreuses. La moins grave -qui est déjà assez préoccupante- est de tenir à distance de nos sites certaines catégories de personnalités. Des Sénégalais de grande envergure intellectuelle qui préfèrent s’exprimer ailleurs, en d’autres pays, sur des supports mieux tenus par rien d’autre que des professionnels, ce que nous nous targuons d’être. Nous sommes ainsi privés d’informations de grande importance, et d’avis éclairés.

Or, sur le long terme, c’est cela qui fera la différence entre les sites d’informations eux-mêmes, pour également les distinguer des réseaux sociaux. En sus d’un travail d’investigation sérieux sur les faits, c’est dans le portage des idées, de la pensée, des arts et de la science, leur valorisation, leur modélisation avant leur vulgarisation, que le journalisme se distinguera du tout-information. À l’heure du smartphone, de la démocratisation outrancière – pas toujours d’heureux effets – de l’information factuelle par face book, Whatsapp et autres, il n’existe pas d’autre voie pour sauver la profession que celle de l’excellence. C’est cela ou la dégradation irréversible d’un métier qui a contribué plus que tout autre à l’approfondissement de la démocratie, chez nous et ailleurs dans le monde !

 Pape Samba Kane

* “Internet est la première invention de l’Humanité que l’Humanité, elle-même ne comprend pas. La plus vaste expérience de l’anarchie que nous n’ayons jamais connue”

Smith est un jeune Américain, né en 1980. Il purge une peine de prison pour avoir assassiné une enfant de quatre ans